‹ Luther et le luthéranisme; étude faite d'après les sourcesChapitre 201 sur 283 · MISÉRICORDE DE DIEU · texte numérisé non relu

MISÉRICORDE DE DIEU

pardon et désireux du salut de l'homme1 », bref, o en tant que Dieu clément, il aime mieux rendre meilleure une âme qui confesse ses fautes que de la perdre »2.

Jeune moine, Luther apprit aussi par le bréviaire que ce n'est pas de nos œuvres, mais uniquement de la miséricorde et de la grâce de Dieu que l'Eglise attend le pardon des péchés. Pendant le Carême, il disait dans une hymne : « Qui pourrait nous purifier du péché si Dieu s'y refusait ? Et c'est précisément parce que, dans la pensée de l'Eglise, personne ne le peut qu'aussitôt après elle adresse à Dieu cette prière : « Pardonne-nous, parce que tu es puissant3 ». En conséquence, à l'enterrement d'un confrère, Luther récitait avec l'Eglise la prière suivante : « O Dieu, n'entre pas en jugement avec ton serviteur, car nul ne sera trouvé juste devant toi, si tu ne lui accordes toi-même la rémission de tous ses péchés 4 ». C'est Dieu qui justifie

i. « Deus veniae largitor et humanœ salutis amator ». Missel, fol. 33 I.

2. Postcommunion de la messe Pro conjîtente peccata sua : « Omnipotens et misericors Deus, qui omnem animam penitentem et confitentem tibi magis vis emendare quam perdere », Missel, fol. 228".

3. Dans l'hymne de matines pendant le Carême (Bréviaire, fol. 273):

a Nostra te conscientia Grave ofTendisse manstrat, Qu'im emundfs. sui plicamus, An omnibus pi culis Si renuis qul| tribuet?

Indulgc, quia putens es », etc.

l\. « Non intres in judicium cum servo tuo, Deus, quia nullus apud te justificabitur homo, nisi per to omnium peccatorum ei tribuatur remissio ». Bréviaire, fol, 4a7b,

le pécheur*. Il montre aux égarés la lumière de sa vérité, afin qu'ils puissent rentrer dans la voie de la justice2. Même les « œuvres préparatoires », c'est-à-dire toutes ces bonnes actions qui précèdent la justification, et dont Luther parle encore dans son Commentaire sur VEpître aux Romains, ne peuvent être produites sans la grâce du Christ, car sans elle nous ne pouvons absolument rien pour notre salut. « 0 Dieu, dit l'Eglise, toi le protecteur de ceux qui espèrent en toi, toi, sans qui rien n'a de valeur, rien n'est saint, multiplie sur nous tes miséricordes, afin que, sous ta loi et ta conduite, nous passions à travers les biens du temps sans perdre ceux de l'éternité » 3. Cette oraison plaisait tant à Luther, que, même après son apostasie, il en traduisit en allemand la première partie, jusqu'aux mots « afin que »; puis il prit la seconde partie d'une autre oraison que dans son missel et son bréviaire il avait récitée autrefois au moins sept fois par an : « 0 Dieu, de qui procède tous les biens, lisait-il dans cette seconde oraison, accorde à nos humbles prières que par ton inspiration nous pensions ce qui est bien et que par ton action nous

i. Dans le missel des Augustins, messe Pro amico peccatore, fol. 234" : « Deus qui justiflcas impium, et non vis mortem peccatoris ».

2. Oraison du IIP dimanche après Pâques : « Deus qui errantibus, ut in viam possint redire justitiac, veritatis tuae lumen ostendis... ». Missel et bréviaire. Elle se trouve déjà dans le Sacramentarium Leonianum, p. 9.

3. Dans le missel des Augustins, comme d'ailleurs dans tous les autres missels, au III* dimanche après la Pentecôte : « Protector in te sperantium Deus, sine quo nihil est validum, nihil sanctum : multiplica super nos misericordiam tuam, ut te rectore, te duce sic transeamus », etc. Bréviaire, fol. i58\

puissions l'accomplir. Par Jésus-Christ, etc. * ». De ces deux parties, il composa une nouvelle oraison à l'usage des siens2.

Que de fois dans son missel et dans son bréviaire ne trouvait-il pas des pensées de ce genre ! Qu'il me soit permis de m'étendre encore davantage sur cette théologie liturgique ; ce ne sera d'ailleurs qu'une préparation aux chapitres qui vont suivre.

On ne lui laissa pas non plus ignorer que la simple connaissance du bien, autrement dit de ce que nous devons faire, à plus forte raison l'amour ou Vaccom-* plissement de ce bien ou devoir une fois connu sont un effet de la grâce 3. La demande de cette grâce vient

i . Cinquième dimanche après Pâques : « Deus a quo bona cuncta procedunt, largire supplicibus tuis, ut cogitemus te inspirante, quœ recta sunt, et te gubernante eadem faciamus. Per dom. nostrum Jesum Christum » etc. Cette oraison se trouve dans le missel (fol. 122") et dans le bréviaire des Augustins (fol. i45*). Mêmes pensées dans l'oraison du Sacramentarium Leonianumt p. i3o : « Deus qui bona cuncta et inchoas et perficis, da nobis, «icut de initiis tuae gratiœ gloriamur, ita de perfectione gaudere ».

