‹ Luther et le LuthéranismeChapitre 88 sur 312 · LUTHER ET CATHERINE BORA · texte numérisé non relu

LUTHER ET CATHERINE BORA

donc inutile d'insister sur la lettre que, le lo août 1628, Joachim de Heyden écrivait à Catherine Bora ; il lui reprochait de s'être rendue à Wittenberg comme une danseuse, et d'y avoir vécu avec Luther en prostituée

excellent, et de sentiments d'ailleurs si élevés, mais facile à circonvenir. » Par une falsification, Gamerarius est parvenu à faire que les paroles : « cet homme excellent et de sentiments d'ailleurs si élevés » dussent s'appliquer à Luther, tandis que dans le texte original, c'est précisément à Luther que Mélanchthon les oppose. Kolde connaissait le vrai texte et cependant il suit le texte falsifié par Gamerarius 1 Gomment flétrir un procédé aussi déloyal ? Quand ensuite il parle « de la papauté qui n'est pas chrétienne, et de son célibat qui n'est saint qu'en apparence », j'accorde bien volontiers que ces paroles montrent moins sa déloyauté que son ignorance. Son cas du reste n'est pas isolé. Dans son ouvrage Das sechste Gebot und Luthers Leben « Lutherophilus, » c'est-à-dire Wilhem Walther, [professeur à l'université de Rostock] et collaborateur de l'édition de Weimar, donne une traduction similaire (Halle, iSgS, p. 96). Toutefois, à la p. 78, il dit que la lettre de Mélanchthon est « très inconvenante » ; à la p. g3, il l'appelle « la lettre fatale ». Vraiment fatale en effet ! Les détours de Walther et ses habiletés de traduction (p. 3i-32, 95-96) suffisent pleinement à justifier cette épithète [Pour Walther, voir désormais Fiir Luther wider Rom, Halle, 1906, p. 658 et suiv.].

(N. d. T.) : Voici en grec la phrase dont Denifle parle dans sa note : "latoç -f) ito)v};-f^ auv/^Oeta, i\ aûv Tat<; jxovaj^atç xàv ysvvatov ôvxa xal [xeyaXd4'U5(ov xax£[jLaX6a^£ xai Trpoae^éxauae. Boehmer lui aussi persiste à donner à xàv le sens de quoique et à le rapporter exclusivement à ôvTa. Il traduit : « Ce commerce fréquent avec ces religieuses l'a peut-être amolli, malgré la noblesse et la dignité de son caractère. » {Luther, i9io, p. 120.) Grisar nous donne une traduction semblable (I, /i46, ^yS). Nous avons consulté à ce sujet des hellénistes, et nous-même nous avons peut-être quelque droit à parler ici en notre nom, puisque naguère nous avons publié et traduit des lettres grecques du xvi' siècle (J. Paquier, Lettres familières de Jérôme Aléandre, 1909, p. 68, etc.) Voici les résultats de nos recherches. Ge n'est qu'au xix* siècle que les travaux de Gottfried Hermann ont bien déterminé l'emploi de la particule àv. Il est donc assez difficile de décider ce que Mélan- Ohthon a voulu dire. En faveur de la traduction protestante, il

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abjecte et publique avant de le prendre pour mari*. Evidemment, il avait dû se produire quelque chose d'équivoque ; autrement, Joachim n'eût pas osé écrire en ces termes à Catherine Bora elle-même. En outre, Mélanchthon déclare que les religieuses avaient « amolli Luther et allumé en lui le feu de la passion ». Mais fut-ce tout d'un coup, juste avant son mariage ? Le croira qui voudra ! A partir de i533, par conséquent deux ans durant, Luther fut entouré rie reli-

faut reconnaître que àv est loin des deux verbes xaTeixâXBa^e et TrpoffeÇéxauffe, et bizarrement placé pour les modifier.

