Enders, V, p. 890, n, 7 (i5a
l5o CONCLUSION
pourquoi Bucer et ses amis ne se révoltaient-ils pas ? Parce que, cette fois-ci, c'était contre lui, Bucer, que se tournait le « Réformateur», il sentait combien les invectives et les injures étaient loin de l'esprit de Jésus-Christ ^. Or, depuis 1620, à quels moyens Luther avait-il donc eu recours contre l'Eglise, contre les ordres, contre le sacerdoce ? Les injures, les invectives, les calomnies avaient été ses armes de tous les jours. Alors, Bucer et ses amis avaient trouvé ces procédés fort convenables ; avec Luther, ils y avaient reconnu l'esprit de Jésus-Christ. §
Dans la préface dont nous venons de parler, Bucer prend aussi contre Luther le parti d'Cr^oL^MPxDE^. Et pourtant c'était ce même Œcolampade qui écrivait au bénédictin apostat Ambroise Blarer : « N'accordez rien à ces sales papistes, à ces loups incarnés, plus dangereux que ceux des forêts ; si on ne les muselle et qu'on ne les rende odieux au peuple, ils attireront à eux une foule de gens. Mais si, dès le début, on les peint tels qu'il convient, personne ne croira plus à eux 3. » C'était Luther qui avait donné le ton. Tout son ouvrage sur
I. Dans sa préface, Bucer avait appelé Luther un violent adversaire de sa secte. Luther regrettait de ne pouvoir la combattre avec plus de véhémence encore : « Utinam per negotia liceret esse vehementiorem ! » (Enders, V, 887). Bucer répond : «Si de vehementia argumentorum intelligit, optarim idem et ego ; sin conviciorum, optarim agnosceret, quam alieniim id sit a spiritu Christii). (Enders, v, p. 891, n, i ij. Cette querelle de Luther et de Bucer fait penser aux premières paroles de la 3* antienne de laudes, le jour du vendredi-saint : Ait latro ad latronem...
a. Enders, V, p. 890, n. 7 (lôaG).
3. Dans Herzog, Dos Leben des Joh. Oecolampadius und die Reformation za Basel. i843, II, 291,
« TOUT APOSTAT EST UN CALÔMISIATEUR )) l5l
les vœux monastiques, ainsi que ses productions postérieures, sont une preuve du vieux dicton : a Tout apostat est un calomniateur de son ordre. » Luther pouvait trouver une allusion à ce dicton dans les actes mêmes d'un chapitre général de son ordre, tenu à Toulouse en i34i, sous le généralat de Jacques de Sienne*. (( Tout apostat est un persécuteur de son ordre » : c'est là un proverbe qu'enseigne l'expérience, et que les premiers adversaires du luthéranisme n'oublièrent pas de jeter à la face de leurs anciens confrères, maintenant défroqués, calomniateurs sans pudeur et sans retenue 2.
Ce chapitre va compléter ceux qui précèdent; il achèvera de fournir au lecteur les éléments pour une appréciation exacte de la bassesse du point de vue où s'est placé Luther après son apostasie, pour juger les ordres religieux 3.
I. M$. Virdun. ht, fol. 197 : « Quoniam effrenata apostatarum dampnata temeritas nonnunquam, in Romana prcRcipue curia, ordinis famam dénigrât vel obnubilare frequencius posset, quapropter statuimus... Apostatse fratres et ordinem infamantes, quos a malo timor Dci non revocat »...
a. Par exemple Schatzgeyer et Usingen. Voir N. Paulus, Kaspar Schatzgeyer. p. 69-70 ; Der Augusiiner Barthol. Arnoldi von Usingen^ p. 37, 56.
3. Ce chapitre contient plusieurs documents nouveaux fort importants ainsi que des vues intéressantes. Toutefois, il semble trop souvent répéter ce qui a déjà été dit, par exemple dans le S a. On dirait qu'avant de quitter son sujet, l'auteur veut utiliser toutes les notes qui lui restent. Quoique mieux composé, l'ouvrage d© Grisar produit çà et là une impression semblable ; ^'oir l. I, p. 337-3/16. (N. d. T.).
l52 TRIVIALITÉ DE LUTHER
§ I . — Vulgarité et grossièreté de Luther dans ses appréciations sur les prêtres et les religieux.
