‹ Luther et le Luthéranisme (volume 3)Chapitre 122 sur 290 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LES VŒUX NOUS DÉTACHENT-ILS DU CHKIST ? EN ENTRANT DANS UN ORDRE, PREND-ON UN AUTRE GUIDE QUE LE CHRIST ?

On ne saurait croire quels moyens Luther employa pour jeter la désaffection sur les ordres religieux. Il en vint à ne plus reculer devant aucun, au risque même d'être convaincu de mensonge par les constitutions de son ordre et par sa vie antérieure. Il parle comme un protestant moderne qui n'a jamais entendu parler de <( ces histoires-là ». Dès le commencement de son écrit, il objecte aux religieux que saint Paul ne voulait pas qu'on l'imitât en tant que Paul, mais qu'on imitât le Christ en lui : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis moimême du Christ ». Et il poursuit : « Il est certain que nous n'avons pas d'autre chef que celui dont le Père a dit : « Ecoutez-le. » Par cette parole, le Christ a été donné comme chef à tous ; tous les autres lui ont été soumis, et ont été placés après lui : « Qui me suit, dit-il, ne marchera pas dans les ténèbres. Je suis la lumière du monde. Personne ne vient au l'ère que par moi. Je suis la voie, la vérité et la vie ». Luther en conclut que par là sont condamnées toutes le? règles,

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tous les statuts, tous les ordres, en un mot tout ce qui est en dehors ou au-dessus du Christ. Celui qui a dit : « Je suis la voie », ne peut souffrir qu'on le quitte pour prendre une autre voie ; et celui qui a dit : (( Ecoutez-le », ne peut tolérer qu'il s'en élève un autre pour être chef et maître K Or, que font les religieux ? Luther répond : (( On ne les appelle plus chrétiens ou fils de Dieu, mais bénédictins, dominicains, franciscains, augustins ; ils exaltent ces ordres et leurs pères fondateurs au-dessus du Christ - ». Ainsi, par rapport au Christ, les religieux auraint été exactement dans la même situation que la grande majorité des protestants d'aujourd'hui . Pour eux, être protestant est plus que d'être chrétien ; ils se posent même la question : (( Pouvons-nous encore rester chrétiens ? » Mais qu'ils puissent rester protestants, c'est sur quoi ils n'ont jamais eu le moindre doute.

Mais, enfin, Luther a-t-il raison ? Est-ce que réellement, quand il prit l'habit et fit profession, les constitutions de son ordre, qu'il a dû lire tant de fois, soit au noviciat, soit après, lui ont appris qu'il prenait alors un autre chef que le Christ, un chef qui devait lui indiquer une voie nouvelle, voie qui ne conduit pas au Christ ? Elles lui ont dit précisément le contraire : et cela, il pouvait le relire tous les jours dans ses constitutions, et précisément dans celles de Staupitz. Après sa vêture, en entrant dans l'année de probation, à genoux devant le prieur, il l'avait entendu réciter sur lui cette oraison : « Seigneur Jésus-Christ, notre chef

j. Weim., YIII, 578-J79.

a. Ibid., p. 618, 6.

IlG LES YCEUX DÉTACIIE>'T-ILS DU CHRIST?

et noire force, nous te prions humblement de détacher les serviteurs du commerce de la chair et de l'impureté des actes terrestres, par une sainteté envoyée du ciel, et de leur infuser la grâce par laquelle ils persévéreront en toi, afin qu'ils soient abrités sous ta protection )), etc. ^. Après la profession, le prieur avait dit l'oraison suivante sur Luther agenouillé devant lui : (( Reconnais, Seigneur Jésus-Christ, ton serviteur pour une de tes brebis, a/in que lui aussi le reconnaisse, et qu'en se renonçant lui-même, il ne suioe pas de paslenr étranger, qu'il n'écoute pas d'autre voix que la tienne, loi qui as dit : « Que celui qui me sert, me suive. » Bien : n)ais si le Christ élait le chef dont Luther devait à l'avenir entendre la voix, qu'est-ce que saint Augustin, son nouN eau père, avait à voir ici ') Lutlier était pourtant augustin. Nous trouvons la réponse à cette question dans une autre oraison, que Luther, toujours à genoux, avait entendue dans la môme circonstance : « 0 Dieu qui as rappelé notre bienheureux père Augustin des ténèbres de la genttlité, qui lui as fait mépriser le monde, et te

