ATTAQUES INJURIEUSES CONTRE LE CLERGÉ
aux prêtres s'imaginent servir Dieu. » C'est miracle quo le peuple ne les tue pas à coups de pierres ; « avant qu'il soit quarante ans, les chiens viendront pisser sur nous '. »
Sur les religieux dont il est surtout question dans ce passage, le peuple finit aussi par se laisser convaincre. De l'ait, très souvent, il n'entendait à l'église que des outrages et des accusations sur leur compte, u Parmi les transfuges, le plus savant était toujours celui qui réussissait le mieux à dire du mal des prêtres -. » Sur
1 , « Syben frumm aber trostlôsePfafTen klagen ihrc not », (« Sept prêtres pieux, mais inconsolables, déplorent leur triste condition ») (i52i), dans J. Ebeulin von Gûnzbuug, Sànitliche SchriJ'lcn, éd. Endors, II, 73, 75.
A Ulm, avec le moine apostat Jost HÔflich, qui y vint en 1023, l'on vit de quelle conséquence étaient les diatribes dans les prédications. Comme il ne trouva dans la ville aucune chaire disponible, il prêcha chaque vendredi de carême sur une place publique. L'effet de ses sermons était constamment de pousser les habitants à insulter les prêtres avec violence et à demander des prédicateurs différents de ceux qui étaient dans les églises de la ville, et qui pourtant eux non plus étaient loin d'être des agneaux. Tel était le plaisir que l'on éprouvait à entendre invectiver contre le clergé. Cf. "NVeterm-ON", Nachrlchten von Gclehrtcn, Kunsilcrn imd andern merkwârd'Kjen Pcrsonen ans Ulm, 1878, p. 32.'i.
2. L'abbé bénédictin Simon Blick, dans Vcrderbeiind Schadender Lande und Leuthen am gut, leybe, chre unnd der Selen Scligkeit auss Luther ischen und seins Anhang s ?enrc (Leipzig, i52/j), fol. D. Comme l'écrivait Jean \VEriSTEMiLs(/ldL'cr5i/s Lutheranœ seclœ Renatum qiiemdam de Purgatorio... disputatio longe cleganlissima, Colonitc, i528, le fol. avant E), leurs principaux arguments contre les papistes étaient le mensonge et l'insulte : «Toile calumnias, etdempscris validiorem illius corporis parlera. Ad has cnim veluti ad sacram quandam anchoram confugiunt, quelles argumentis cedere cogunlur ». L'abbé bénédictin Wolfgang Mayer s'exprime de la même manière {Tator, dans le Cod. lai. monac. 288G, fol. 3i): « Tola die nihil est in ore vcslro (Luthcranorum) vol in calamo.
2ia PROCÉDÉS ODIEUX DE DISCREDIT
ce point, les moines mendiants défroqués furent en général ceux qui allèrent le plus loin. A la fin du xr siècle et au commencement du xvi% leurs ordres n'eurent que peu d'écrivains, en comparaison d'autrefois ; alors, au contraire, ils poussèrent comme des champignons. Naguère, pour écrire, il leur eût fallu avoir de la science; maintenant, pour pallier et couvrir leurs propres vices et pour se justifier, ils n'avaient besoin que d'une âme vulgaire ; il leur suffisait d'insulter, de tempêter, de crier, de jeter le mépris et la calomnie. Ils furent ainsi les vrais écrivains dont Luther avait besoin pour introduire la « Réforme évangélique ». Dès i525, BuGE?sHAGEN, Ic témoiu le moins suspect, écrit au sujet du tapage déchaîné contre les prêtres et les moines : u De nos jours aussi, il y en a qui veulent J être prédicateurs évangéliques, mais tu n'entendras | d'eux que des diatribes acerbes et violentes contre les ' moines, les prêtres papistes, le jeûne du vendredi, le service divin et l'ornementation des temples, l'eau bénite et autres choses du même genre, avec lesquelles ; on nous avait séduits jusqu'ici ; mais de l'Evangile, tu ne les entendras pas dire un mot... En réaUté, ils poussent leurs auditeurs au mépris de toute discipline et de toute convenance, et ceux-ci pourront dire ensuite | en blasphémant que c'est là l'Evangile i. » D'ailleurs
nisi sacerdotum et monachorura perdita vita etcrimina, quos sine ulla commiseratione tartareis tiammis devovetis. Hœccine est vestra fralerna charitas, hoc sanctum, quod e suggesto clamatis, Evangelium, quo nobis apud imperitam plebem invidiam conilatis ut miseriores simus omnibus hominibus ».
