Opp. var. arg.,l, a3 (i
3l8 SOLUTION DU PROBLÈME
aux Romains et autres passages similaires i dans le sens que Luther avait trouvé partout ; or, de ces soixante auteurs, pas un seul n'a entendu par justice de Dieu la justice qui punit, autrement dit la colère de Dieu. Par là tous ont entendu la justice qui nous justifie, la grâce justifiante et gratuite, une justification véritable et réelle par la foi (non, bien entendu, par la foi morte, celle qu'entend Luther). Or, il est certain que Luther a connu quelques-uns de ces auteurs, et qu'il n'en a connu aucun autre en dehors d'eux2.
Le lecteur saisit-il la connexion entre cette assertion de Luther et celle que nous avons rapportée plus haut, sur l'excès et le but de ses mortifications dans le cloître, assertions antérieures à i54o, puisqu'on les trouve l'une et l'autre chez lui dès i53a3 ? Toutes les deux ont un
i. Par ex. Rom., ai-aa, x, 3.
a. Voir ma brochure Luther aux yeux du rationaliste et du catholique, ch. I, S k, p. 5a et suiv. La preuve de ce que nous avançons, preuve qui éclaire nombre de points, sera donnée dans le second volume. Je l'aurais volontiers donnée ici, mais par égard pour ceux qui possèdent déjà la première édition, et surtout à cause du trop de place qu'elle exigerait, je dois la différer jusqu'alors. [Denifle veut évidemment parler du supplément intitulé Quellenbelege. Voir le t. I de cette traduction, p. xiv-xvn. — Comme Denifle le dit lui-même dans ce Supplément (p. xv), Abélard fait exception ; il a entendu ici la justice de Dieu dans le sens de « justa ejus remuneratio sive in electis ad gloriam, sive in impiis ad pœnam » (p. £9). Mais, comme l'ajoute Denifle, il allait contre toute la tradition, si bien qu'il ne fut suivi par personne, pas même par ses disciples Gilbert de la Porrée et Pierre Lombard [N. d. t.].
3. J'ai déjà cité des passages de Luther sur ses excessives mortifications d'autrefois. Sur la fausse conception de la « justice » dans le sens d'une « justice qui punit », voici un passage de i53a : « Porro hoc vocabulum « justitiae » magno sudore mihi constitit. Sic enim fere exponebant, justitiara esse veritatem, qua
LES MENSONGES DE LUTHER, APPUIS DE LA REFORME 3l0
seul et même but : l'exaltation de son Evangile, de la justification par la foi seule, qui est l'unique nécessaire, et, par contre, la preuve que dans l'Eglise on voulait se justifier par ses propres œuvres et sans l'aide de Jésus-Christ. Dans le cloître, Luther a cherché à se justifier par lui-même et à se concilier la sévérité du souverain juge : c'est là la seule manière dont il y envisageait Dieu et Jésus-Christ. Pour y parvenir, il a pratiqué dans son sens le plus élevé la sainteté papiste et monastique ; cette sainteté ne l'a conduit qu'à la ruine de son corps et de son âme ; au lieu de l'unir à Dieu, elle ne lui a inspiré pour lui que de la haine ; enfin, au lieu de lui procurer la paix du cœur, elle Ta mené au désespoir. Il en avait été de même pour tous les autres qui, afin de trouver Dieu et le Christ, avaient voulu marcher par la voie de l'amertume. Telle est, en résumé, sa première assertion. La seconde peut se formuler ainsi : Par une inspiration du Saint-Esprit, il reconnut enfin que par la « justice de Dieu » (dont parle l'Epître aux Romains et d'autres passages de l'Ecriture), il fallait entendre non pas la justice qui punit, ainsi qu'il l'avait cru faussement d'après les explications de tous ceux qui l'avaient précédé, mais la justification par la foi. C'est alors seule-
Deus pro merito damnât seu judicat maie meritos. et opponebant justitiae misericordiara, qua salvantur credentes. Haec expositio periculosissima est, praîterquam quod vana est : concitat enim occultum odium contra Deum et ejus justitiam. Quis enim. potest eum amare, qui secundum justitiam cum peccatoribus vult agere? Quare memineritis, justitiam Dei esse, qua justificamur seu donum
jmissionis peccatorum. » Enarrat, in Psalm. 51 {Opp. exeg. lat.,
.IX, i3o), sur le psaume 5o, v. 16.