I. Constitutions do Staupilz. pour la conorégation des Ermites d'Alicmafi-nc, c. i5: « Domino Josu Cliristo.dux et fortitudo nostra. huMiililor pctimiis, ut famulos tuos, quos sancto compnnctionis ardore a ceterorum liominum proposito separasti, ctiam a conversatione carnali et ab immimdltia terrcnorum actuum infusa cis celitns sanctilato discernas, ot graliam, qiia in le persévèrent, infundas. iil protectionis tue niuniti pra'sidiis, quod te douante affectant, opère inqjlcant et saiicte conversationis oxccutores efTecliad oa, que persoveranlibus in le promitterc dif^'natus es, bona pertinjïant. Qui vivis )>, etc. Dans les anciennes constitutions oénéralcs, cette prière et les suivantes manquent ; elles ne durent évidemment pas être introduites par Staupitz, mais elles remontent très probablement à un ancien usage de l'ordre en Allemagne.

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ser\ir loi seul, accorde, nous ton prions, à ton serviteur ici présent, qni, sous sa conduite, s'empresse de se ranger sous la tienne, la fernielc clans la persévérance et la victoire parfaite jusqu'à la lin ; par Jésus-Christ Notre-Scijï'neur '. »

Fort bien. Le chef est Jésus-Christ ; c'est lui (pi'il faut écouler, il est le pasteur et le maître suprême ; les lois du fondateur de l'ordre n'ont d'autre but que de seconder la hàle d'arriver à celui qui est la voie, la vérité et la vie. Donc, par ses lois, le fondateur de l'ordre, bien loin d'enlever ses enfants spirituels au Christ et à l'Evaniiile. ne veut que rendre plus étroite encore l'union de leur àme avec le Christ. Par sa règle et ses statuts, il ne les sépare pas du Christ, il les conduit au contraire directement sous son joug; et c'est ce qu'au jour de la profession de Luther, le prieur demanda à Dieu pour celui qui était agenouillé devant lui. Vœux et lois ne sont pas la fin, mais des moyens pour atteindre la fin ; et la fin, c'est Jésus- Christ et son royaume 2. Avec saint Paul, les fondateurs

I. Mêmes constitutions, c. 18: « Afrno?cc Domine Josii Chrislc fanmlum tumn iiîlcr ovcs tuas, iit ipso te ajrnoscat et se abnegando alicnnni paslorem non si'qnntur, nec midial voceni alienorani, sed tnam qw] ilicis : cjni milii iiiinistraf, mo sccpiattir ». — «Dons qni b. palrcm nostrnm Anpnslinnm do tonobris p:entinm revocasli, sprotoqne mnndo libi soli mililaro feoisli, Iribuc qncsnmns hiiic famulo Ino, sut) ejtis maijisterio ad tuiun feslinanti, et perscverandi conslantiam, ot porfoclam nsqno in (Inoin vicloriani. Per Chrislnm Dominnm nostrnm ». La première prière est tirée; dn Pontificale romanuni , rpio jo citerai bientôt.

a. [bid. : «Dons cnjns cbarilalis ardorc snccensns hic famnlns tnus, stabilitatem snam tibi in bac congrepatione promittendo, ino ju'jo rolhan i-uliniillil... ». C'est ainsi qne commence la première prière. Et la seconde :« Omnipotons sempitcrnC Dons, (pii

