‹ Luther et le LuthéranismeChapitre 254 sur 312 · Rom., 8, I · texte numérisé non relu

Rom., 8, I

I. C'est ce qu'il dit aussi dans Weim., III, Zi^g, ps. 70 (i5i/i?), où distinguant très bien entre culpa et pœna, il nomme, celle-ci « lex peccati in membris ». Quelle différence entre cette explication et celle de Weim. ,11, 1\qS (iSig)!

a. Weim., III, 2i5, 28; 453, 7 et suiv.

thèse de Tinvincibilité de la concupiscence. La lutte contre les assauts de la colère, de l'orgueil et de la volupté commence à lui paraître « très difficile, impossible même, ainsi que l'expérience nous l'apprend^ ». Le voilà déjà sur la pente de l'erreur ; toutefois, jusqu'en i5i4, il reconnaissait donc que la concupiscence n'était

1. Weim., IV, 207, 34. Ce passage est très intéressant, parce qu'il nous montre à la fois et comment Luther en vint à sa thèse ultérieure et qu'il ne s'agit pour le moment que de l'invincibilité quasi absolue de certaines passions, de la colère, de l'orgueil, de la luxure, précisément celles dont il parlera toujours dans la suite (par exemple dans Weim., I, 86) (21 septembre i5i6). Dans la glose sur le psaume 106, 12, Luther écrit donc : Et humiliatum est cor, i. e. afïlictum seu ad Dei sui cognitionem et humilitatem deductum. Sic enim intelligit homo se esse infirmum et nihil, quando incipit agere velle, que novit, que praesumpsit facere mox, cum novisset. Sic enim passio ire, superbie, luxurie, cum absens est, facilis presumitur victu ab inexpertis; sed cum i^resens est, sentitur difficillima, immo insuper ahilis, ut experientia docet » (Weim., IV, 207, 7, 82). Rajoute (p. 207, II) : « Et sic humiliati et infirmati clamaverunt ad Dominum, desperantes de se et in Deum sperantes ». Comme on le voit, pour en arriver à la thèse que « la concupiscence est absolument invincible », il n'y a plus qu'un pas à faire. Qu'au sujet de ces passions qui étaient précisément les siennes, et qui après son apostasie devinrent de plus en plus violentes, il fasse encore quelques expériences, et il sera un récidiviste, un habitudinaire. Mais à ce moment, il n'admettait pas encore la corruption totale de l'homme intérieur. Par exemple, à la page précédente, il ne parle que de défectuosités (defectus) qui restent après le baptême, défectuosités dans la raison, dans la volonté et dans la mémoire (Weim., IV, 206, 27 ; voir aussi III, /|53) ; ici même, toutefois, il est très près de ses affirmations postérieures. Dans le même sens, au T. IV, p. 395, il cite la colère, la luxure, la gourmandise et l'orgueil comme les passions capitales. [N. d. T.j : On semble d'accord aujourd'hui pour admettre après Denifle que dans ses Dictées sur le Psautier (i5i3-i5i4), Luther est encore catholique et qu'ainsi l'année i5i5 marquabien chez lui un changement profond. Grisar, I, p. 56, n. 12, p. 67, n. i.

DE L.\ VÉRITÉ A l'eRREUR 897

que l'élément matériel du péché originel, élément qui restait après le baptême comme peine et comme épreuve : elle ne nous met pas dans V impossibilité d'ac- [ complir les commandements de Dieu, quoiqu'elle nous en rende l'observation difficile ; elle nous porte au mal, au péché, sans être cependant elle-même un mal, un péché ; il n'y a vraiment péché que si nous nous lais^ sons vaincre par elle. Luther suppose donc qu'elle n*est pas invincible. Par là, il se sent parfaitement d'accord avec ces docteurs qui, à la suite de l'Eglise, enseignent que l'homme, aidé de la grâce, peut en triompher. Bien mieux, au milieu de i5i4 il fait encore sien l'axiome scolastique : « A celui qui fait ce qu'il peut, Dieu donne infailliblement la grâce » ; sans doute, il l'entend au sens des nominalistes et non des thomistes : « Dieu, dit-il, donne infailliblement sa grâce )) ; toutefois, il admettait donc encore avec tout le monde que Dieu nous donne la grâce et la gloire d'une manière gratuite, sans que nous les m^nïion^i.

