LES EXEMPLAIRES DE WORMS ET DE HALLE
fort-sur-ie-Main ; je lui demande de vouloir bien aller à Worms voir pourquoi on ne répond pas, et faire photographier le pamphlet sur place.
Le 1 4 janvier 191 1, il me répond :
(( Cher Monsieur l'Abbé. Je reviens de chez le directeur de la Bibliothèque ; il m'a dit qu'il lui était impossible de faire droit à votre demande, le fondateur du Musée ne le permettant pas » .
En tout cas, ce fondateur du Musée et le directeur de la Bibliothèque auraient pu répondre aux nombreuses lettres qu'on leur avait adressées, et me dispenser de demander à ce jeune homme de faire le voyage de Francfort à Worms, au milieu de l'hiver !
Au mois de décembre, comme M. Châtelain et moi nous sentions déjà que les affaires allaient mal du côté de Worms, nous nous étions adressés à Halle, à la Marienbibliothek , où se trouve l'autre exemplaire dont parle Denifle, celui que Fôrstemann a décrit dans le Serapeum, en i84i.
M. Weissenborn, bibliotécaire, répondit à M. Châtelain qu'il ne pouvait envoyer à Paris l'exemplaire de sa bibliothèque.
Eh bien, me suis-je dit, je vais du moins le faire photographier sur place. M. Weissenborn, fort poliment du reste, m'a répondu que sa bibliothèque appartenait à une communauté protestante, autrement dit à une paroisse protestante, et qu'il communiquerait ma demande à la commission préposée à la Marienbibliothek.
Le 2 mars 191 1, il m'écrivit que ma demande
2 44 l'image de la papauté
n'avait pas été agréée : quelques années auparavant, à l'occasion d'une démarche du même genre, on avait décidé de refuser la reproduction photographique de ces gravures.
Ah ! Ah ! me suis-je dit alors, il faut donc croire que ces gravures ont un terrible intérêt. Je me mis à relire ce queSchuchardt en dit dans ses trois volumes sur Lucas Cranach l'Ancien. Au milieu de certaines obscurités, je crus comprendre qu'aux deux exemplaires mentionnnés par Denifle, il fallait en ajouter un troisième, qui désormait se trouvait à la bibliothèque ou Halle de Luther à Wittenbergi. Comme, si peu que je sois, mon nom commence déjà à être mal famé dans l'Allemagne protestante, je demandais à un jeune licencié es lettres, M. René de la Perraudière, d'écrire à ma place, ou peut-être plutôt me l'offrit-il le premier. Comment la demande, formulée au commencement de mai 191 2, n'obtint-elle de réponse que le 20 septembre suivant?^. C'est une nouvelle preuve de la promptitude de nos voisins, surtout quand la bonne volonté fait défaut. L'exemplaire existait bien ; mais (( la commission refusait l'autorisation de le laisser photographier ».
1. Christian Schucharclt, Lucas Cranach des iiUeren Leben iind Werke. Leipzig, III, 1870, p. 280. Cet exemplaire a été décrit très minutieusement par Camillus Wendeler, dans Archi\) fiir Litteraturgeschichte, t. XIV, 1886, p. 17-40 ; mais ce n'est que plus tard que j'ai eu connaissance de cette étude.
2. Par parenthèse, précisément à la fin des vacances, ce qu explique comment le voyage que je voulais faire en Allemagne a été reculé d'un an.
l'exemplaire de WITTENBERG 2^5
Trois demandes, trois refus ! Au mois de juin 1912, dans une réunion de la Société des Etudes historiques, h laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, je faisais part de mes tribulations à l'un des membres les plus aimables et les plus distingués de cette Société, M. Laborde-Milaà. Les lenteurs de Wittenberg à me répondre me faisaient déjà assez prévoir le refus qui, de fait, arriva le 20 septembre suivant. Mais, disais-je à M. Laborde-Milaà, à Worms l'on n'a pas osé me donner un refus écrit. La bibliothèque est communale : a-t-on bien le droit légal de rejeter ma demande ?
Je dis le droit légal ; car à un homme de bon sens toute cette histoire doit paraître un conte des Mille et une Nuits. Voilà un pamphlet dont tout le monde connaît l'existence, que l'on peut voir dans trois bibliothèques, qui appartient à l'histoire religieuse, à l'histoire de l'art, à l'histoire populaire du xvi^ siècle, qui est caractéristique de Luther, de Granach et de leur époque. Et cette œuvre, personne ne pourra la voir ni la juger à moins d'avoir à dépenser trois cents francs, huit jours et de la santé, pour aller à Worms, à Halle et à Wittenberg ! Puis on reviendra avec quelques notes sur un papier, et dans l'imagination une vision qui se fera de plus en plus lointaine. Ai-je besoin d'enfoncer une porte ouverte en rappelant qu'une peinture, une gravure demandent avant tout à être vues, et que d'en refuser la reproduction, c'est autant dire qu'on en refuse la communication !
