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LE POINT DE DÉPART DE LUTHER

rhistorien pourra ainsi être juste envers la réalité et la vérité, sans toutefois être injuste à l'endroit de Luther. Il pourra appliquer une critique sûre à ses confidences au sujet de la cause originelle de sa chute^ à ses déclarations sur la culpabilité de l'Eglise et à ses déclamations sur ses droits à lui. La connaissance du moment précis où Luther a fait le pas décisif, pas dont tous les autres furent la conséquence jusqu'au jour de sa rupture définitive avec l'Eglise, cette connaissance servira très souvent de critérium à un historien critique et loyal pour résoudre des questions importantes et fixer des périodes dans l'évolution intellectuelle du Réformateur.

Or, ni sur la genèse de la chute de Luther, ni sur l'époque où elle s'est produite, les théologiens protestants ne sont encore parvenus à l'ombre d'une précision. Tout ce qu'ils nous disent à ce sujet est faux ou confus. Il ne pouvait en être autrement, pour la simple raison qu'ils ajoutent foi à toutes ses affirmations ultérieures. Tout ce que plus tard il a dit de sa vie d'autrefois est entassé pêle-mêle, sans la moindre constatation d'une évolution psychologique. Ces théologiens se mettent à la lecture des œuvres de Luther avec des idées fixes, idées qu'ils se sont forgées eux-mêmes ou qu'on leur a insufflées, et qui sont monnaie courante chez les protestants. Personne ne travaille avec plus de préjugés que les théologiens protestants. Si une bonne fois ils avaient lu sans parti pris les œuvres du Réformateur, (à supposer qu'ils les aient jamais lues, car un grand nombre se contentent d'emprunter leurs citations à des biographies ou autres études), il n'est pas

douteux qu'ils ne fussent arrivés à mes conclusions.

Au contraire (à part des divergences accessoires), leur conception peut se résumer ainsi : « Pour faire son salut et acquérir la paix du cœur, pour apaiser la colère du souverain Juge, Luther fit ses vœux ; il pratiqua mortifications sur mortifications. Et le résultat, ce fut un état afTreux, des heures sombres, aucun soulagement dans le repentir et la confession, la peur d'un Juge irrité, la désespérance, l'avant-goût des peines de l'enfer. Entre temps, quelques heures de calme, quelques rares consolations. Enfin l'aurore commença à poindre. La Bible le sauva. » Et l'on recueille les plus petites anecdotes sur la rencontre de Luther avec la Bible, alors même qu'elles jurent avec les faits et avec le bon sens. Ainsi donc, la Bible le sauva. (( Jusque-là, elle n'avait été pour lui que la manifestation d'un Dieu irrité : rien là d'étonnant, puisque à l'école et à l'église on ne lui avait pas enseigné autre chose ; mais désormais, surtout par la découverte du sens véritable de saint Paul dans l'Epître aux Romains^, la Bible lui révèle un Dieu de miséricorde. Il a ainsi trouvé la voie de la paix avec son Dieu. »

Toutes ces affirmations s'appuient sur des paroles de Luther. Mais les théologiens protestants n'ont contrôlé ni les sources, ni les citations qui en ont été tirées ; s'ils l'ont fait, ils ont tout accepté sans aucune critique. Ils ne veulent pas, ils ne peuvent pas agir autrement, dominés qu'ils sont par la peur secrète de voir leur père réduit à néant par le tranchant de la critique.

i« Rom. I; 17. ^

LES PROTESTANTS, LUTHEB ET J.-G. $'j$

Voilà pourquoi ils n'ont pu arriver à aucun résultat satisfaisant. Ils ont bien osé, Ritschl et Harnack en tête, exercer leur critique sur le Christ, l'Homme-Dieumais le Luther d'avant i52i, il est défendu d'y toucher. Que ne lui ont-ils appliqué ces règles de critique avec lesquelles ils se sont exercés sur l'Homme-Dieu I A quel moment faut-il donc placer les débuts de 1 évolution de Luther? Ils n'en savent rien. Généralement, ils les font remonter aux premières années de sa vie monastique, à la période d'Erfurt, ce qui est tout simplement absurde. D'autres préfèrent la période de Wittenberg; d'autres enfin, Kôsthn par exemple, les placent à la fois à Erfurt et à Wittenberg. Comme ils ont suivi une fausse direction, ils ne sont arrivés jusqu'à présent qu'à des hypothèses sans valeur. Avec une bonne méthode et sans idées préconçues, 1 historien qui se serait livré sur ce point à une investigation psychologique serait depuis longtemps parvenu à un résultat heureux : il aurait vu que la théorie propre a Luther ne saurait être celle de la justification gratuite ; car cette théorie on la trouve dans ses tout premiers écrits, et il l'avait connue, non par une « inspiration », mais par Pierre Lombard et par la doctrine catholique.

