IDEES A PRIORI I
dais si, dans ses études , il se sentait en état de faire abstraction de toute attache à la volonté de l'Eglise dans laquelle il avait été élevé, de tous égards à ce qu'une volonté étrangère voudrait lui imposer ; si, dans ses recherches et dans son enseignement, il ne voulait suivre que sa propre et libre conviction^ )). Est-il cependant jamais venu à l'esprit de Lenz, ou à celui de tout autre professeur protestant, de poser à l'un de leurs élèves protestants la question de conscience de la manière suivante : <( Dans tes études sur Luther ou dans tes recherches sur la période de la Réforme, te senstu en état de garder une entière objectivité et un véritable amour de la vérité ? Si tu en venais à cette conclusion que Luther s'est de plus en plus affaissé, qu'il n'a formulé sa doctrine que sous l'empire des passions qui le dominaient, qu'il s'y est enfoncé pour faire pièce à TEglise, que son œuvre, la prétendue Réforme, n'est que le comble de la corruption antérieure, ferais-tu alors abstraction de toute considération et de toute volonté étrangères, y compris les théories de l'Ecole de Berlin ; et, suivant ta libre conviction, publierais-tu les résultats de tes recherches ? » Pour poser de pareilles questions, ces professeurs devraient posséder eux-mêmes une objectivité parfaite, aimer la vérité sans limites et être libres de toute opinion préconçue. Mais lorsqu'il s'agit de Luther et de sa réforme, ces qualités leur sont étrangères ; à la place, ils ont des axiomes a priori, des idées fixes auxquelles personne ne doit toucher, à tel
I. Lenz, Rômischer Glaiihe und freie Wissenschaft (1902), p. 6.
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point que celui qui oserait le faire serait aussitôt mis au ban de la science.
Quoi d'étonnant si tous les biographes protestants de Luther font leurs recherches et leurs travaux sous l'empire de cette contrainte ? Ils sont aprioriques, c'est-à-dire tout, plutôt que de vrais historiens. Ainsi Jiirgens, Kôstlin, Kolde, Berger, Lenz, Buchwald, Kawerau acceptent sans la moindre critique presque toutes les fables que le Luther d'après 1020, et surtout d'après i53o a racontées sur sa vie monastique d'autrefois, celles-là aussi qui sont contenues dans les sources les plus suspectes, comme le sont notamment les Propos de table d'Aurifaber i ;
I. D'une manière générale, tous les Propos de Table sont suspects en ce sens que dans ses conversations, plus encore que dans ses écrits, Luther abondait en exagérations et même en graves altérations de la vérité. Mais quelle est la valeur de ces Propos de Table comme documents psychologiques sur Luther ; reproduisent-ils fidèlement ces conversations ?
Quatre travaux récents ont été faits sur les Propos de Table, et tous s'occupent plus ou moins de cette question : Luther's Table Talk par Preserved Srhith (New-York, 1907) ; un article du P. Grisar dans son Luther, t. IL 191 1, p. 178-199 ; Les Propos de Table de Luther : articles de M. Cristiani dans la Revue des Questions historiques, t. 90, 1911, p. 470-Z197 ; t. 91, 1912, p. ioi-i35 ; t. 92, 1912, p. /i36-46i (fin) ; enfin, le premier volume des Propos de Table dans l'édition critique de Weimar, publié par le D'^Drescher (Martin Luthers IVerke, Tischreden, I, 1912). Ces travaux arrivent à des conclusions qui sont substantiellement les mêmes,
M. Smith décrit la table de Luther dans l'ancien couvent de Wittenberg ; puis il passe en revue les di/erses sources des Propos de Table, et les collections postérieures, notamment celle d'Aurifaber (p. 62-69). Cet Aurifaberfut le premier à publier les Propos de Table (i566). En i545 et i5/j6, il avait été le famulus de Luther, c'est-à-dire moitié son secrétaire, moitié son domestique. Mais, dans son gros volume, ce qu'il mit surtout, c'était des récits qu'il n'avait pas entendus lui-même ; il s'était particulièrement
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puis avec une calme assurance, ils bâtissent sur ces fables, sans vouloir remarquer qu'elles sont en contradiction avec les témoignages de Lutber pendant sa
servi d'une collection précédente de Lauterbach. Or, dans sa collection, « il a traité les originaux avec beaucoup d'arbitraire ; il a enlevé des propos à leur contexte », etc. (P. 69). « Pratiquement cette collection est inutilisable ; plus nous apprenons à connaître les textes originaux des Tischreden, plus la collection d'Aurifaber baisse dans notre estime. » (P. 76 : jugement de Kroker que Smith fait sien).
D'après Grisar, les études récentes sur les Propos de Table, la découverte de plusieurs originaux prouvent que ces Propos ont une grande valeur historique ; mieux encore que les lettres de Luther, ils nous le peignent tel qu'il était. Sans doute la collection d'Aurifaber a été faite de seconde main ; toutefois ellemême, elle ne doit pas être dédaignée (P. i83-i85).
