PÉTITION DE PRINCIPE
Etrange théorie, doctrine bizarre, bâtie sur une pétition de principe et sur des contradictions. Luther pose en principe, quoiqu'il ne Y ail jamais démontré, que celui qui étant pécheur et se reconnaissant comme tel (au sens de Luther), se réfugie dans la miséricorde de Dieu, est réputé juste par Dieu, bien que le péché reste réellement en lui. Ce principe enferme une assertion que Luther n'a jamais prouvée davantage, à savoir que le péché demeure en nous, que la concupiscence n'est autre que le péché originel. Cette assertion a pour origine l'état
solum Deo reputante sumus justi, ergo non nobis viventibus vel operantibus. Quare intrinsece et ex nobis impii semper. Sicut Ps. 5o : « Peccatum meum contra me est semper » ; id est, in conspectu meo semper habeo, quod sum peccator. « Tibi enim peccavi » (id est sum peccator), « propterea justificabis in verbo tuo », etc. Econlra hipocritae, quia intrinsece sunt justi, per vim et necessitatem relationis sunt extrinsece injusti (id est, reputatione Dei), ut Ps. 94 : « Et dixi : semper hii errant corde », quia omnia pervertunt verba Scripturœ, ut illud : « Peccatum meum contra me est semper. » Ipsi vero : Justitia mea contra me est semper (id est in conspectu meo), et : Beati qui justitiam operantur etc. Tibi, inquiunt, non peccavi, sed justa operor : immo sibi operantur. « Mirabilis Deus in sanctis suis », cui simul sunt justi et injusti. Et : mirabilis in hipocritis Deus, cui simul sunt injusti et justi. Quia dum sancti peccatum suum semper in conspectu habent et justitiam a Deo secundum misericordiam ipsius implorant, eo ipso semper quoque justi a Deo reputantur. Ergo sibi ipsis et in veritate injusti sunt, Deo autem propter hanc confessionem peccati eos reputanti justi ; rêvera peccatores, sed reputatione miserentis Dei justi ; ignoranter justi, et scienter injusti; peccatores in re, justi autem in spe. Et hoc est, quod dicit hic : « Beati quorum remissœ iniquitates et tecta peccata »... Igitur mirabilis et dulcissima misericordia Dei, qui nos simul peccatores et non peccatores habet ; simul manet peccatum et non manet.... Rursum mirabilis et severaira. Qui simul impios habet injustos et justos. Simul tollitur eorum peccatum et non tollitur. »(Fol. i4a). [Ficker, H, 104-106]. Voir en outre les thèses de i5i6 (Wcim., I, i4g).
d'âme de celui qui, par sa propre faute, se laissa vaincre par ses violentes passions, déclara la concupiscence coupable en elle-même *, et fut amené inéluctablement à la prendre pour le péché originel ineffaçable.
Dans l'espace de quelques lignes, Luther se contredit lui-même. 11 dit : « En ayant toujours devant les yeux le souvenir de leurs péchés et en implorant la justice divine, etc., les saints sont par ce fait même toujours regardés comme justes par Dieu ». Puis, quelques lignes plus loin : a Ils ignorent qu'ils sont justes »• Mais, si en tirant le registre de l'aveu de sa misère et de la confiance en Dieu, le pécheur obtient infailliblement de Dieu d'être regardé comme juste, il ne peut pas ne pas le savoir. Quelques lignes auparavant, Luther ne pouvait donc pas dire 2 que le pécheur ignore le moment où il est justifié, sous le prétexte que, sans doute, il doit espérer « l'imputation » de la justice, mais qu'il ne sait pas quand et si même elle se produira.
Autre contradiction dont il ne s'est pas aperçu : si en tirant le registre de l'aveu de notre misère et de la confiance en Dieu, nous sommes infailliblement regardés comme justes par Dieu, nous voici en face de l'axiome que Luther a précédemment combattu : « A qui fait son possible, Dieu ne refuse pas la grâce 3 ». Dans cette théorie « faire » aura simplement une autre signification : celle de s'accuser soi-même et d'avoir confiance en Dieu. Bien mieux, on voit même appa-
ï. Voir chap. IV, S i.
o. Ci-dessus, p. 445, n. 4 de p. 444 ; 448.
3. « Facienti quod in se est, Deus non denegat gratiam. » Voir, sur ce point, t. III, p. 166-igi.