Voir ci dessous
3. De ces deux derniers paragraphes ressort l'opposition entre la doctrine catholique et celle de Luther sur le mariage. La doctrine
Lorsque c'est à la satisfaction sensuelle que dans le le mariage on donne le rôle principal, on ne recule pas même devant un « Conseil de conscience », comme celui que donna le « Réformateur » pour autoriser la bigamie de Philippe de Hesse4. Ce « Conseil de conscience » est très désagréable aux protestants ; pourtant, avec une esprit libre de préjugés, ils devraient trouver que cette autorisation découle fort logiquement du a système » de Luther.
Néanmoins, Kolde en est tout honteux, et il écrit : « Il n'y aura pas un chrétien évangélique (?) pour approuver ce malencontreux avis, ni même pour songer à l'excuser2. » Ainsi donc, il n'y aura ici à se
catholique est fondée sur ce principe qui ressort du droit naturel et de la révélation : avant tout, le mariage a un but social ; il est le fondement de la famille. C'est la différence tssentitlle qui le distingue des autres unions ou contrats : l'amitié, les associations commerciales et autres. Et pour la stabilité de la famille, pour le bien des enfants, l'Eglise demande l'indissolubilité et l'unité du mariage. De là suit la vraie notion de la concupiscence. De soi, la concupiscence n'est pas un mal : c'est la tendance d'une faculté qui se sent vivre à atteindre son but; et ici, ce but va au-delà de no;.re propre plaisir.
En opposition avec cette doctrine, Luther a vu surtout les effets du mariage pour l'individu. Il ne considère guère le mariage qu'en fonction de la femme et surtout de l'homme : le mariage est un remède donné par Dieu pour céder honnêtement à la concupiscence. Or pour lui la concupiscence est mauvaise et invincible. De là, à l'endroit du mariage, il tire deux conclusions : la première, c'est que de soi le mariage est irrémédiablement mauvais; la seconde c'est qu'il est nécessaire. De ce besoin impérieux u\i mariage pour chaque individu, Luther conclut logiquement à la possibilité du divorce et de la polygamie ; les unions secrètes que dans son Sermon sur le Mariage il permet à la femme aboutiraient même pratiquement à la polyandrie (N. d. T).
i. Voir ci-dessus, I, p. 206 et suiv.
a. Martin Luther, II (i893), 488.
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scandaliser que les chrétiens évangéliques, c'est-à-dire les protestants ? Oui, car « par un héritage du catholicisme d, il manquait évidemment aux Réformateurs la pleine vision de la beauté morale du mariage ». Comment ? Par un héritage du catholicisme ? C'est bien cela, et dans un autre endroit, Kolde l'explique plus longuement : « Chez Luther et, il faut bien le dire, chez tous les Réformateurs, il resta sur ce point (c'est-àdire à l'endroit du mariage), quelque chose de la conception du moyen âge. Le côté sensuel du mariage et les impulsions de la nature, voilà ce qui toujours, du moins à cette époque (i522 et i523), détermine sa manière de voir. Que le mariage soit essentiellement l'union intime de deux âmes, et que dès lors, sa nature exclue toute multiplicité, voilà ce que ni Luther, ni les autres Réformateurs ne purent arriver à voir clairement... Puis nulle part dans l'Ecriture Sainte il ne voyait la polygamie expressément défendue, puisqu'au contraire, elle avait été permise aux saints personnages de l'ancien Testament... Ce fut là une faiblesse grave ; mais elle ne retombe pas sur le « nouvel Evangile » comme seraient si heureux de le faire croire les calomniateurs d'autrefois et ceux d'aujourd'hui ; comme nous l'avons dit, elle vient de la conception que le moyen âge se faisait du mariage. Un Augustin luimême avait déclaré que dans certaines circonstances la polygamie était permise, parce qu'elle n'allait pas « contre la nature du mariage 2. »
Voyons un peu qui calomnie, de Kolde ou des enne-
i. C'est moi qui souligne ainsi que dans ce qui suit, a. Kolde, ibid., II, p, 196-198.
