Humilitate capita vestra Deo
3. Postcommunion de la messe du premier dimanche de Carême : « A vetustate purgatos, in misterii salu taris faciat transire consortium. » Missel» fol. 27.
i5i4 contre Nathin. Sur cet « imbécile de bavard » (Wimpheling était alors âgé de soixante ans), Luther répand la « coupe de la colère » et du mépris dans les termes les plus injurieux. Pourquoi ? Parce que Wimpheling avait eu l'audace de soutenir que saint Augustin n'avait pas porté l'habit des Ermites et de lui refuser la paternité d'une production postérieure de peu de valeur, les Sermons aux Ermites *. Quelque temps après, dans une glose sur les Sentences de Pierre Lombard, il se vante d'avoir lu « mille docteurs, et même tous les docteurs » 2, lui qui, en i5i8, comme nous le verrons, ne connaissait pas encore l'âge d'or de la scolastique. Même dans l'Explication des psaumes, sujet où d'ordinaire on laisse de côté toute amertume,
i. Weim., IX, la : « Hos duos sermones velim legeret garrulus blattero... sèd admonitus prius, ut rationem suam, quae longo pertinaciae et invidia) morbo alio peregrinata est, revocaret et specillum aliquod talpinis oculis suis adhiberet. Sperarem quod puderet saltem durissimam et impudicissimam frontem ejus... Cur tu senex et frenetica larva Hugonem incusas ? Cur ecclesiam Deicorrigis? i. e. curtam impurissime mentiris, hos (sermones ad heremitas) non esse Augustini ? Verbis virtutem illude superbis. »
a. Weim., IX, 62 (i5io-i5ii). — [« Legi mille et omnes doctores, nullus melius solvet hanc quaestionem ». L'on a fait remarquer que legi était une faute d'impression, et qu'il fallait lire : « Lege... » (Bœhmer, Luther, 1910, p. 97-98 ; Grisar, I, p. 87.) Si Denifle eût vécu, il eût trouvé là une nouvelle occasion de plaisanter sur l'insuffisance de ceux qui publient l'édition de Weimar. Par cette rectification, le sens, du reste, ne paraît pas aussi radicalement modifié qu'on veut l'insinuer. Si je dis : « Lisez mille docteurs, tous les docteurs, vous n'en trouverez pas un qui ait mieux résolu cette question », c'est, en bonne loyauté scientifique, parce que je les ai lus moi-même. Lorsque les érudits allemands nous abreuvent de références au bas des pages de leurs productions, serait-ce donc là l'indication d'ouvrages... à lire par d'autres ! N. d. T.].
4a6 ORGUEIL DE LUTHER
on sent continuellement chez lui un ton arrogant ; jamais la moindre trace d'onction. Ces dispositions s'accrurent avec les années. Quelle amertume, quelle arrogance dans son Commentaire sur VEpitre aux Romains, non seulement contre les scolastiques, dont il ne connaît qu'un petit nombre, mais surtout contre l'autorité religieuse, les évêques et les prêtres, lorsqu'il en vient à parler d'eux, ce qui arrive fréquemment. En i5i6, il poussa le manque de tact jusqu'à découvrir devant ses jeunes auditeurs ecclésiastiques, dont le plus grand nombre était ses jeunes confrères, les fautes graves des dignitaires de l'Église et à les censurer sans retenue, en les appelant des Pharaons, des suppôts de Satan, des individus de V espèce de Béhémoth. i Sentant lui-même qu'il dépasse les bornes permises, il prie ses élèves de ne pas l'imiter, et s'excuse en disant que les applications à la vie présente aident beaucoup à l'intelligence de la doctrine que l'on enseigne. « De par l'autorité apostolique, conclut-il arrogamment, je possède et exerce la mission d'enseigner ; c'est pourquoi il est de mon devoir défaire connaître tout ce que je vois de mauvais, même chez les personnes élevées en dignité » 2. De qui et à quelle occasion Luther a t-il reçu la
i. «Unde ipsi incomparabiliter magis sunt Pharaonici, Sathanici, Behemotici » (quelques lignes avant la citation qui suit). [Ficker, II, 3oi, nj.