Cet historien reconnaîtrait aussi que la théorie propre à Luther, sa théorie de la justice imputative du ttirist, qui nous couvre comme d'un manteau, que cette théorie elle-même, sur laquelle on voudrait concentrer exclusivement notre attention, ne saurait pourtant venir en premier lieu. Quiconque voudra faire ici quelque peu de psychologie verra aussitôt que I^ déso-

lation de l'âme de Luther, causée par la peur d'un juge irrité, que cette désolation que les théologiens protestants prennent comme premier point de départ^ n'est pas de nature à conduire à la théorie de la justification par la foi ou de la justice imputative comme moyen de salut ou de délivrance. Dans cette désolation, en effet, le centre autour duquel tout gravite c'est toujours le juge irrité, le juge qui punit, ou plutôt, le juge qui punit le mal et qui récompense le bien. Celte pensée est exprimée dans l'Evangile et dans les Epîlres aussi bien que dans l'Ancien Testament ; elle y est, aujourd'hui comme hier. Or, la thèse, ou si l'on préfère, la conscience de la justice imputative du Christ supprimet-elle ce Dieu sévère et vengeur? A quoi sert de savoir que dans le texte de l'Epître aux Romains, ainsi que dans beaucoup d'autres passages de l'Ecriture, la « justice de Dieu » ne signifie pas l'attribut qui porte Dieu à récompenser les bons et à punir les méchants, mais la justification qu'il impute à l'homme, à celui qui croit, comme le dit Luther, qu'à cause du Christ, Dieu lui est miséricordieux ? Cette connaissance le laisse au point où il était auparavant. Le verset 17 du chapitre I de l'Epître aux Romains n'infirme en rien le verset 10 du chapitre XIV de la même Epître : « Nous paraîtrons tous devant le tribunal du Christ ». A quelle fin ? « Afin que chacun reçoive ce qu'il a mérité, selon le bien ou le mal qu'il aura/ait^ », car a le Christ a été

I. De fait, en partant de l'impossibilité d'accomplir la loi, Luther a été porté d'abord a redouter Dieu comme un tyran. Voir, ci-après, ch. V, S 5 et 6.

a. Il Cor., V, >o.

LES DIRES DE LUTHER APRES l53o 875

établi par Dieu juge des vivants et des morts ^ ». Nous savons donc qu'il faut avoir « la crainte du Seigneur ^ ». 11 est « le juste juge 3 ». En i5i6, alors qu'il avait déjà exposé la doctrine de la justice imputative du Christ, Luther lui-même donnait au verset : « Nous paraîtrons tous devant le tribunal du Christ », cette explication : (( Parce que nous devons tous y être jugés ^ ». Si l'on fait le mal. Dieu reste donc toujours un juge irrité.

Les théologiens protestants n'ont pas vu que les confidences postérieures de Luther sur sa jeunesse inquiète et désespérée, sur les causes et la guérison de cet état reflètent en partie les idées qui le préoccupaient à l'époque où il parlait. La plupart de ces confidences se trouvent dans les Propos de Table; or, ils ont été rédigés par d'autres, après l'époque où ils ont été tenus, et ils contiennent des interpolations. D'autres confidences viennent d'écrits personnels, postérieurs à i53o. Deux motifs nous obligent à les contrôler : depuis sa chute, Luther vivait déjà en délicatesse avec la vérité ; et ce fut bien plus le cas encore dans cette nouvelle période : à cause notamment de ce qui s'était passé à la diète d'Augsbourg, il était plus que jamais rempli d'amertume et de haine contre l'Eglise.

Deux de ses ouvrages doivent tout d'abord fixer ici notre attention : la Brève réponse au dernier livre du

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