mis de Luther et de la « Grande Réforme». Je laisse de côté son assertion au sujet de saint Augustin, pour en arriver à cette réflexion : 'es t-il pas digne de remarque que c'est précisément dans sa période catholique que Luther a mis à l'arrière-plan le côté sensuel du mariage, et que c'est surtout après son apostasie qu'il nous apparaît étalant dans le mariage le rôle de la sensualité ? Et la même observation se présente au sujet de son obscénité de langage. Qu'est-ce enfin que oe changement prouve, cher monsieur? Et, de la conception catholique du mariage ou de la protestante, quelle est celle qui le considère comme l'union intime de deux âmes ? C'est la catholique, et c'est elle uniquement, car c'est uniquement en elle qu'a un sens la ressemblance toute spirituelle entre le mariage et le lien indissoluble qui unit le Christ à son Eglise ; seule, en effet, la doctrine catholique, et non la protestante, nous dit que le mariage est un sacrement, et ce caractère nous aide tout particulièrement à comprendre qu'il doit être indissoluble1. Jésus Christ lui-même a enseigné et exigé cette indissolubilié, alors que le protestantisme enseigne la légitimité du divorce, et permet aux divorcés de se remarier. C'est par dessus tout de son caractère sacramentel et de sa ressemblance
ï. Dans le De Nuptiis et Concupisc. I, n. u, saint Augustin tire l'indissolubilité du mariage du passage de saint Paul aux Ephes., 5, 2 : « Viri diligite uxores vestras sicut et Christus dilexit ecclesiam». « Hujus procul dubii sacramenti res est, ut mas et femina connubio copulati, quamdiu vivunt, inseparabiliter persévèrent.., ut vivens cum viventein aîternum nullo divortio separetur... nec sterilem conjugem fas sit relinquere, ut alia fecunda ducatur », etc.
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avec l'alliance entre le Christ et son Eglise, que découle l'unité du mariage chrétien, c'est-à-dire l'exclusion complète de la polygamie * : car le Christ est un, il adhère à une seule Eglise, et il lui donne tout son amour. De même l'homme et la femme deviennent une seule chair et ils sont une seule chose dans l'amour, comme le Christ et l'Eglise.
Mais c'est là la tactique universelle des partisans de Luther : quand leur « Réformateur » avance une monstruosité qui les couvre de honte, ils en rendent responsable l'Eglise catholique ou le passé ; ou encore ils tournent et travaillent les paroles de Luther, jusqu'à ce qu'ils parviennent à leur donner un sens tant soit peu convenable.
Eh bien ! je mets Kolde au défi de montrer que le « Conseil de conscience » donné au landgrave par Luther et les siens « vient de la conception que le moyen âge se faisaitdu mariage », qu'elle est« un héritage de la mentalité catholique », et que le catholicisme n'a pas eu la pleine vision de la beauté morale du mariage. Quand Kolde fera une étude plus approfondie, et exempte de préventions, il verra que sans doute la « conception du moyen âge » n'était pas unanime sur la question de savoir si et dans quelle mesure la polygamie était contre la loi naturelle, mais qu'elle l'était pleinement pour reconnaître que le sacrement
t. C'est ce que dit S' Thomas, Contra Gent.t IV, c. 78: « Quia per conjunctionem maris et feminae Christi et ecclesiafi conjunctio designatur, oportet, quod figura significanti respondeat : conjunctio autem Christi et ecclesiœ est unius ad unam perpetno habendam ».
de mariage de la loi nouvelle excluait absolument la polygamie1. Le « Conseil de conscience » de Luther est uniquement son œuvre, il est une conséquence de son entreprise audacieuse et inconsidérée de dépouiller le mariage de son caractère de sacrement 2. Dès lors, on se mit à dire que pour les chrétiens eux aussi, une seconde femme était dans certains cas un remède salutaire, un pieux moyen pour empêcher la fornication3. Du reste, Kolde n'a jamais été capable de comprendre le moindre texte de saint Augustin *.
Il ajoute : « Quelle singulière manière de voir que d'attribuer à la femme le rôle de concubine pour enlever à l'homme ses troubles de conscience ! L'on prête à peine attention au tort que l'on fait à la land-
i. Voir par ex. S' Thomas, suppl. qu. 65, a. i, à la fin de l'article ; S' Bonaventure, in k Sent. dist. 33, a. i, qu. 1 et Scholion, puis qu. a ; Capreolus, in U Sent. dist. 32, qu. unica.
a. Voir sur ce point Deiufle, Luther aux yeux du rationaliste et du catholique (ci-après, t. IV, p. 70, n. a), où l'on trouve le grossier sophisme de Luther à ce sujet.
3. Argumenta Buceri pro et contra, éd. v. L. (ôvenstein), Kassel, 1878, p. 69. Par ces mots, Bucer, en i53g, reproduisait la même Opinion.
U. Kolde nous affirme qu'un Augustin lui-même a déclaré que dans certaines circonstances la polygamie était permise. C'est parfaitement faux. Kolde cite De bono conjug., c. 17; mais on y voit seulement que chez les patriarches de l'Ancien Testament, Dieu a toléré la polygamie, en vue de la multiplication du genre humain. En sens contraire, saint Augustin ajoute ces lignes, auxquelles Kolde n'a prêté aucune attention : « Non est mine propagandi nécessitas, quae tune fuit, quando et parientibus conjugibus alias propter copiosiorem posteritatem superducer» licebat, quod nunc certe non licet ». (Migihe, Patr. lat., t. ko, c. 385). Ce serait un crime (crimen) d'en agir ainsi aujourd'hui, écrit- il. Contra Faustum, lib. aa, c. 47. De même De nupt. et concupisc, I, e. 8, n. 9; 0. g, n. 10.