M. Cristiani entre dans plus de précisions : u II y a trois sources principales de l'histoire de Luther. Ce sont, par ordre d'importance : les Lettres, les Ouvrages et enfin les fameux Tischreden ou Propos de Table. » C'est cette troisième catégorie qui est la moins classée. Puis M. Cristiani étudie l'origine et la valeur de ces Propos de Table. Il montre longuement les défectuosités de la collection d'Aurifaber. Depuis 1872, beaucoup de sources ont été publiées ; elles permettent de placer les Propos dans leur cadre, avec leurs dates et le nom de celui qui les a écrits. « En résumé, l'œuvre d'Aurifaber ne saurait inspirer grande confiance à l'historien. 11 est à regretter surtout qu'il ait employé l'ordre analytique de préférence à l'ordre chronologique ». (T. 91, p. 13/,).
Mais pour les sources originales publiées depuis 1872, M. Cristiani cite en l'approuvant ce jugement de Kroker (igoS) : « A la vérité, les Tischreden ne doivent être employés pour des travaux scientifiques que dans le cas où la date, le nom du transcripteur et le texte sont bien établis ; mais dans ce cas, ils doivent être employés sans restriction... Les originaux des Tischreden, à l'exception de Cordatus, méritent pleine confiance, et tout au moins la même confiance que nous accordons aux sermons non publiés par Luther lui-même, mais relevés et livrés à l'impression par se amis et disciples. » (T. 92, p. l^!^8■!^l^ç)).
En somme, ces sources ont une vérité psychologique : elles nou
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vie monastique i. Il n'est pas de Vie d'homme tant soit peu célèbre qui ait été écrite avec moins de critique que celle de Luther par ses biographes. C'est ainsi toutefois qu'ils devaient agir ; c'était là le seul moyen de maintenir leur axiome : Luther eut toujours raison contre l'Eglise 2. Si, en effet, l'on arrive à prouver que
peignent Luther au moment où il parlait ; elles peignent l'âme de Luther de i53i à i546.
Dans son étude, M. Cristiani disait que « dans l'état actuel de la question le problème ne semblait pas comporter de solution définitive, et que l'édition critique des Tischreden, dans l'édition de Weimar, se ferait sans doute encore attendre de longues années. » (ï. 90, p. 472). Sur ce dernier point, il se trompait : en 19 12, le D' Drescher en a donné le premier volume, de 656 pages. L'ensemble de Tédition est confié à Kroker qui en a écrit l'introduction générale, avec brièveté et précision. (P. ixxxv). Puis le volume contient les collections de Veit Dietrich : elles vont de i53i à i535 environ (N. d. T.)
1. J'en ai parlé suffisamment plus haut (T. I, p. 67 et suiv., t. 11, p. 243-836, surtout p. 364 et suiv., t. III, p. h^h). Les théologiens dont je parle dans ces passages s'appuient uniquement sur les biographes de Luther. Ses contradictions entre ses premières afiirmations et celles qui vinrent plus tard sont surtout frappantes en ce qui regarde son état d'âme personnel et celui des autres après le repentir et la confession. Dans sa première manière, il se reprochait alors et reprochait à ses adeptes un trop grand calme, une trop grande sécurité, et, plus tard, il parlera encore assez souvent dans le même sens. Mais peu à peu, à partir de 1620 et surtout de i53o, il ne se lasse pas de nous renseigner sur ses inquiétudes, sur ses angoisses d'autrefois.
2. Les biographes de Luther s'entêtent à s'attacher aux fables défavorables à l'Eglise. Dans la 3' édition de sa vie de Luther (Martin Luther, i883, I, 420), Kcestlin cite ces « paroles d'Aléandre » : « Si vous. Allemands, qui donnez au pape le moins d'argent de tous, vous secouez le joug de Rome, nous ferons en sorte que vous vous égorgiez les uns les autres ; jus-, qu'à ce qu'enfin vous disparaissiez dans votre propre sang ». Dans la 5* édition qu'il a donnée de cet ouvrage, Ka.wera.u ne trouve ici aucune remarque à faire (Martin Luther, 1908, I, 887,
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le droit de Luther contre l'Eglise est controuvé, alors s'effondre pour l'Eglise luthérienne le droit d'exister. C'est pourquoi ce à quoi songent le moÂns les biographes protestants de Luther, c'est d'examiner si ses récits sont fidèles et honnêtes, s'ils ne seraient pas plutôt pleins de fourberie. A priori, ils sont certains qu'il avait (( une âme candide » ^ et un grand u amour de la vérité » 2. Les « idées de l'Ecole de Berlin » se manifestent avec bonheur dans les matières historiques qui ne se rapportent pas à Luther et à la Réforme, par exemple, dans les Monumenta Germaniœ ou dans les œuvres de Waitz ; mais quand il s'agit d'études sur Luther et la Réforme, ces idées sont mises complètement de côté. Là, on travaille avec d'autres préoccupations, tout opposées aux premières.
Prenons un exemple indiscutable. Si dans un écrivain antérieur, un collaborateur des Monumenta Germaniœ ou un juriste avait trouvé les trente articles qu'en décembre 1620 Luther prétendit avoir tirés des collections du droit canon, et qu'il publia pour sa justification 3. il les aurait confrontés avec les sources, et il aurait dévoilé sans ambages les falsifications et les
7C9). Pourquoi donc Kawerau n'a-t-il pas fait la moindre allusion au travail de Paquier, Jérôme Aléandre (Paris, 1900), œuATe capitale sur ce personnage, et qui anéantit tant de fables ?
1. « Einfache seele ». Dilthey, Archiv fur Geschichte der Philosophie, de L. Stein, V, 356.
2. Luther als Erzieher {Luther et Véducation). Berlin, igoa, p. 97. L'auteur a eu du moins le bon sens de taire son nom,