Tlb LES vœux DETACHE>T-1LS DU CHRIST J

d'ordre pouvaient donc dire la parole approuvée par Lvither : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ *. »

« Tout cela n'est-il pas suffisamment clair et certain n^ dit Luther dans son ouvrage -. Et moi, à mon tour, je pose aussi la question : Tout ce qui a été dit jusqu'ici n'cst-il pas parfaitement clair et certain ? N'est-il pas évident que ses reproches contre l'ordre qui est mis le premier en question, contre son ordre propre, que ces reproches n'ont aucun fondement. En revêtant l'habit, en prononçant ses vœux, Luther a entendu, dans les constitutions il a lu queleChrist est le pasteur, et lui l'une des brebis qui doivent être menées au Christ parla règle et les lois de saint Augustin. Il a donc prononcé ses vœux dans la foi en Jésus-Christ. Pourtant,

svib b. Aufi'iislino magno paire in ccclcsia tua sancla grandem liliorum exercilnm contra invisibiles liostcs adnnasti, fratrem itoslruiii reccnter collum tiio juijo sub tanti patris inilitia suppoitenlem amore Spiritus -Sancti accende, ut por obcdicntiani, paupertatcin et caslilatem. quani modo professus est, ita militando lilii régi rcgum presentis vite stadium pcrcurrero valcat, ut remunerationis eternc coronam devicto triumphatoque niundo cum pompis suis te donantc percipiat. »

I. RoLDE ne fait jias preuve d'un grand esprit critique, lorsqu'on décrivant la vèture et la profession d'après les constitutions dcStaupitz, il supprime toutes ces prières {Die deulsche Augiistiner- KoïKjregation, p. 21 et suiv). Il se borne à en citer une (p. 25): l'antique oraison de la fête de saint Augustin, et elle n'a rien à faire ici : <( Adesto supplicationibus nostris, omnipotens Dous, et quibus fiduciam sperand;p pietatis indulges, intercedente B. Augustino... consuctœ misericordite tribue benignus cffectum ». Evidemment, c'est en raison des sentiments de confiance en Dieu et en sa miséricorde, cpii sont exprimés ici, que Kolde trouve le jiassage « caractéristique » l

1. « Clarane et certa sunt liaec satis .'')) Weim , ^'11I, 03o, 10.

LES vœux DÉTA.CHENT-ILS DU CHRIST? \IÇ)

quelques années après, il prétend que par les règles et les lois, bref, par les ordres religieux, le Christ est supprimé, que ces ordres vont contre la foi, que les vœux ne sont pas prononcés dans la foi en Jésus- Christ 1.

Il n'a pas honte d'écrire : « Se faire moine signifie apostasier, renier le Christ, devenir juif et retourner au vomissement du paganisme ^ ». Se faire moine, c'est vouloir traiter avec Dieu sans Jrsiis-Christ comme médiateur, et par conséquent, c'est ce qui ne saurait jamais être agréable à Dieu 3. Voilà ce qu'il prêchait en loaS, ce qu'il a souvent répété, sous cette forme ou sous une autre, par exemple lorsqu'il fait dire à l'homme du peuple : (( Mon Sauveur, qui avez été crucifié, avez pitié de moi ; » tandis qu'au contraire les moines « ne veulent pas que le Christ soit la tète » de l'humanité. Les frocs blancs et gris viennent « de ce que l'on a voulu établir quelque chose de plus saint que le Christ. » Et l'on se mit à dire : (( C'est ici la voie du salut! » Les moines avaient enseigné que u leur vie était meilleure que le sang du Christ *. »

Maintenant seulement l'on comprend Staïq^itz, qui en sa qualité de vicaire de l'ordre des Ermites avait donné en i5o4 les constitutions dont nous parlons et sous lesquelles a vécu Luther. Longtemps, il suivit Luther par monts et parvaux; mais sur un point ils se séparèrent tout à coup. Quand Luther eut publié

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