Pins Luther avança en âge, plus son langage devint grossier. C'est alors que nous lui entendons dire : « Les nonnes sont ainsi appelées d'un mot allemand ; c'est le nom qu'on donne aux truies châtrées ; et les moines tirent leur nom des chevaux (c'est-à-dire d'un mot qui désigne un cheval châtré). Mais ils sont encore faibles, et ils sont obligés de porter des braies comme tout le monde''. » Quelle trivialité! Wrampelmeyer veut bien nous apprendre que les mots nonne et moine ne viennent pas de l'allemand, comme le pensait Luther ^. Quelle ignorance les protestants ne suppo-
1. « Nonnœ sic appellantur a germanismo, quia castratne sues sic vocantur, sicut monaclii ab equis. Aber sie sind nicht recht geheilet, mûssen ebenso wolil Bruche tragen wie andere Leute ». Wrampelmeyer, Tagebiich uber D"" Martin Luther, gefûhrt von C. CoRDATUs, i537 (1885), p. 3/I0, n" 1276 ; Lôsghe, Analecta Lutherana et Melunthoniana, p. a52, n" Sgi.
2. Loc. cit. — Lôsche, au contraire, n'ose pas corriger son Réformateur ; en note, il se borne à expliquer l'étymologie de Luther I
(N. d. T.) Voici les annotations de Wrampelmeyer et de Lôsche.
Wrampelmeyer : « Die Nonne : verschnittenes lueibliches Schwein. Le même mot Nonne (nonna, vdvva) : religieuse... Comparer le, moyen allemand nunnen: castrieren ; et le substantif Nunnenma-\ cher : Schweineschneider... — Der Mônch (monachus, [xovaj(ôç) :| verschnittenes mannliches Thier. Comparer le moyen allemand mon-] chen : castrieren. Les mots nonne et moine ne viennent donc pas dej l'allemand comme Luther le croit, mais ?u contraire les expres-l sjons allemandes nonne et moine pour signifier une truie et un] cheval châtrés viennent de Tantiqvaité... »
Lôsche ; « Nome ; verschnittenes weihl. Schwein. — Mitteld. nunnen: kastrienen ; Nannenmacher : Schweineschneider. — Mônch : versch\ nittnes mànnl. Tier: Mitteld. monchen : kastrieren.
LES MOTS « NONNE )) ET (( MOINE )) l53
sent-ils donc pas chez leur admirable Réformateur, a le plus grand des Allemands ! )) D'après eux, il ignorait donc vraiment que le mot moine \ient du grec ^ ? L'on sait aussi que le mot nonne vient de la haute Egypte : au IV' siècle, saint Pacôme y avait fondé un couvent de religieuses dans l'île de ïabenne, que forme le Nil ; on donna à ses religieuses le nom de nonne, mot qui dans la langue du pays voulait dire dame, de même que celui denonnus signifiait maître ou monsieur. Si Luther ignorait ces détails, il devait du moins savoir que déjà saint Jérôme s'était servi du mot nonne pour désigner une vierge consacrée à Dieu ^, et saint Benoît du mot nonnus comme équivalent de Révérence paternelle *.
Souvent déjà, dans les chapitres précédents, nous avons remarqué combien la langue de Luther était débraillée. Prêtres et moines sont pour lui des « masques du diable », « de gros ânes, bouffis de graisse, avec, comme les porcs, des barrettes rouges et brunes (c'est-àdire violettes) sur la tête ^ ». Or, ici ce n'est pas la vie des prêtres que Luther a en vue, mais leur état lui-
1. Mônch, de monachus, qui vient lui-même de Movaj(dç, qui vit seul.
2. Voir F. X. FuNK, dans la Real-Encyclopàdic der christlichen AUertUmer de F. X. Kraus, 11, Zio3.
3. Ep. 33, n. i6, et la note de Vallarsi dans Migne, Patr. lat., t. 22, c. l^o[\ (e). Ainsi encore, au xi* siècle, saint Fulbert, évêque de Chartres, range parmi les « peccata capitalia » « si quis nonnam corruperit » (De peccaUs capitallbiis, I : De pœnitentia laicorum). MiGNE, Patr. L, t. i^i, c. SSg.
4. Beg. c. 63 : Juniores priores sucs nonnos vocent, quod intelligitur paterna reverentia. Voir d'autres preuves dans Migne, Patr. l„ t. GG, c. 87G-877.