I. Von dem ehelichen stande der Bischoffeund Diahen (Wiitenberg,
i525), fol. Ej\
ATTAQUES INJURIEUSES CONTRE LE CLERGÉ 2l3
dans récrit même où il parle ainsi, ce triste hypocrite et prêtre apostat n'agit pas autrement : presque à chaque page, on y trouve des inA^ectives contre le pape, les prêtres, les moines et l'Eglise entière. Il donne même la nomenclature des surnoms qui doivent servir à désigner les moines K
Mais pour atteindre le but, il fallait en agir ainsi. Le peuple goûtait fort les diatribes 2 ; elles faisaient donc sur lui une grande impression, d'autant plus que les reproches qu'elles contenaient n'étaient pas tous de pure imagination ; puis, avec une hypocrisie savante, les prédicants, moines et prêtres apostats, se présentaient sous des dehors innocents, à la façon de ces anciens hérétiques dont saint Bernard dit qu'ils viennent vêtus de peaux de brebis afin de dépouiller
1. Ibid. Kij" : Tradilionarii ou tradilorps, justitiarii, cappati, rasi (pelés), uncli fcnduils, barbouillés d'huile), rosarii (porteurs de chapelets), missarii, horarum canonicarum lectores, Romanenses viatores (voyageurs pour Rome). «Mais ils ne peuvent se dire chrétiens, car ce mot vient de Christ, et les chrétiens ne s'appuient que sur le Christ, tandis qu'eux se confient dans leurs œuvres et leurs statuts, leur froc et leur tonsure, et autres balivernes humaines ».
2. Le 9 novembre 1621, Spalatin écrivait à Justus Jonas : «Cogito, imo admiror, quoties recordor, quod mihi in Vangionibus (Worms) dixit Busthius noster, hoc videlicet timere, nihil magis probari in eruditione Lutherana a prophtinis, quam quod sacros (sacrificulos) carpat et reprehendat ». Corp. Réf., I, ^82. Voir à ce sujet ce que dit le franciscain Findlirg dans sa longue lettre à Luther 11021 ; Enders, III, 48), et, ci-dessus, p. 197, le témoignage de Mathesius. Au f. 145" de l'ouvrage dont il est question à cet endroit, Mathesius parle de gens qui « n'écoutent avec plaisir qu'une seule catégorie de prédicateurs : ceux qui font des tirades malignes et mensongères contre les abbés, les chanoines et leurs ennemis ».
3l4 PROCÉDÉS ODIEUX BE DISCRÉDIT
les brebis, alors qu'ils sont des loups dévorants : « Ils veulent passer pour bons, et ne pas l'être; ils ne veulent pas être regardes comme mauvais, et l'être en réalité ^. » Le peuple était d'autant plus heureux de croire les prédicants qu'ils lui aplanissaient merveilleusement le chemin du ciel, en ne le faisant consister que dans une simple confiance dans le Christ, tandis que l'observance des préceptes de l'Eglise devenait une immense imposture'^. Les frères mendiants surtout devaient lui apparaître comme des imposteurs, comme des gens par qui, jusqu'à présent, il s'était laissé conduire par le nez.
Dans les prédications, dans les libelles, dans les conversations, on peignait Luther comme supérieur à tous les Pères de l'Eglise, comme le Saint, l'Envoyé de Dieu par excellence ; le premier, il avait tiré l'Ecriture de l'oubli ; avec elle, il se dressait invincible contre les papistes. Le peuple ne se souciait pas de voir ce qu'il y avait là de vrai ; d'autant que d'un ton fort supérieur, les nouveaux prédicants, qui souvent s'étaient assimilé l'esprit de Luther à Wittenberg même, faisaient entendre du haut de la chaire des paroles de l'Ecriture contre les pénibles jeûnes, contre l'abstinence et la chasteté ; ils représentaient la confession, plus gênante encore, la pénitenceet la satisfaction comme des inventions mensongères des anciens Pères de l'Eglise, hommesdontla niaiseriedépassait vraiment les limites du permis. En 1628, le courageux Werstemius, quej'ai
I. Sfrmo 66 in Cant. (Migne, Pair, lat., t. i83, c. 109^, n. i). 3. C'est ce qu'en i52/i-i525 déplorait particulièrement Usingen. Voir les passages dans Paulus, Barthol. von Usingen, p. 69-60,
ATTAQUES INJURIEUSES CONTRE LE CLEROé 2l5
le premier tiré de l'oubli, décrivait d'une façon saisissante les manières de cette nouvelle tribu de prédicateurs : on y trouvait nombre d'ignorants ; mais souvent, il leur suffisait d'avoir été un jour ou deux à Wittenberg pour s'arroger avec impertinence le droit de condamner aussitôt et sans appel toutes les pratiques du catholicisme ^.
