LES AUGUSTIN S APOSTATS
lui et eux, tous montrèrent à l'envi de quel esprit ils étaient les enfants. L'un de ces ânes, MelchiorMTRixscH, était prieur à Dresde ; il devint pasteur luthérien à Magdebourg, et, le 6 février i525, il se maria. Or, le lo du même mois, Luther écrivait au surintendant Amsdorf : (( Salue le nouveau marié, le gros Melchior ; je lui souhaite la femme obéissante qu'il mérite: que sept fois par jour, elle le conduise par les cheveux autour du marché, et que trois fois par nuit elle l'assomme proprement parde belles considérations conjugales^. » Ce langage n'a rien pour nous étonner : nous connaissons Luther et son manque de tenue. Cette phrase n'est pas indigne de la lettre latine que la même année îl écrivait à Spalatin et qu'il est impossible de traduire^. D'ailleurs, Myritsch était un sujet bien fait pour lui plaire, et qui, du reste, n'était en rien plus mauvais que les autres augustins passés à la Réforme. En parlant de lui et de son confrère apostat Jacques Propst de Brème, célébré lui aussi par Luther, Jean M ensing écrivait en i532 : « N'est-ce pas chez eux un horrible blasphème que d'attribuer à la grâce de Dieu et à l'Esprit- Saint les honteux mouvements de la chair? Quand ils se sentent inclinés et poussés au péché et à la honte, ils disent que c'est l'Esprit-Saint qui les pousse. N'estil pas édifiant d'apprendre qu'à peu près tout le monde à Magdebourg répète les idées de Melchior Myritsch, à Brème, celles de Jacques Propst, et en Saxe, celles
I. Enders, V, 12A. [Per noctem ter bene obtundat verbis connubiaiibus. Grisar a donné à obiundere un sens très réaliste : «Quelle l'émousse... » Kawerau a montré que pour ce détail il a dû se tromper : Luther in katholischen Beleuchtang, 191 1, 28-29].
9, Voir, ci-dessus, I, 17a.
à04 PROCÉDÉS ODIEUX DE DISCRÉDIT
de gens qui leur ressemblent ! Il ne conviendrait pas d'écrire ce que certaines mères ont constaté chez leurs filles et leurs servantes qui avaient entendu ces singulières prédications ^. » Mais le blasphème dont parle Mensing répondait à la pensée de Luther. Et, à quelque ordre du reste qu'ils appartinssent, la majeure partie des religieux qui s'étaient donnés à lui parlaient et agissaient dans le même sens. Et parce que dans ce camp-là, l'on s'abandonnait ainsi à la passion, leur chef trouvait bon de chercher à en imposer en disant de ceux qui étaient restés fidèles à l'Eglise : « Ils sont agités par les passions des pourceaux 3. »
De toute évidence, ce fut vraiment un bonheur pour l'Eglise d'être délivrée de ces membres malsains : l'atmosphère y devint plus pure; mais par contre, dans le luthéranisme, elle n'en devint que plus corrompue ; car si ces tristes recrues allèrent à Luther, ce ne fut
I. Vormeldunge der Unwahrheit Lutherscher clage, etc., fol. Kiij
a. Voir ci-dessus, I, 187, n. 2 et 3.
3. 0pp. exeg. lai.» V, 89 (i 539-1 5/40). C'était aussi le langage de Latîg, qui en même temps du reste se conduisait comme un polisson. Il louait les luthériens de se marier, et en i525 avec une apparence de sérieux et de moralité, il disait dans un sermon que l'on n'avait pas le droit de le faire « explenda3 libidinis intuitu aut avaritiam sequendo, quibus ve annuntiamus, nisi se emendaverint et resipuerint. » Or, en i5j/i, cet apostat s'était marié avec une femme vieille et stérile, mais fort riche, la veuA^e d'un MA.TTERN, mégissier (Enders, VI, 258). Usingen répondit à son ancien confrère : « Si tibi libido non erat causa ducetidi uxorem, cur non mansisti in celibatu tuo, quem vovisti et jurasti ? Si prolem quesivisti, cur vetulam et sterilem uxorem duxisti ? Si etiam non es secutus avaritiam, cur opulentam accepisti ? Recte ergo ce tibi annuncias, hisi resipueris et te emendaveris. » De falsis prophetis, fol. Kiij. Voir un autre passage dans Paulus, Usingen, p. 58.
