TROIS TERRAINS COMMUNS DE DISCUSSION
Tout d'abord nous avons en commun les lois de la logique. Alors même que, dans la pratique, les rationalistes s'en écartent par trop souvent, en théorie ils sont d'accord avec les chrétiens pour en reconnaître la valeur irréfragable. Pour répondre aux exigences de la logique et au jugement, somme toute si enthousiaste, de Harnack, Luther doit se montrer à nous comme une grande force réformatrice : d'abord, il devait prévoir les conséquences de sa nouvelle doctrine ; puis, il ne devait pas se contredire lui-même. Il serait encore plus grave qu'il eût souvent bâti sa doctrine sur des illusions, plus grave encore s'il était allé jusqu'à des falsifications voulues, car alors il se heurterait à notre second principe.
En second lieu, en elîet, il doit avoir une haute valeur morale. Dans le domaine de la morale, il y a aussi des lois immuables que notre raison nous dicte au nom de Dieu ; seule, une violence à cette raison commune à tous les hommes a pu amener le camp rationaliste jusqu'à la négation ou à la falsification de ces lois ; contre ces morales nouvelles que l'on apporte pour remplacer la vraie morale proteste comme d'instinct le sentiment naturel de l'opinion publique. De tout homme qui se donne comme apôtre, nous pouvons et nous devons donc, même en faisant abstraction du point de vue surnaturel, exiger certaines conditions morales ; s'il ne les remplit pas, il montre par là même ce qu'il faut penser de sa prétendue vocation. On doit donc se demander si au point de vue moral Luther a été inattaquable. Dans la réponse à cette question nous pouvons aussi, du moins jusqu'à un
certain point, marcher avec les rationalistes, en tant toutefois qu'ils sont vraiment raisonnables.
Enfin, même sur le domaine de la religion, il nous est possible de croiser le fer avec Harnack et consorts, spécialement avec Harnack qui reconnaît au catholicisme au moins un droit transitoire, tout en n'admettant pas en religion de vérité absolue, mais seulement des convenances, relatives aux temps et aux circonstances. Si nous nous plaçons complètement à ce point de vue sceptique, éclectique, que l'on a appelé aussi historique, alors, d'après les règles de la « critique immanente », nous devrons rechercher si, comparé au principe catholique d'auparavant, le principe religieux de Luther signifie vraiment un progrès, comme le veut Harnack, ou s'il n'est pas plutôt un recul. Dans cette recherche encore, Harnack peut et doit marcher avec nous.
Sur le premier point, celui de la logique, je me demande d'abord : Luther a-t-il prévu les conséquences de sa doctrine ? Dans mon ouvrage, je l'ai nié. Or, pour les questions capitales, Harnack le nie lui aussi. Il écrit, par exemple, à. propos de la christologie de Luther : a Luther ne remarqua pas l'abîme qui le séparait de l'ancien dogme ^ ». D'une manière générale, a il s'est raidi contre certaines conséquences de ses propres principes religieux, et contre des notions qui à son époque existaient déjà ou tentaient de se faire jour 2 ».
Dans mon ouvrage, je crois avoir suffisamment