‹ Luther et le luthéranisme; étude faite d'après les sourcesChapitre 245 sur 283 · LA CHUTE ET LE DÉSESPOIR · texte numérisé non relu

LA CHUTE ET LE DÉSESPOIR

les commandements dans les plus minutieux détails, ils s'estiment meilleurs que leurs semblables, alors même qu'aussitôt qu'ils viennent à éprouver quelque contrariété, ils sont les plus colères, les plus emportés, les plus entêtés, bref, les plus orgueilleux des hommes. De telles gens, il y en a toujours eu, il y en a aujourd'hui encore et il y en aura toujours. Luther était de ce nombre.

Par les paroles que nous venons de citer, Luther condamne lui-m me sa propre conduite. En exposant sa doctrine d'après les sources publiées jusqu'ici, nous avons cité une lettre du 8 avril i5i6, adressée à l'un de ses confrères * ; il s'y élève contre la justice personnelle de ceux qui, dans leur présomption, s'essaient de toutes leurs forces à être justes et bons, c'est-à-dire qui, méconnaissant la justice de Dieu, cherchent en eux-mêmes de quoi faire le bien, au point de penser enfin pouvoir paraître devant Dieu comme s'ils étaient ornés de vertus et de mérites, ce qui est impossible. « Chez nous, ajoute-t-il, tu professais cette opinion, ou plutôt cette erreur. Je l'ai partagée moimême, et maintenant encore je lutte contre elle ; mais je n'en ai pas encore complètement triomphé ». Voilà le coupable qui avoue I Nous qui savons la haute estime que Luther a pour sa personne, il n'y a rien là pour nous surprendre. Il n'y aura à pouvoir s'en étonner que ceux qui le jugent d'après la théorie qu'il a émise à ce sujet dans son Explication des Psaumes, oubliant totalement que, jusqu'en i5i5, la théorie et la pratique

i. Voir, ci-dessus, p. 38o,

ne s'accordent chez Luther que sur quelques points, parmi lesquels il convient de ranger l'invincibilité des passions violentes, mais non son exposition de la grâce.

Mais lorsque l'assaut des passions, et surtout de l'orgueil amena l'écroulement de ce château de cartes, alors il se sentit désespérer de lui et de ses œuvres, et il chercha une théorie qui pût s'accorder avec son expérience de l'invincibilité de la concupiscence.

Personne n'a moins compris Luther que les théologiens protestants et les biographes de Luther.

III. — Luther ne sollicite pas la grâce qui lui permettrait de triompher.

Gisant à terre, Luther a-t-il du moins imploré de Dieu la grâce pour pouvoir se relever, pour pouvoir désormais, suivant les avertissements que l'Eglise nous en donne sans cesse, travailler en toute humilité à l'œuvre de son salut ? Pour lui, c'était impossible ; sa chute était si profonde que même la simple tentative de relèvement devait lui paraître un désir présomptueux de s'appuyer sur soi-même *. Et c'est précisément ce péché de présomption qu'il voulait éviter.

Dans les relations, controuvées ou non2, sur les

i. Voir, ci-dessus, p. 38o, n. i.

a. Je traiterai plus loin cette question [par ex. ch. IV, S 3, iv; t. III, p. 176 et suiv.j. Gontrouvés ou non, et de fait ils le sont, ces récits n'en sont pas moins l'œuvre de Luther ; ils nous font donc connaître sa manière de voir sur le point qui nous occupe.

heures tragiques qu'il aurait vécues avant de produire f sa nouvelle théorie, il est un fait que personne n'a remarqué : jamais il n'y est question qu'au moment de la tentation il se soit tourné vers Dieu pour lui demander la grâce de triompher. Pas un de ses directeurs, Staupitz y compris, ne lui a donné une seule fois le seul conseil salutaire : s'humilier, écarter ce qui fait obstacle à la grâce, se faire violence, implorer humblement de Dieu sa grâce pour soutenir le combat contre ses violentes passions. Dans ses écrits postérieurs on chercherait en vain un indice qu'il en ait agi ainsi. L'invocation de l'Eglise, que nous avons rapportée plus haut1, ne trouva pas d'écho chez lui. Sans doute, dans des ouvrages remplis de haine contre l'Eglise, il nous racontera plus tard et à satiété la grande ferveur avec laquelle il disait la messe. Nous verrons, plus loin quelle créance méritent ces paroles2.

Pour le bréviaire, le livre de prières par excellence pour le prêtre, nous avons de Luther lui-même un aveu de i535, mais qui se rapporte à la période de Wittenberg ; on y voit la complète inadvertance avec laquelle il priait alors : « Autrefois, hélas, quand je disais mon bréviaire, il m* arrivait souvent d'achever le psaume ou même l'office avant d'avoir remarqué si j'en étais au commencement ou au milieu* ».

Cette confidence répond parfaitement au manque de vie intérieure de cet homme qui, dans son couvent de

i. [? Ci-dessus, p. 4i8, n. i].

a. [? Ci-aprcs, t. III, ch. V, S 5, VI, S 6 ; t. III, p. M, 468 et s.J.

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