a. « Obsecro autem, ne [quis] me in istis imitetur, quœ dolore cogente et requirente ofilcio loquor. Nam pro intelligentia valet plurimum applicatio preesentis vitœ ad doctrinam quae dpcetur. Simulquia authoritate apostolica officio docendi fungor, meum est dicere quaîcunque videro non recta fieri, etiam in sublimioribus. » Fol. 265¥ ; [Ficker, II, 3oi, 16].
mission d'enseigner ? De l'Église, lorsqu'elle lui conféra le titre de docteur en théologie. Mais, par là, l'Église entendait-elle l'instituer juge de toute la hiérarchie, en sorte qu'il lui fût loisible de la traîner dans la boue devant l'auditoire de son cours de théologie ? Etait-ce bien là ce qu'elle voulait ? Tout cela dénote l'orgueil et l'arrogance qui font les hérésiarques. Et malheur à qui s'avisera de le dépriser, de le rabaisser ! Sa colère alors se donnera libre carrière, comme on le voit dans un sermon acerbe qu'il prononça quelques mois auparavant, et où il désigne si clairement ses détracteurs que les assistants pouvaient les montrer du doigt *. Et, coïncidence curieuse, à cette même époque, dans son Commentaire sur VÈpître aux Romains, il enseignait que l'on doit se reconnaître pécheurs, aimer à être traités comme tels, et ne pas s'emporter s'il arrive que l'on nous fasse tort.
En réalité, il rentrait dans la catégorie de ceux dont il nous trace ici le portrait, qui ne peuvent supporter la plus petite parole à leur adresse sans qu'aussitôt ils discutent et contestent, qui vont partout se plaignant d'être victimes d'une injustice 2. Ces orgueilleux croient avoir seuls le droit de rabaisser, d'injurier leur pro-
i. Weim., I, UU et suiv. ; IV, 675 et suiv. (1" mai (?) i5i5).
2. « Rarus valde est, qui se peccatorem agnoscat et credat... ; qui ne verbum quidem adversum se, sua facta, sua consilia sustinere velit, sed mox in contentionem surgit..., contendit... inique sibi resisti et false reprobari. Quodsi pati aliqua cogatur, totus furit, et injuriam sibi fieri omnium questu fatigat omnes. Ecce hypocritam, qui se peccatorem fassus erat, quomodo nihil quae peccatorem decet, agere et pati velit, sed quae justum et sanctum. » Fol. n8b). [Ficker, II, 69.]
4a8 ORGUEIL DE LUTHER
chain, si respectable qu'il soit. C'est ce que fit Luther en i5i4 à l'égard d'Ortuinus Gratius : jusque-là, écrit-il à Spalatin, il l'avait regardé seulement comme un « âne de poétaillon » ; mais maintenant, Ortuinus est devenu « un chien, un loup ravisseur affublé d'une peau de brebis », mieux encore, « un crocodile » *. De tout temps Luther fut si idolâtre de lui-même que, dans son présomptueux orgueil, il se croyait supérieur à tous. 11 ose même condamner l'humilité : sans orgueil ou tout au moins sans une apparence d'orgueil et d'esprit de dispute, on ne peut rien produire de nouveau. Jésus-Christ et les martyrs nous en sont la preuve 2.
Nous comprenons peu à peu ce que durent être les vertus de Luther avant sa chute, comment sa violente « concupiscence »le subjugua lentement et sûrement ; comment il dut enfin en arriver inéluctablement à être lassé de cette justice bizarre, et à s'en forger une nouvelle, plus extravagante encore.
Seul, son triste état d'âme, son orgueil, et non sa prétendue délicatesse de conscience ou son inquiétude,
i. Enders, I, ao (5 août i5i&).
a. « Veritas mea modestia non fîet dignior... Quis ignorât quia sine superbia aut saltem sine specie superbiae et contentionis suspicione possit quicquam novi produci ?... Gur Christus et omnes martyres occisi sunt... nisi quia superbi et contemptores veteris et inclytœ sapientiae seu prudentiae visi sunt, aut quod talia nova sine consilio illorum protulerint, qui vetera sapiebant. Non itaque volo eam ex me expectant humilitatem, i. e. hypocrisim, ut prius eorum consilio et decreto mihi utendum esse credant quam edam ; nolo quod hominis industria aut consilio sed Dei fiât quod facio. » (Lettre à Lange, du n novembre i5*7. Enders, I, 125-iaô; De Wette, I, 73).
peuvent expliquer la construction d'un « système » qui exclut non seulement le surnaturel, mais même la loi morale, et qui en vient à prescrire à Dieu la manière dont il peut et doit justifier le pécheur, manière opposée à la révélation, mais répondant aux exigences de l'état intime de Luther « Malheur à l'homme que guide l'orgueil, dit saint Augustin ; il ne peut que se précipiter vers l'abîme » *.