2. Voici l'oraison que composa ainsi Luther (Erl., 56, 347) : « Dieu tout-puissant, toi qui es le protecteur de tous ceux qui espèrent en toi, sans la grâce de qui personne ne peut rien et devant qui rien n'a de valeur, accorde-nous ta miséricorde avec abondance, afin que par ta sainte inspiration, nous pensions ce qui est bien et que par ton action nous l'accomplissions ; au nom du Christ ton Fils et notre Seigneur ».

3. Mardi de la deuxième semaine de Carême : «... ut quœ te auctore facienda cognovimus, te opérante impleamus ». Bréviaire, fol. 100. — Mercredi de la première semaine de Carême, oraison Super populum : « Mentes nostras... lumine tuœ claritatis illustra ut videre possimus quœ agenda sunt, et qux recta sunt agere valeamus ». Missel, fol. 28. — XIII* dimanche après la Pentecôte :

3/fA LES PRIÈRES DE L'ÉGLISE

elle-même d'une grâce de Dieu1. Toute preuve est ici inutile, car après avoir déjà formulé plusieurs de ses erreurs fondamentales et avoir commencé sa lutte contre les scolastiques, Luther lui-même en appelle sur ce point à la doctrine de l'Eglise*. « Pourquoi, s'écrie-t-il dans une apostrophe à ceux qui croyaient pouvoir d'eux-mêmes produire de bonnes pensées, pourquoi l'Apôtre fait-il cette prière : « Que Dieu dirige vos cœurs et vos corps ? » Or, à proprement parler, ce n'est pas saint Paul qui s'exprime ainsi 3, c'est l'Eglise.

« Ut mereamur asseqiri quod promittis, fac nos amare quod prxcipis ». Ibid., fol. lia.

i. Mardi de la quatrième semaine de Carême, oraison Super populum : « Quibus supplicandi prœstas affectum, tribue defensionis auxilium ». Missel, fol. 46*. — Samedi des quatre- temps de septembre : « ... ut salutis aeternae remédia, qux te inspirante requirimus, te largiente consequamur ». Missel, fol. 167*.

a. « O Deus, quanto ludibrio sumus hostibus nostris. Non ita facilis est bona intentio, nec in tua (bone Deus), o homo, potestate constituta, sicut nocentissime vel docefc vel discitur Scotus. Ea enim praesumptio est hodie perniciosissima, quod ex nobis formaraus bonas intentiones, quasi sufficisntes simus cogitare aliquid ex nobis, contra expressam sententiam Apostoli. Inde securi stertimus, freti libero arbitrio, quod ad manum habentes, quando volumus, possumus pie intendere. Ut quid ergo Apostolus orat : « Dominus autem dirigat corda et corpora vestra » ? Et Ecclesia : « Sed semper ad tuam justitiam faciendam nostra procédant eloquia, dirigantur cogitationes et opéra »? Ykm siint insidise iniquorum, de quibus Ps. 5 : Interiora eorum insidiae »; et Proverb. 11 : « In insidiis suis capientur iniqui ».

Non sic, impii, non sic ! Sed opus est, ut prostratus in cubiculo tuo totis viribus Deum ores, ut etiam intentionem, quam pr;nsumpsisti, ipse tibi det, non in securitate a te et in te concepta vadas, sed a misericordia ejus pelita et expectata ». Commentaire sur l'Epître aux Romains, c. i4, fol. 377 [Ficker, II, 3a 1] (idiG).

3. S' Paul dit seulement (II ïhessal., III, 5) : Dominus dirigat corda vestra in caritate Dei et patientia Ghristi ». L'Eglise a ajouté : « Et corpora ». Voir la note suivante.

PUISSANCE DE LA GRACE 3/j5

Maïs par l'une des oraisons de Prime, la rédaction que cite Luther lui était très familière.1. Il ajoute; « Pourquoi l'Eglise demande- t-elle « que nous proférions nos paroles pour accomplir ta justice, que nos pensées et nos œuvres soient dirigées à cette fin? » Luther récitait aussi cette oraison à l'office de Prime2. Il aurait pu et avec tout autant de raison s'appuyer sur une autre prière qui suit dans la même Heure3. Cette prière que l'Eglise récite presque tous les jours: « 0 Dieu, de qui viennent les saints désirs, les bons conseils et les œuvres droites4 », il l'a traduite ainsi, alors qu'il était déjà hérésiarque opiniâtre : « Seigneur Dieu, Père céleste, créateur des saints désirs, du bon conseil, et des œuvres droites, donne à tes serviteurs cette paix que le monde ne peut donner, afin que nos cœurs s'attachent à tes commandements et que, grâce à ta protection nous passions notre vie dans le calme et à l'abri de nos ennemis, par Jésus-Christ, etc. »5.

i. Dans la Pretiosa : « Dominus autem dirigat corda et corpora vestra in caritate Dei et patientia Ghristi «. (Bréviaire, fol. 73".

2. Ibid., fol. 72" : « ... Tua nos hodie salva virtute, ut in hac die ad nullum declinemus peccatum, sed semper ad tuam justitiam faciendam nostra procédant eloquia, dirigantur cogitationes et opéra ».

3. Ibid., fol. 73 : « Dirigere et sanctificare, regere et gubernare dignare Domine Deus, rex caeli et terre, hodie corda et corpora nostra, sensus, sermones et actus nostros in lege tua et in operibus mandatorum tuorum, ut hic et in eternum te auxiliante salvi et liberi esse mereamur, salvator mundi, qui vivis et régnas in secula seculorum ».

4. «Deus a quo sancta desideria, recta consilia et justa sunt opéra ». Ibid., fol. 434.

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