PERVERSITÉ INSONDABLE DE LA VOLONTÉ
auteur de sa justice. C'est en ce sens qu'il dit que les hommes les plus spirituels n'arriveront jamais à scruter a l'abîme insondable de la perversité de la volonté ». Puis il s'écrie : « Où est celui qui fait le bien et omet le mal avec la ferme volonté d'en agir ainsi au cas même où aucune loi n'inlerviendrait pour prescrire l'un et défendre l'autre ? Si nous voulions sincèrement examiner notre cœur, je crois que personne ne se trouverait dans cette disposition, à moins d'être très parfait ; au contraire, s'il était permis, je crois que nous omettrions beaucoup de bonnes actions, et que nous en ferions beaucoup de mauvaises ». Bien plus, « sans la perspective d'une punition ou d'une récompense, l'homme vertueux lui-même omettrait le bien et commettrait le mal, tout autant que l'homme pervers* ». C'était son état à lui que Luther attribuait ainsi à tous, généralisation que n'ont jamais faite ni saint Augustin2, ni aucun homme d'expérience.
On a l'impression que Luther ne ressent plus aucune efficacité de la grâce divine, qu'il ne coopère plus à la
1. Commentaire sur l'Ep. aux Rom., fol. 121", 121. [Ficker, II, p. 63, lig. 34, 1].
2. Epist. 1U5, n. A : « Inaniter putat victorem se esse peccati, qui pœnee timoré non pcccat... ipsa mala cupiditas intus est hostis... Ac per hoc in ipsa voluntate reus est, qui vult facere, quod non licet fîeri, sed ideo non facit, quia impune non potest fïeri. Nam quanto in ipso est, mallet non esse justitiam peccata prohibentem atque punicntem », etc. Celui qui est dans ces dispositions est un ennemi de la justice ; « arnicas autem erit, si ejus amore non peccet ; tune enim vere timebit peccare. Nam qui gehennas metuit, non peccare metuit, sed ardere; ille autem peccare metuit, qui peccatum ipsum sicut gehennas odit ». Luther était très loin d'être de ce nombre. Voir dans ce même paragraphe ce qui concerne son repentir.
4l8 ORGUEIL DE LUTHER
grâce, bien plus, qu'il va jusqu'à nier une transformation intérieure sous l'influence de la grâce. Mais sur qui donc retombe la faute de cet état ? Dieu a fait ce qui était de lui, Luther n'a pas répondu à l'action de Dieu. Et le voilà qui ne cesse de nous sermonner pour que nous nous reconnaissions pécheurs. Nous le sommes» assurément! Dans toutes ses prières, l'Eglise, elle aussi, nous rappelle nos péchés; elle nous fait même adresser à Dieu cette prière : « Aie pitié de ceux qui te supplient, afin que par la confession de nos offenses, nous méritions d'en obtenir la rémission * ». Le patriarche saint Firmin, pour ne pas parler d'auteurs plus récents, ne disait-il pas déjà : « La seule justice de l'homme, c'est de se reprendre continuellement, et» c'est en condamnant ses péchés qu'il sera justifié2 ». Ainsi donc, en condamnant ses péchés. Il ne s'agit pas, en effet, d'un aveu inefficace, mais d'un cœur repentant, broyé. Pourquoi donc l'Eglise dit-elle : « Accorde-nous un cœur pénitent?3 » Cette faconde prier, Luther, comme nous l'avons déjà vu, l'a approuvée. Mais un cœur repentant, un cœur pénitent ne peut exister sans la haine, l'aversion du péché, sans le ferme propos de ne plus le commettre ; l'expérience suffît à nous le prouver. Que de fois l'on entend dire à quelqu'un qui avoue ses fautes : « Je ne puis les regretter, car je ne
i. Mercredi après le W dimanche de Carême :« Miserere supplicibus tuis, ut reatus nostri confessio indulgentiam valeat percipere delictorum ». Missel des Augustins, folio 67*.
2. «Hœc sola justitia hominis est, ut semper semetipsum reprehendat ; et tune justifleabitur, cum sua peccata condemnat ». Vitxpatrum, 1. 7, c. i5. n.S(Migne}Patr. lat., t. 73, c. i<y38).