I JoANNis WerstemiiDalemensis, Adversus Lutheranœ sectœ Renatamquemdameic. Dispulalio, dernier fol. avant B : « Hand scio quid illic(VVittenbergaB) spiritus habeant. Adeunt ex nostris plcrique Wittenbergam, ipsis eliam suibus indocti magis, immo fungos diceres et caudiccs. Sed adeo regrediuntur impensc theologi, ut de rc quavis audeant non disputare modo, sed et judicare citra ambiguitatem, etiamsi nisi dicm alterum illic manserint. \ iderentque semel dumtaxat vel ex longinquo illa grossa et mira!)ilia capila Martinum Luthcrum, Phiiippum Melanclhonem, Mogenhagium Poraeranum et aliosejasdem farina» polihistorios. Si quœras quid de jejunio conseant, hic e vestigio tibi Pauliniim ilhid abducunt : « Exercitatio corporis ad modicum utilis est » et illud Evangelii : « Regnum Dei non est in cibo et polu ». Si menlionem facias de carnium esu, rursus Evangelium citant : « Quidquid ingreditur per os, non coinquinat animam » ; et ex Paulo : « Omne, quod in macello venditur, édite ». Si probas castitatem : « Melius est », clamant, « nubere, quam uri ». Mitte traditiones humanas, vel audies statim illud Mal. i5: « Irritum fecistis mandalum Domini propter traditionem vestram », aul illud Jerem. 23: Visinnem cordis sui loquntur et non de ore Domini ». Quere quod volueris, semper habebunt quod indubitanter respondeant. Rursas audio qui mihi sic dicant : « Vides, Werstemi, quam nihil habeant sacrac literœ, quod non sit perspectissimum nostraî Germaniœ? Vides, ut illic Theologia refloruerit ? Quid tu mihi pracdicas orthodoxos patres ? Quid eorum jactas commentaria, tanquam ad Ecclesiam Christi pertinuerint ? An non illi stupidi, si conferantur cum nostris? Mendacia suntquac docuerunt de confessione, de pœnitentia, de satisfaclione, de purgatorio, et similibus nugis ; homines erant, et humano, id est, mendaci loquebantur spiritu ». Hic, quum alias ego verecundius dicerem : « Fateor, homines erant patres », subintulit quinam e vestigio : « Atque ineptissimi ».
2l6 PROCÉDÉS ODIEUX DE DISCREDIT
Mais par-dessus tout c'étaient les pamphlets qui devaient contribuer à persuader le peuple qu'il lui fallait se débarrasser des religieux. Jusque-là, il n'avait connu que fort peu de productions de ce genre. Il en existait pourtant, mais le plus souvent dans un langage qui lui était étranger. Au contraire, à partir de i530, ce futunevéritableinondationdepetites productions allant de quatre ou seulement même de deux pages jusqu'à plusieurs feuilles d'imprimerie; écrites en allemand populaire, elles colportaient des invectives et des diffamations contre le pape, les prêtres, les moines, en un mot contre l'Eglise et toutes ses institutions ; de plus, elles contenaient souvent des figures et des caricatures appropriées. On les colportait partout, en Belgique même, traduites en français. En i528, sur le témoignage d'un luthérien, Werstemius nous raconte que l'Allemagne en était remplie : on y trouvait un tel intérêt que presque tout le monde en avait des armoires pleines. Ce luthérien lui montra des dialogues et des traités ornés de figures, en latin et en allemand, d'autres en français, qu'il allait porter clandestinement à Liège, à Limbourg (en Belgique), à Namur, pour que là aussi l'évangile de Luther commençât enfin à être goûté ^. Ces tracts étaient les échos fidèles des idées
I. Joannis Werstbmh Dalemensis Advenus Lutherange sectœ Renalum, etc., dernier fol. avant B. Après avoir montré à Werstemius le traité Egressus est Lutherus trans Jîunien Rhenum (dont le texte latin original est réimprimé dans CtEMErf, Beitrcige zur Reformationsgesch. , III, lo), iin luthérien lui dit : « Talibus libcllis tota scatet Germania, et nisi vererer, ne quem offendam... indicarem tibi lepidissimas sannas in papam et episcopos, in monachos etomnem illam ecclesiasticam abominationem ». Il lui disait