I. Weim., IV, 262, k. Cette assertion est postérieure à celle de Weim,, IV, 207, citée dans la note précédente. Sur ces paroles de Jésus-Christ : « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez... Celui qui demande, reçoit », Luther écrit : « Hinc recte dicunt doctores, quod homini facienti qiiod in se est, Deiis infallibiliter dat gratiam, et licet non de condigno sese possit ad gratiam praeparare, quia est incomparabilis, tamen bene de congriio propter promissionem istam Dei et pactum misericordiœ ». Il n'y a là absolument aucune contradiction avec ce qu'il écrivait quelques lignes plus haut : « Spiritualis adventus est per gratiam Bt futuram gloriam, quia non ex meritis, sed ex vera promissiane misereniis Dei ». Il ne faut pas oublier que Luther cite l'adage : Facienti quod in se. etc., à la manière des nominalistes. [Sur cet adage, et les nombreuses manières de le citer, voir Ripalda \ De Ente supernaturali, lib. I, Disp. ao, sect. I ; Ed. Palmé, 1870 ;

898 tA CONCUPISCENCE INVINCIBLE

Un an après, à la fin de 1 5x5, nous l'entendons nier tout ce qu'il admettait en i5i4 : il affirme que la concupiscence est complètement invincible, que Dieu nous a commandé l'impossible , que nous ne pouvons observer ni sa loi, ni ses préceptes, que toutes nos œuvres, nos exercices et nos ejfforts ne servent de rien.

D'où lui vient ce changement brusque et radical? Gomment prouve-t-il que la concupiscence est absolument invincible? Par le témoignage de r expérience. Qu'est-ce à dire ? Simplement que, dans sa lutte contre la concupiscence, Luther a eu mainte fois le dessous, qu'il a été vaincu par elle^. Les Dictées sur le Psautier nous ont fait comprendre de quelles passions il s'agissait chez Luther; c'étaient précisément celles qui plus tard devaient se faire sentir chez lui avec plus de violence que chez aucun de ses contemporains, et que les documents que nous possédons nous permettent de constater en lui dès le début, au moins la colère ou la

t. I, p. i5o. Voir en outre, ci-après, t. ÏII, ch. IV, § 3, IV, et Grisar, 1, i65. [N. d. T.].

I. Dans la lutte contre la chair, on est plus ou moins vainqueur selon que l'esprit prend plus ou moins d'empire sur elle. C'est ce que disait aussi Luther vers la fin de i5r4 : « Cum enim in hac vita scmper in carne simus, et caro semper concupiscat adversus spiritum, licet in vmo minus quam in alio, secundiun quod magis minusve fuerit subacta: certum est... » etc. Weim., IV, §96. Or, avouer que la concupiscence, que la chair est invincible, c'est reconnaître que l'esprit est vaincu, « subjugué » (subactus), que la chair domine : « caro non vult subjici, sed regere (ibid., p. 396). C'est pourquoi, à propos de l'Epître de S' Paul aux Romains (Rom., VII, ili, 23), S* Augustin dit de ceux qui sont ainsi vaincus par leurs passions : « Quos ita habet carnis concupiscentia subjagatos, ut facerent, quidquid illa compelleret ». Cont. JuL, VI, c. 28, n. 70. , ^

LA CONCUPISCENCE EST LE PEGUÉ ORIGINEL SqQ

violence, et plus encore, l'orgueil^. En disant que la concupiscence est absolument invincible, Luther ne veut pas seulement affirmer qu'elle ne s'éteint jamais et qu'elle renaît toujours en nous avec ses incitations à violer la loi 2, mais encore qu'elle se présente à nous sous les traits d'Antée, le géant invincible, à qui personne ne pouvait résister et qui tentas sait tous ses adversaires. Et, de fait, nous l'entendrons bientôt pousser cette plainte 3.

Pour quiconque se fait une telle idée de la concupiscence, elle ne peut plus être regardée comme un simple reste du péché originel, ou comme les forces de notre nature qui, par suite de la privation de la justice originelle, ne sont plus réfrénées et sont tombées dans le désordre; bref, elle doit être autre chose que l'élément matériel du péché d'origine. Si nous consentons irrévocablement à toutes ses sollicitations au péché, elle ne peut pas être simplement un poids, une convoitise qui attire la volonté vers le mal, sans pouvoir toutefois l'y détermine!' ; elle doit, au contraire, paraître comme le mal essentiel de la nature humaine, et, par conséquent, comme une corruption de tout l'homme intérieur, de la raison, de la volonté, de l'appétit irascible et concupiscible, bref, comme le péché originel lui-même. C'est d'ailleurs la conclusion qui ressort déjà du fait que Luther, comme nous l'avons vu, considère la concupiscence même comme coupable.

Puisque la concupiscence subsiste, il faut donc que le

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