ment que le jour se fit dans son âme, qu'il fut délivré de ses mortifications et des épouvantes du cloître, qu'il se sentit renaître, et que les portes du paradis lui furent ouvertes. Le lien entre ces deux assertions se trouve dans ce cri qu'il pousse après la découverte de son Evangile : « Aujourd'hui, nous voyons cette belle lumière dans toute sa clarté ; puissions-nous en profiter largement » 1 Mais ces suites heureuses ne se produisaient pas au gré de ses désirs ; dès lors, il rappelle aux siens sa vie de tristesse sous le papisme, avant que la lumière eût brillé à ses yeux : « Ce qui doit vous exciter, c'est avant tout mon exemple et celui des autres, nous qui avons vécu dans la mort et Y enfer, et qui n'avons jamais eu des bénédictions aussi abondantes que celles dont vous jouissez aujourd'hui1 ». Venant ainsi l'une après l'autre, ces deux phrases veulent dire : Dans nos ténèbres d'autrefois, lorsque avec nos mortifications excessives (dont il vient de parler deux pages plus haut), nous étions de saints moines, il nous a été impossible de trouver cette paix du cœur dont vous jouissez maintenant avec plénitude dans la lumière de l'Evangile,
Que de mensonges officieux ne dut pas commettre Luther en faveur de son « Église », pour en arrivera cette conclusion, et pour pouvoir parler d'expériences au sens que nous avons découvert dans les deux assertions que nous venons d'examiner ! Et pour faire croire qu'avant lui, l'Église n'avait connu qu'un juge punisseur, il ne lui suffit plus de l'affirmer, ce qu'il faisait déjà avant
i. Opp. exeg. lat., Vil, 74 (i54o-i54i).
SENS DE ROM. I, 17 3a I
i53o; quoique intimement persuadé du contraire, il dut enfin en arriver aussi à ce mensonge que jusqu'à lui tous ceux qui avaient parlé sur ce point n'avaient pas eu d'autre idée de Dieu et du Christ, et n'avaient pas trouvé autre chose dans l'Évangile. De là découla un autre mensonge : ce n'était pas une autre conception que lui-même il avait eue, jusqu'au moment où « par une illumination de l'Esprit-Saint », il avait reçu la lumière sur le passage de l'Épître aux Romains, de même que sur l'Écriture sainte tout entière, c'est-àdire, jusqu'au moment où il comprit que la « justice de Dieu » ne signifiait pas une justice qui punit, mais la justification gratuite, en d'autres termes, jusqu'à sa conversion, qui, comme nous le verrons, eut lieu en i5i5. Or, en réalité, bien avant cette époque, aussi loin même qu'il nous est possible de remonter dans sa pensée, lorsque Luther parle de la « justice de Dieu », il n'entend jamais par là la justice qui punit, le juge qui punit, mais la grâce justifiante de Dieu, et Jésus- Christ lui-même en temps que justice dans le sens de grâce1. Jamais, pas même dans son Commentaire
1, On en trouvera la preuve complète dans le second volume [c'est-à-dire, vraisemblablement dans le Supplément dont Denifle vient de parler. Toutefois, il y donne seulement des extraits du Commentaire sur l'Epître aux Romains, de i5i5-i5i6 (p. 307-337). Il s'était sans doute aperçu que dans les renseignements qui vont suivre, il avait épuisé ce que pour les années précédentes il y avait à dire sur ce point. (N. d. T.).
Je ferai déjà remarquer ici que tel était le sens que, cinq ans avant sa « conversion », Luther donnait aux mots justifia Dei. En s'appuyant sur S% Augustin, Pierre Lombard écrit dans les Sentences (1, dist. 17): « Deus dicitur justifia Dei, qua nos justificat, et Domini salus, qua nos salvat, cl fldes Christi, qua nos fidèles facit. »
sur VÈp'tre aux Romains au passage en question, ainsi que nous le verrons dans cette seconde partie4, il n'a dit un seul mot en ce sens ; jamais il ne s'est vanté, selon sa coutume, d'avoir été le seul ou le premier à parvenir à cette notion. Que dès avant i5i5 il ait parlé ou non de la justice imputative, 2 cela est absolument indifférent pour la question qui nous occupe. Il ne s'agit ici que de savoir s'il a pris le concept de «justice de Dieu », dans le sens de justice qui punit ou dans celui de justification.
Sur ce point, comme on le voit, Luther après 1 53o s'est comporté de la même manière qu'à l'endroit des pénitences monastiques. Au début, il reconnaissait à ces
Or, dans ses notes marginales sur ce passage, Luther dit dans le même sens que Dieu est non seulement la charité, mais aussi la charité créée, de même que « le Christ est notre foi, notre justice, notre grâce et notre sanctification » (Weim., IX, 43-43 ; voir aussi, ibid., p. 90 : i5oc)-i5ii). Cf. I Corinth., I, 3o. Dans ses Die tata super Psalterium, il donne presque toujours à justitia Dei le sens que nous venons d'indiquer; par exemple, en i5i3, dans l'explication du psaume I (Weim., III, 3i), et très souvent au cours de l'ouvrage (voir, par ex., III, i5a, 166, 179 : justitiam, scil. justitiam fidei, qua justificatur anima; 202, 226, 365, 462, 463 ; dans ce dernier passage, c'est même le verset 17 du chap. I de l'Epître aux Romains qu'il explique en ce sens : « Justitia tropologice est fides Christi. Rom. I : justitia Dei revelatur in eo » ; de même, IV, 247 (i5i4 ?) : « Justitia fidei, que est ex fide. Rom. 1 » Je me borne ici à ces indications. Le fait est si évident que Koestlin lui-même (Martin Luther, 54 éd., p. io5), est obligé d'en convenir. Il ignorait cependant qu'en parlant ainsi, Luther était parfaitement d'accord avec les commentateurs antérieurs. Je me contenterai de citer les plus récents : Hugles de S* Cher, S' Thomas d'Aquin, Torqlemada de Turrecremata, Demys le Chartreux, Perez de Valentia et Pelbart.