LA CRITIQUE DE HAHNACK : BAGATELLES
Harnack a réservé sa grosse artillerie pour la seconde partie de sa critique, où il en arrive à défendre ses opinions. Ce qui Ta frappé le plus à cette « première lecture », nous expose-t-il, ce sont les « nombreuses » attaques dirigées contre lui. La profonde irritation et l'aveuglement où elles le plongent nous montrent, en effet, à quel point elles l'ont touché. Mais ce qu'il dit à cette occasion nous a paru si faible qu'au risque d'offenser encore une fois le susceptible professeur, nous ne pouvons nous empêcher d'en faire aussi la critique, (< si tant est que ces passages ne portent pas déjà en eux-mêmes leur propre condamnation i ». Car c'est bien ici le lieu de nous rappeler la belle parole de Platon ; « La déférence pour un homme ne saurait aller avant le culte de la vérité '^ ».
A la page 384 de mon livre, je cite Harnack parmi les théologiens protestants qui attribuent à tort à saint Augustin l'expression désormais consacrée de « vices éclatants ». Je citais exactement ses paroles : « Toutefois c'est Augustin qui le premier a fait le pas suprême par son affreuse théorie que toutes les vertus des païens n'étaient que des vices éclatants ». Je lui reprochais de manquer de sagacité « en ne s'en tenant pas du moins au mot latin, puisque notre mot allemand « Laster» disait beaucoup plus que le latin « vitium », et cela surtout chez saint Augustin ^ ». Puis, je vis qu'en 1902, Walther avait déjà objecté à Harnack que les mots « splendida vitia », « vices éclatants » ne se trouvaient pas dans saint Augustin ; et que la même année, Harnack lui avait répondu qu'il le savait ; mais, avait-il ajouté, s'ils ne s'y trouvaient pas mot pour mot, ils rendaient fort bien la pensée d'Augustin. Après
I. [Autre citation de Harnack, col. 690]. I. Platon, Polit. X, r [Ed. Didot, 1846, t. il, p. 177]. 3. Dans la seconde édition, Deniile a déplacé ce passage ; il se trouve, ci-dessus, t. IV, p. 17/i.
l'aflirmation de Harnack « qu'il le savait », je mis un point d'interrogation ^ Là-dessus, grande indignation de Harnack : « Ainsi, c'est tout simplement un mensonge que Denifle me reproche. Evidemment, cette accusation lui est permise, puisque tout hérétique estunméchant homme^ ». Du calme, cher Monsieur ! Car enfin, pour nous autres catholiques un mensonge de ce genre serait assurément un péché, mais non pour vous, ni pour tous ceux qui regardent Luther comme un « Réformateur » et le « fondateur d'une confession religieuse » : Luther n'a-t-il pas enseigné qu'un mensonge nécessaire, un mensonge utile, un mensonge secourable n'allaient pas contre Dieu, et que des mensonges de ce genre, il les prenait sur lui^. Vous voilà
1. Ces lignes reportent à un passage des a Corrections et additions » de la première édition (i " éd., p. XXX). Pour l'intelligence plus parfaite de ce qu'on lit tant ici que dans la préface de la seconde édition (ci-dessns, 1. 1, p. LIX), nous reproduisons ce passage en entier. Pour compléter ce qu'il avait dit aux p. 383 et 38/t de sa i" édition (désormais ci-dessus, t. IV, p. i7a-i7.''i), Denitle ajoute : (( Qu'il soit dit à l'honneur de W. Walther qu'en 1902, dans l'Evangelisch- lutherisrhe Kirchenzeilumj il a affirmé, contrairement à Harnack, que la fameuse expression ne se trouvait pas dans S' Augustin. La réponse de Harnack vaut son pesant d'or (Theologische Lileraturzeitiiny, 1902, p. 219) : « On ne peut donc trouver mot pour mot dans S' Augustin l'expression que les vertus des païens n'étaient que des vices éclatants. Je le savais (?). Mais que ce soit là une formule fort heureuse pour résumer les idées dominantes d'Augustin, c'est ce que personne au courant de cette matière ne songera à nier », Combien Harnack eût-il mieux fait de se taire ! S'il le savait, pourquoi a-t-il donné cette expression comme d'Augustin ? Ce n'est là qu'une mauvaise défaite. Du reste, son langage présent nous montre combien aujourd'hui encore ce sujet lui est peu familier : il continue de regarder cette expression comme une formule fort heureuse pour résumer les idées dominantes d'Augustin, et de donner le mot allemand Laster comme synonyme du mot Vitium chez Augustin (N. d. T.).