IL — Prétention de Luther à opérer par lui-même sa justification (suite). La chute et le désespoir
Lorsque, même dans la contrition et la pénitence, où cependant la première place devrait revenir à la haine du péché, la suffisance se fait aussi évidente que chez Luther, la présomption ne peut manquer de se révéler dans toutes les œuvres. Nous savons déjà qu'il tolère encore les œuvres préparatoires 2 : elles recherchent la grâce, dit-il, mais elles ne la donnent pas ; au contraire, elles attendent tout d'elle. Il leur oppose les œuvres qu'il nomme œuvres de la loi. Beaucoup de gens, dit-il, les regardent comme suffisantes pour la justice et le salut : « Il en est dont la conduite montre qu'ils croient observer la loi, et ainsi être justes ; ils ne désirent pas la grâce ; parce qu'ils ont agi conformément à la loi, ils ne reconnaissent pas qu'ils sont pécheurs et ils n'ont aucune aversion pour leur état... Ne rentrant pas en eux-mêmes, ils ne
1. In ep. 1 Joann., c. h, tr. 8, n. 9 : « Vae homini cujus auriga superbia est ; necesse est enim, ut preeceps eat. » a. Ci-dessus, p. Au.
43o ORGUEIL DE LUTHER
voient pas qu'ils observent la loi machinalement, bien plus, malgré et contre leur volonté, ou du moins par amour et désir des biens terrestres, et non par amour de Dieu. Et ainsi contents d'eux-mêmes, ils ne disposent pas leurs œuvres en vue d'obtenir la grâce qui leur donnerait la bonne volonté dans l'accomplissement de la loi * ». Quelques pages plus loin, il s'exprime encore plus clairement sur ces pharisiens qui se disent qu'ils ont accompli les œuvres de la loi, et par là même se croient justes, qui se flattent d'avoir complètement satisfait à la loi, et de n'avoir plus besoin d'une autre justification ; « ce qui, à n'en pas douter, n'est qu'orgueil et folle jactance2 ». Qui Luther nous dépeint-il ici ? Ces esprits orgueilleux et personnels qui, ne sachant ni s'humilier, ni s'abaisser devant Dieu, sont pleinement satisfaits de leurs œuvres, et, se figurant être très vertueux, croient être en odeur de sainteté devant leur Créateur. Persuadés qu'ils observent
i . Après avoir dit : « Opéra legis non dicuntur ea, quœ fiunt praeparatorie ad justificationem acquirendam, sed quœ tanquam suflicientia per se putantur esse ad justitiam et salutem », et avoir ajouté en parlant des œuvres préparatoires à la justification : « Bona sunt illa opéra, quia non in ipsa confidunt, sed per ea ad justificationem se parant, in qua sola confidunt justitiam suam futuram », il continue, au sujet des « œuvres de la loi » : « Alii vero sic operantur, ut putent sese legem implere, et ita justos esse, nec gratiam desiderant, nec agnoscunt nec odiunt, quod sunt peccatores, quia secundum formam legis operati sunt, non attendentes in semetipsos, quod vel sine, immo invita et aversa voluntate legem servent, vel saltem amore et cupiditate terrenorum bonorum, non amore Dei. Et ita stant contenti, non ordinantes ea pro gratia quœrenda, qua et voluntatem haberent in lege « (Fol. i32b-i33). [Ficker, II, 90-91].
2. Fol. 139 [Ficker, 100, 9]. Il revient fréquemment sur ce sujet, par ex. fol. i34 et i34fc [Ficker, 92, 20 et suiv. ; 94, 1 et suiv.].