CHAPITRE XIV
CONCLUSION. — PREOCCUPATIONS INFERIEURES DE LUTHER DANS SA LUTTE CONTRE l'ÉTAT RELIGIEUX.
Si nous parcourons d'un coup d'œil les treize chapitres de cette première partie, les principes, l'attitude, le caractère de Luther nous laissent une impression lamentable. Nous ne reconnaissons pas en lui un homme qui même partiellement mérite le titre de Réformateur ; il nous apparaît comme un agitateur, un homme de révolution, pour qui, lorsqu'il s'agissait de justifier son apostasie et l'abandon de ses principes d'autrefois, il n'y avait pas de sophisme trop audacieux, pas de ruse trop astucieuse, pas de mensonge trop violent, pas de calomnie trop odieuse. 11 a dénaturé et travaillé à rendre méprisable la doctrine catholique sur les conseils et sur les vœux, et finalement l'état religieux tout entier. Par là, il voulait détacher de leur état le cœur des religieux, les entraîner à la violation de leurs vœux et au mariage, ou les mainteair dans cette voie s'ils s'y étaient déjà engagés. Il ne recula même pas devant la perspective d'être convaincu de mensonge par les propres statuts de son enire; après son apostasie, il s'attribua, de l'époque où il était jeune moine, des propos qu'alors il n'avait ja-
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mais tenus et des idées qu'il n'avait pas eues. Il n'a pas eu honte de falsifier la doctrine catholique, et de présenter à ses contemporains comme universellement admises des conceptions auxquelles ni alors, ni auparavant, personne n'avait jamais pensé. Afin de mieux attirer dans ses filets les prêtres et les moines déjà ébranlés, il leur représenta qu'il était impossible de résister aux impulsions sensuelles et que c'était pour eux un devoir de recourir au mariage. Et sur le mariage, quels principes donne-t-il !... Puis, à mesure qu'augmenta le nombre de ses adeptes, il se montra plus hardi et plus téméraire.
Pour mettre ces faits en meilleure lumière, j'ai ajouté à l'étude de l'ouvrage sur les vœux monastiques celle d'autres écrits de Luther, notamment d'écrits postérieurs.
D'une manière générale, il a employé contre ses autres ennemis les mêmes armes que contre les catholiques. Pour n'en rappeler qu'un exemple, c*est ce qu'il fit contre le dominicain apostat Bucer, quand celui-ci se fut permis de le contredire sur la doctrine de la Cène. Bucer ne craint pas de reprocher à Luther « l'impudence » avec laquelle il lui impute, comme se trouvant dans une préface fort répandue, une opinion qui pourtant n'y était pas ^ ; il lui reproche d'entrer en
I. En 1026, Lulher était, ajuste titre d'ailleurs, irrité contre Bucer. Celui-ci avait traduit en lAlin d^s postilles ou homélies de Luther ; or, dans une préface, ainsi que dans des notes et dans la traduction elle-mêm*, il avait exposé la théorie sacramentaire, dont Luther au contraire était l'ardent adversaire (Voir Enders, V. 338, note 3). Mais dans sa polémique avec Bucer, Luther se montra l'homme déloyal que l'on retrouve partout. Il changea
LUTHER DÉNATURE LA DOCTRINE CATHOLIQUE l/ig
fureur malgré l'évidence K Mais lorsque avec l'Eglise Luther en agissait iocomparablement plus mal eocore,
complètement le sens de ce que Bucer avait écrit. Ainsi, il lui reproche d'avoir dit dans sa préface : « Miracula Christi fuerunt talia ut cum diceret : « Hoc est illud », mox sensibile quoquo fuerit. Ideo et Christi corpus oportere esse visibile in sacramento, aut non est in sacramento ». Par là, disait Luther, Bucer concluait donc du particulier au général, ce qui ferait rire jusqu'à des élèves de classes élémentaires : «Videlicet istis ludibriis firmanda3 sunt conscientiae nostrte in rébus Dei, super verba clarissima ScripturaB : « Hoc est corpus meum ? » In triviis ridentur pucri qui sic dialecticantur : « Aliquod animal currit, ergo omne animal currit ; » et tamen, hic gloriosissimus spiritus triumphat secure, dum sic disputât: Aliqua miracula Christi sunt visibiiia, ergo necesse est omnia esse visrbilia. Ita Christum sedere ad dexteram Patris, regnarc, vivere, agere, est falsum, quia est miraculum invisibile » (Enders, v. 38G).
Bucer répond : « Quid ad ha?c dicendum ? Si legit mea, rursus haereo, etenim tam confessa; impudentiœ, ut extantibus tôt exemplaribus aiideat mihi impiiigere, quod nunquam, in mentem mihi venit, profecto gravatim ipsum insimularim ». H avait, disait-il, conclu précisément du général au particulier, puisqu'au lieu de la proposition que lui attribuait Luther, il avait écrit : « Omnia opéra Domini quae Scriptura corporalia commémorât dicendo : « Hoc est illud », ut cum aquam in nuptiis mcmorat vinum factum... vere corporalia, hoc est sensibilia adparuerunt». Bucer dit avec raison : « Ubi hic argumentum hujusmodi : Aliqua Christi miracula sunt visibiiia, ergo necesse est omnia esse visibiiia ? Cur omissum est « corporalia », in quo tota vis argumentationis ? »
Bucer conclut : « Calomnier ainsi les écrits des frères convient aux ennemis de la vérité, et non pas à Luther » (Enders, v, Sgo, n. 8). Mais on aurait pu lui répondre : « Pour connaître Luther, avez-vous attendu jusqu'aujourd'hui ? Quand Luther s'était conduit, et qu'il continviait de se conduire beaucoup plus mal encore à l'égard des ordres religieux, Bucer et ceux de son espèce ne l'avaient-iis pas acclamé?
(N. d. T.). Dans sa rédaction primitive, la note précédente aurait couru risque de rester obscure pour des lecteurs étrangers à l'Allemagne. Nous l'avons quelque peu modifiée à l'aide des renseignements fournis par Enders, auxquels Denifle lui-même renvoyait,