LE SENS CHRETIEN CHEZ LUTHER
Luther, Dieu n'habite pas en toi !
Si mon exposé de l'évolution de Luther et de sa doctrine est exact, il est impossible que dans la pratique Luther ait eu vraiment le sens chrétien ; puisque sa doctrine s'éloignait de plus en plus du christianisme et de l'Eglise, il est même à présumer que dans sa vie, il alla de plus en plus en déclinant. Si le point de départ de cette doctrine fut l'expérience de
1. Outre un changement de situation, deux raisons ont quelque peu retardé l'achèvement de ce quatrième volume : i* la préparation de la seconde édition du t. I. ; a" les démarches pour me procurer les gravures de Vlmage de la Papauté ; dans Y Appendice II, je raconte les luttes gigantesques qu'il m'a fallu livrer pour arriver à m'en procurer une reproduction photographique ! Toutefois le volume va pouvoir être imprimé en cinq mois, et comme ses aînés, il paraîtra au mois d'octobre.
Dans ce t. IV, mon apport personnel est peut-être plus considérable encore que dans les précédents, surtout pour le chapitre qui suit ; mais c'a toujours été d'après la ligne de conduite que j'avais adoptée dès le commencement : j'ai visé à garder au texte sa physionomie originale, n'y corrigeant que des oublis, des fautes avérées, sur les faits; et si je me permets quelques additions, les faisant dans le sens de l'auteur. Les divers genres d'appréciation, les longs éclaircissements sont rejetés dans les notes.
Paris, le i5 Avril 191 3. (N. d. T.).
b LA DOCTRINE DE LUTHER ET SA VIE
l'invincibilité de la concupiscence et du péché, si le triste et coupable état d'âme de Luther est le centre de sa théologie, on doit constater dans sa vie une décadence profonde et toujours croissante, en opposition avec l'imitation de Jésus-Christ, imitation qui est pourtant la pierre de touche du véritable christianisme.
Si, comme Luther nous l'assure, il n'existe qu'un seul péché, qu'on appellera soit péché originel permanent, soit manque de foi ; si donc celui qui croit sait que sans doute il ne sera jamais délivré de la faute originelle, mais enfin que du côté de la foi il peut être tranquille, et qu'ainsi il est déchargé de tous autres devoirs, dès lors, non seulement il ne peut plus être question d'une conscience délicate, mais la conscience doit devenir de plus en plus audacieuse et téméraire. Tandis que la piété commence par la crainte de Dieu pour se consommer dans la charité ^ la voie tracée par Luther conduit nécessairement à une vie dissolue 2.
Nous connaissons déjà le relâchement de la doctrine de Luther: déjà aussi, le relâchement de sa vie s'est souvent présenté à nous ; ici, pourtant, autant du moins que le comporte l'objet de cette étude, je voudrais exposer sur ce sujet les points caractéristiques.
1. Saint Au^istin, De vera religione, c. 17, n. 33 : « Pietas timoré inchoatur, charitate perficitur ».
2. Alcuin dit fort justement : « Ubi timor Domini non est, ibi dissolutio vitae est w. {De virtut. et vitiiSyC. i5).
Si. — Le pourceau digne d'envie, idéal de la vie heureuse. Inefficacité de cet idéal dans la tristesse et en face de la mort.
Nous savons déjà pourquoi Luther insistait si fortement sur la certitude du salut, ce couronnement de sa doctrine. A la pauvre âme consciente de ses fautes, plongée dans le désespoir et que Luther avait privée de tout soutien, de tout appui surnaturels, cette certitude devait apporter la consolation, surtout dans les tentations et dans les affres de la mort. Cette certitude, nous le savons, n'est qu'une pure fiction, bâtie elle-même sur cette autre fiction que, grâce à la foi seule, nos fautes passent sur Jésus-Christ, tandis que par réciprocité sa justice rejaillit sur nous. Nous connaissons aussi les recettes que Luther donnait aux siens pour produire en eux cette curieuse certitude à l'endroit du salut. Rien d'étonnant que dans la pratique cette certitude se révélât ce qu'elle est en réalité, un pur rien, un fantôme, de nulle efficacité lorsque l'on venait à en avoir besoin. C'est ce qui se vérifia chez son inventeur en tout premier lieu.
Lorsqu'il vit que ses adeptes seraient troublés par les angoisses de la conscience et de la mort, il prétendit, il est vrai, — en cela toujours fidèle à sa tactique, — qu'autrefois sous le papisme on mourait dans le désespoir, parce que les catholiques n'avaient pas la consolation de pouvoir dire : « Je suis sûr que mon péché m'est pardonné ». Leur cœur était bien plutôt porté à s'écrier : « Je ne sais pas si Dieu me sera misé-
8 LA DOGTRI?JE DE LUTHER ET LA PAIX DE l'amE
ricordieux et si mes péchés me sont pardonnes, carj'ai mal vécu ». Auraient-ils accompli des bonnes œuvres pendant cent mille ans, ils n'arrivaient jamais à pouvoir même se dire : u Dieu dit oui ; je suis certain que mes péchés me sont remis. Il en avait été ainsi pour l'abbé Hilarion : pendant soixante-treize ans, il avait mené une vie sainte dans le cloître ; pourtant, sur le point de mourir, il s'était troublé lai aassi, et il avait essayé de se rassurer en disant : u Mon âme, pourquoi trembles-tu ? N'as-tu pas servi Dieu pendant soixantetreize ans ?» A ce compte-là, l'affaire eût mal tourné pour le larron sur la croix ; il ne pouvait se vanter d'aucune bonne œuvre, d'aucun mérite ^ »
I. Erl,, 48, 197, (i53o-i532) ; Weim., 28, io5. Selon son habitude, Luther dénature complètement ce fait de la vie de saint Hilarion. Dans la Vita S. Hilarionis {Mïgne, Patr. lat., t. aS, c. 52, n. l\k et suiv.), saint Jérôme dit : « Venerunt ad aegrotantem de Papho multi religiosi viri, et maxime quod eum dixisse audierant, jam se ad Dominum migraturum et de corporis vinculis liberandum... Jamque modicus calor tepebat in pectore, nec praeter sensum quidquam vivi hominis supererat, et tamen apertis oculis loquebatur : Egredere, anima mea, quid dubitas ? Septutginta prope annis servisti Christo, et mortem times ? In hœc verba exhalavit spiritum ». Saint Hilarion qui peu auparavant avait annoncé qu'il était sur le point d'aller vers Dieu et d'être délivré des liens de son corps, voulait donc (dans un sens tout opposé à celui du récit de Luther) voir se hâter l'instant de la séparation de son âme d'avec son corps, et, dans son ardent désir de la mort, afin d'être réuni au Christ {Ad Philip., I, a3), il disait à son âme : « Sors de ce corps (ici et dans la suite, Luther omet ces paroles), que crains-tu ? Sors, mon âme, pourquoi hésites-tu ? Pendant près de soixante-dix ans, tu as servi le Christ et tu crains la mort ? » Parce que pour lui son âme tarde trop à partir, il se demande si elle en serait à redouter la mort. Le protestant le plus entêté du monde devra convenir que les paroles d'Hilarion signifient précisément le contraire de ce que Luther leur fait dire. — Dans Erl., 48, 21 (i53o-i532), il va