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grave. Ici encore il n'est pas difficile de reconnaître un écho du dédain que le moyen âge avait pour la femme ». Eh bien ! cette fois encore, je mets Rolde au défi de montrer qu'au moyen âge la femme a été dédaignée. En parlant ainsi, il se montre confiné dans les préjugés et les erreurs qui depuis Luther sont en honneur dans le protestantisme.
Cette assertion de Kolde apparaît plus incompréhensible encore et plus contraire à l'histoire si l'on s'arrête à considérer la femme chrétienne du moyen âge, à qui l'Eglise donnait comme modèle et idéal la bienheureuse vierge Marie, mère de Dieu. Suivant une heureuse expression d'Henri Suso4, l'honneur de la femme céleste passa à la femme terrestre. En outre l'Eglise catholique a fondé l'élévation de la femme sur la doctrine du devoir ; elle a déclaré qu'au point de vue moral, la femme était l'égale de l'homme, et elle estime que les droits et les devoirs s'équivalent des deux côtés2.
i. Denifle, Seuses Leben und deutsche Schriften, I, 72-73. [G. Thiriot, Œuvres mystiques du bienheureux Henri Suso, Paris, 1899,
2. Voir Weiss. Apologie des Christentums (3' éd.), I, 357 et suiv., 3o2-3o3, 3o5 et suiv. [Apologie du Christianisme, trad. Collin, I, 1894, 5oa et suiv., l\l\i et suiv].
(N. d. T. ) : Dans un article récent, Brieger parle comme Kolde, et il le dépasse encore : « Luther ne s'était pas débarrassé complètement de la conception catholique du mariage ; dès lors, il se le représente avant tout sous son aspect naturel. 11 le regarde comme une partie de la vie naturelle, comme du domaine des choses profanes ; c'est là une conception sur laquelle il a insisté plus fortement encore dans la lutte qu'il fut obligé de soutenir contre le caractère sacramentel du mariage ». (Preussische Jahrbûcher, 1909, t. I, Luther und die Nebenehe des Landgrafen Philipp von Hessen, p. 4a).
57. — Conséquences des principes de Luther : le mépris pour la femme et la dépravation de la jeune fille.
A la fin du moyen âge, à quel moment a commencé le mépris pour la femme ? C'est au moment où Luther a commencé de faire la guerre à la virginité ; au moment où non seulement il soutint que « Dieu avait créé la femme pour l'homme», mais encore où il ne laissa à la femme d'autre alternative que le mariage ou le déshonneur : « L'œuvre et la parole de Dieu, écrit-il, nous disent clairement que les femmes doivent servir
Ainsi donc, si dans le mariage Luther a refusé de reconnaître un sacrement, c'est que malheureusement, il était encore sous l'influence de ses idées catholiques d'autrefois 1
Dans sa récente biographie de Luther, Boehmer fait des réflexions analogues (Luther, 1910, p. i3A-i3a, 175).
Toutefois, lorsque Kolde, Brieger et Boehmer parlent d'un héritage malheureux pesant sur la pensée de Luther, en un sens, sens il est vrai auquel ils tiennent peu, ils ont parfaitement raison. Sur le mariage, l'Eglise a toujours enseigné une doctrine pure, à l'époque de Luther comme aux autres (Voir, ci-dessus, S 6, p. 67 et suiv.). Mais l'on était à une époque de décadence morale : en pratique, le mariage était peu respecté. Les idées de Luther ont été la codification de cette décadence. Et cette codification, les protestants eux-mêmes l'ont répudiée : ils sont revenus à une pratique et à une doctrine plus saines.
Pour expliquer l'attitude de Luther & l'endroit de la bigamie de Philippe de Hesse, les écrivains protestants insinuent une autre rema.que qui a trait à son caractère : Luther était bon, il était vivement préoccupé du salut des âmes, ainsi que des misères humaines. W. Walther, Fiir Luther wider Rom (Halle, 1906), p. 707 et suiv. ; Brieger, art. cité, p. 5g, Boehmer, ouv.cité, p. 128. Quoique la bonté de Luther ne fût pas sans nuages, il est certain qu'il ne fut pas un monstre de dureté. Mais, pour tout trancher d'un mot, J. C. lui aussi était bon, et il n'a pas permis la polygamie. Pourquoi donc la bonté de Luther l'a- 1 elle poussé en un sens opposé ?