LA CONCUPISCENCE INVINCIBLE 2o5
point pour faire pénitence auprès de lui, et pour cherciier à se vaincre ; tout au contraire, ce qui les avait attirés, c'était précisément la doctrine du maître sur l'impossiblité de résister à l'entraînement de la chair. Ils aspiraient à une vie libre et à la possession d'une femme ! Ceux qui vivaient déjà dans le désordre (ce que leur avaient si souvent reproché Lutheret les siens, alors qu'ils étaient encore dans l'Eglise catholique), ceux-là, et parmi eux les prêtres séculiers en particulier, allèrent à lui, non pour se séparer de leurs concubines, mais pour persévérer dans ces liaisons, avec la conscience désormais libérée par l'enseignement de leur chef. De là ce nombreux essaim de concubinaires dont se grossit son armée i. Comme le disait
I. C'est ce que ne veulent ni même à vrai dire ne peuvent comprendre les protestants, lorsqu'ils s'arrêtent avec prédilection sur les concubinaires qui étaient alors dans l'Eglise. C'est ce que dans ses réflexions sur les fautes où les prêtres tombaient avec des femmes, Tschackert montre qu'il n'a pas vu davantage (Die F:echnungsbûcher des erzbischôjlich mainzischen Kommissars Bruns aus den Jahren 1519-1521 ; dans Zeitschrift fur Kirchengeschichte, t. XXI, 1901, 330-379.) S'ils étaient impartiaux, ils tireraient d'autres conclusions et reconnaîtraient qu'en réalité les faits qu'ils exposent n'ont d'autre effet que d'aller directement à condamner le luthéranisme comme la plénitude du mal qui existait alors ; car plus seront noires les couleurs sous lesquelles ils nous peignent la papauté du temps de Luther, d'autant plus noire aussi sera la « Réforme évangélique ». Qui nie, par exemple, la corruption morale de plusieurs villes à la fin du moyen âge ? Mais si les amateurs des chroniques scandaleuses du moyen âge apportaient à riiistoire des villes devenues luthériennes la même aigreur que pour l'époque de la papauté, à quelles tristes conclusions n'en arriveraient-ils pas? A elle seule, quelle lamentable vision leur offrirait Wittenberg elle-même, où pourtant le « Réformateur » vécut, enseigna et agit pendant de longues années, où il était véritablement tout-puissant 1 II est certain qu'un chercheur
Mensing. ils allèrent à lui pour vivre en toute liberté et impunité, etagir sans aucune retenue, selon leur bon piaisir^; ou encore, comme disait Usingen, l'ancien maître de Luther^ celui à qui naguère Luther recommandait si fortement la vie religieuse : « Tous ceux qui veulent mener une vie déréglée se joignent aux évangéliques^. »
Et qu'est-ce qui pouvait mieux les pousser à une vie sans règle que les maximes émises dès i520 par Luther sur la justification sans les œuvres : le chrétien i^ouvait pécher autant qu'il le voulait : tant qu'il ne perdait pas la foi, il ne pouvait pas perdre son âme 3, etc ? Le péché ne séparait pas de Dieu : pour ces impies, cette maxime du Père de « la Piéforme évangélique » n'était-elle pas la bonne nouvelle, le véritable Evangile ? Si « tu reconnais Tagneau qm porte * les péchés du monde, le péché ne pourra te détacher de lui» ferais-tu mille paillardises en un jour ou y commet-
impartial trouverait qu'au lieu de diminuer la fange d'autrefois, l'hérésie n'a fait que l'accroilre. Naturellement, si l'amateur des chroniques scandaleuses du moyen âge représente la transgression des vœux dans le luthéranisme comme innocente, comme uno « nécessité » pour les individus, s'il considère le concubinage des prêtres et des religieux apostats comme un mariage légitime, s'il tait, ou qu'il pallie les nombreux adultères [des pays luthériens]» s'il sait trouver une excuse pour chaque impudicité, bref, si pour juger la moralité de l'époque du luthéranisme, il rejette a pnori toute règle d'impartialité objective, alors, dans le luthéranisme, tout deviendra beau, et pour employer l'expression de L'ilhcr (Erl., 3o, 57), « le ciel sera plein de violons. »