M. Laborde-Milaà et moi, nous convînmes d'employer les grands moyens : à l'automne, nous aurions recours à la voie diplomatique ! Et alors le vieux
bibliothécaire de Worms serait bien obligé de répondre ! M. Dumaine, notre ambassadeur à Vienne, et ancien ambassadeur à Munich, voulut bien s'intéresser à l'affaire ; mais on vit qu'il valait mieux la transmettre à M. Jules Gambon, ambassadeur à Berlim. Je me dis alors : « Au milieu des embarras de la guerre des Balkans, et d'un certain nombre d'autres, M. Gambon trouvera évidemment qu'il peut attendre quelques loisirs, pour s'occuper d'un pamphlet du xvi* siècle à la Bibliothèque de Worms » ! Eh bien, pas du tout ! A la fin du mois de janvier igiS, je recevais de l'ambassade de Berlin la communication d'un long papier en allemand, du i5 janvier précédent; M. Zimmermann, le bibliothécaire de Worms, y disait... que « le fondateur de la bibliothèque de Li*ther refusait de donner l'autorisation demandée par M. l'abbé Paquier ».
Mais autrefois j'avais lu dans Horace :
Justum et tenacem propositi viruin Non civium ardor prava jubentium, Non voltus instantis tyranni
Mente quatit solida...
Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferlent ruinae.
Et je suis Breton, de cette province où quand on se cogne la tête contre une pierre, c'est la pierre qui se casse.
Avec l'Allemagne, j'avais encore au moias deux au trois manières de m'y prendre ; mais c'aurait été une nouvelle guerre de Trente Ans, et d'ailleurs je rêvais de procédés qui ne m'auraient donné que des repro-
INTERVENTION DE l'aMBASSADE DE BERLIN 2^7
ductions au trait. Avant d'en arriver là, je me tournais d'un autre côté.
Au mois de septembre 191 2 avait paru le troisième volume du Luther du P. Grisar : énorme in-8° de 1 108 pages 1 A la page 356, je vis que des gravures da même genre se trouvaient, et même en deux exemplaires, au British Muséum, A vrai dire, je n'aurais pas dû avoir besoin d'être renseigné par Grisar, puisque tout ce qu'il savait là-dessus, il l'avait pris dans le catalogue imprimé de cette bibliothèque 1. Mais jusque-là, j'avais négligé de rechercher d'autres données au sujet du fameux pamphlet : quelle apparence que de deux ans de pérégrinations de Worms à Halle, et de Halle à Wittenberg, je serais revenu les mains vides !
Bref, aussitôt après la réception du refus définitif de Worms, j'écrivis à Dom Gatard, prieur de l'abbaye de Farnborough, où naguère, pendant deux mois de vacances, j'avais été entendre les mélodies grégoriennes, et j'avais dit la messe entre le tombeau de Napoléon III et celui de Napoléon IV. 11 parla à un bibliothécaire, M. Herbert, qui très aimablement nous procura un
r. Catalog of printed books, au mot Luther (Martin), p. 3o, n"' 55/i»e, 38, et 11. 617, c [27J. — Kôstlin-Kawerau donnent aussi, mais fort sommairement, cette indication (Martin Luther, V éd., 1903, II, 692).
Le Catalogne du British Muséum annonce ainsi ces gravures : [Abbildung- des Bapstum. A collection of thirteen satirical woodcuts relating to the Papacy ; with German legends, most of them bearing the name of Luther]. [Nuremberg ?] i545, fol. Without titlepage.
Abbildung des Bapstum durch Mart. Luth. D, [Nine woodcuts, with German legends in versej. Wittemberg, i5/|5 freprinted 1800 ?], in-4'.
photographe, M. Donald Macbeth, fort habile, comme on peut en juger par les reproductions que je donne
J'ai fait prendre et j'ai en ma possession deux reproductions photographiques intégrales des deux opuscules indiqués au catalogue du British Muséum, l'une en négatifs sur papier, par le procédé blanc sur noir : elle est censément en grandeur naturelle ; l'autre en négatifs sur verre, de lo X i5 : elle a servi à établir les reproductions que l'on trouve ci-après.
Avec ce bagage d'indications et de documents, je suis alors parti pour l'Allemagne (8 juin 191 3). Pendant huit jours, j'ai fait un pèlerinage de Luther ; j'ai séjourné plus d'un jour entier à la Wartbourg, demandant au vieux château féodal, aux forêts et aux gorges d'alentour de me répéter les mots terribles qu'ils avaient fait entendre à l'oreille de Luther, ce langage mystérieux et effrayant où il avait reconnu la voix et les attaques de Satan. Puis, je me rendis à Cobourg, le château où en i53o il avait séjourné pendant la diète d'Augsbourg, mais où, malheureusement, l'on est en train de supprimer la chambre qu'il y avait occupée. A travers la ïhuringe, je gagnais Erfurt, où il s'était fait moine ; de là, j'allais à Eisleben, où il était né et où il était revenu mourir, puis à Halle, ville industrielle qui ne m'attirait guère que par les dix gravures de Vlmage de la Papauté, perdues au fond de la Marienbibliothek.
C'était le vendredi i3 juin. Or cette bibliothèque n'est ouverte que le jeudi. Mais le bibliothécaire, M. le