LES EMBARIIA.S DE LUTHER
elle y demeure plus ou moins jusqu'à la mort, tous nos actes sont foncièrement viciés. C'était là une conséquence de l'identification du péché originel et de la concupiscence. Cette théorie elle-même venait-elle d'un héritage théologique, c'est-à-dire d'une idée métaphysique empruntée à saint Augustin et aux Augustiniens, ou de l'influence d'une époque de décadence, incapable de se guérir, ou de la lutte de Luther au sein de son Ordre contre les Rigoristes ou Observants, ou de passions fougueuses qu'il n'aurait pas su dompter, ou d'un plaisir immense de faire pièce à la scolastique et à l'Eglise catholique, ou encore d'une insuffisance de formation théologique jointe à la mentalité nébuleuse de l'Allemand, peu importe ici. Ce qui reste pour le point qui nous occupe, c'est que par la foi ou confiance nous obtenons que les mérites de Jésus-Christ nous soient attribués et nos péchés non imputés.
2° Pour les actes dont l'objet lui-même est mauvais, la haine de Dieu, le mépris de ses parents, un tort fait au prochain, un acte immoral, etc., la foi devait toutefois empêcher infailliblement de les commettre d'une manière délibérée. Cette idée venait chez lui d'une généralisation de cette assertion des mystiques que pendant l'union mystique, l'âme ne peut se séparer de Dieu : d'une union qui pour les mystiques est toujours assez courte et le privilège de quelques-uns, il a fait un état constant et l'état de tous les chrétiens.
3° L'expérience est là pourtant qui ramène brutalement à la réalité : les croyants peuvent faire des
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chutes, même profondes. Mais, dès qu'on avait la foi, les péchés, même les plus graves, devaient facilement paraître à Luther des mouvements indélibérés dont il n'y avait pas à tenir compte : la concupiscence demeurée en nous était si violente ! Avec le serf arbitre, comment pouvoir réagir ? Et souvent ses expressions vont jusqu'à faire bon marché de toute sorte de péchés, à l'exception de celui contre la foi : il ne faut pas être hanté de la crainte de pécher ; ce n'est pas l'absence d'actes dénommés péchés qui importe, c'est l'absence d'actes contre la foi ou confiance en Dieu.
4° La lutte pour acquérir les vertus et les fortifier en nous, pour résister aux tentations, les exercices religieux extérieurs et réguliers, tout cela est supprimé et remplacé par une sentimentalité vague, par une certaine religiosité visant à s'élever vers Jésus-Christ et vers Dieu par la confiance. En 1621, dans sa lettre à Mélanchthon ^, il parle encore de la prière ; mais en i53o, à Weller, en 1 53 1 et i532, dans ses Propos de table, il n'en dit plus un mot, non plus que de la grâce ni d'un changement intérieur.
En résumé, s'il m'est permis de donner ici une impression d'ensemble sur la théorie de la justification par la foi sans les œuvres, plus je médite sur cette théorie, plus je suis contraint d'y voir un dualisme, une opposition entre la morale et la religion. A la nature impatiente de Luther, toutes les pratiques monastiques semblent un mécanisme inutile,
1; Celle qui nous occupe ici, I, Sa, II, 206-207.
LE VRAI SENS DE LA THÉORIE DE LUTHER /|8l
une série de réseaux, d'entraves pour empêcher les libres mouvements de l'âme. Bien plus, la concupiscence est invincible : on ne saurait réagir contre ses assauts ; aussi les observances mêmes de la morale générale sont encombrantes. Luther s'envolera donc vers Dieu par la confiance, et ainsi il en arrivera sans luttes à posséder son Dieu! Que la Loi cesse de le gêner et de le torturer : il veut aller tout droit à l'Evangile. Je ne dirai pas dans sa forme première, le mot supposerait trop un système que l'intelligence aurait façonné, mais dans sa tendance première, cette théorie ne peut être que ce dualisme, cette opposition entre la Loi et l'Evangile, entre la Morale et la Religion. Si elle n'est pas cela, je ne vois ni ce qui en fera l'originalité, ni comment on expliquera maint passsage de Luther sur l'opposition entre la Loi et l'Evangile.
Qu'on me permette une comparaison.
Dans ses Considérations sur le système de Lamennais, Lacordaire dit que dans la morale provisoire et la religion provisoire de Descartes il ne peut vraiment trouver qu'un sens : c'est que, pour mieux bâtir l'édifice de ses connaissances. Descartes commence par le démolir; son doute n'est pas seulement méthodique : il est réel. 11 commence par douter de tout ; aussi, pendant cette période, sa morale, sa religion ne seront vraiment que provisoires. Puis, de destruction en destruction, il en arrivera à l'identification de sa peiisée et de son être : « Je pense, donc je suis ». Sur ce fondement il rebâtira l'édifice de sa pensée et de sa vie, l'édifice de ses conceptions et de son activité. Du fond de cet