Mais, en sens contraire, àv est absolument inexplicable avec ô'vta. Il semblerait donc que l'on a ici l'aoriste avec à'v, bien connu des grammairiens sous le nom de mode irréel. Dès lors, le sens serait (en mot à mot) : « Peut-être (probablement) le fréquent commerce avec les religieuses aurait amolli et enflammé (lui, Luther) même étant noble et d'une grande âme », c'est-à-dire « l'aurait amolli et enflammé même s'il avait été noble et d'une grande âme. » Les écrivains protestants traduisent absolument comme s'il n'y avait que vtal et que àv n'existât pas. Ainsi, ôvxot se rapporte bien à Luther, et dans notre traduction, nous avons modifié en ce sens le texte de Denifle; mais avec le mode irréel dans la proposition principale, la proposition participiale ne peut avoir qu'un sens conditionnel : « s'il avait été... » et non : « quoiqu'il soit... » En outre, quoi qu'en dise Lutherophilus (Das sechste Gebot und Luthers Leben, 1893, 97), le contexte est tout à fait en faveur de ce sens. Dans la phrase précédente, il a plu à Walther de traduire cu^^pA? par gutmiitig, qui a bon cœur. Mais, dans cette lettre indignée, combien plus vraisemblable est la traduction de Boehmer, analogue ici à celle de Denifle : « facile à séduire ! »

I. Enders, VI, 33ii. — En latin, pour traduire Joachim von der Heyden, on disait : Joachimus ab Heida (Corpus Reform., VII, 5o6.) Mais l'on disait aussi Joachimus Myricianus, parce que Heide qui veut dire bruyère, lande, avait aussi autrefois le sens de myrica, tamaris. Voir Enders, VI, SSg. En français, l'on pourrait donc dire pareillement Joachim de la Bruyère, ou de la Lande^ (N. d. T.).

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gieuses défroquées et sans retenue ^ ; pour rester pur en un tel milieu, il lui aurait fallu être un ange. Pour peu que l'on connaisse la nature humaine et qu'on veuille se rappeler que d'ordinaire c'est par le péché d'impureté que Dieu punit l'orgueil, on ne le prendra pas de si haut quand on entendra émettre des doutes sur la pureté irréprochable des mœurs de Luther avant son mariage. Sans doute, je suis loin d'ajouter foi sans restriction à tout ce qu'avance Simon Lemnius quand, dans sa satire contre Luther, il représente sa femme Catherine, celle de Justus Jonas et celle de Spalatin se surpassant l'une l'autre en confidences et en propos risqués, quand il nous montre Catherine à qui, au moment de son mariage, Luther aurait voulu échapper, faisant au « Réformateur » les plus amères reproches sur son infidélité, et finalement l'entraînant avec elle 2. Mais enfin, il restera toujours curieux que lettres de Mélanchthon et de Joachim, satire de Simon Lemnius, tous ces documents s'accordent pour parler de religieuses causant dans la vie de Luther quelque chose de malencontreux. Evidemment, de mauvais bruits couraient sur son compte et il ne

1. Du reste, il n'est pas nécessaire d'en conclure qu'il a dû habiter avec elles sous le même toit. Au t. I, p. 189, nous avons entendu Eoban Hesse nous dire de ces religieuses : « Nulla Phyllis nonnis esl nostris mommosior. » [A leur arrivée à Witcnberg, ce fut bien dans le couvent des Augustins, laissé à Luther par l'électeur de Saxe, que ces religieuses habitèrent, mais elles y restèrent peu de temps. Grisar, 1, klio.]

2. Monachopornomachia (exemplaire dans la bibl. municipale de Mayence). Cf. Hôfler, dans les Sitzungsberichte der K. bôhmischen Gesellschaft der Wissenschaften, 189a, p. iio-iii.

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crut pouvoir les repousser qu'en se mariant à l'improviste^.

Sarcerius trouve la raison principale des innombrables fornications et adultères de son temps en ce

I. Sans y apporter d'arrière-pensée, je rappelle simplement que le mariage de Luther se fit en toute hâte (Enders, V, 201). « A cause des mauvaises langues, il s'unit en hâte à Catherine Bora » (ibid., p. igS, de Wette, 111, 2). Il a fermé la bouche à ceux qui lui faisaient une mauvaise réputation à cause de Catherine Bora (V, p. 197). Les siens eux aussi avaient de mauvaises idées (p.jigg). A l'improviste et d'une manière merveilleuse (su6Jfo, miré) le Seigneur l'avait jeté dans le « mariage» (p. 201)! N'est-il pas remarquable que cette «merveille» se reproduisait aussi chez les siens ? Le franciscain apostat Eberlin de Gûnzbourg dit qu'il avait remarqué comment le diable s'était ingénié en tous lieux « à déchaîner sur lui la malignité et les mauvais soupçons, à le calomnier» etc. Lui aussi, il sut fermer la bouche de ses calomniateurs : il se « maria ». Joh. Eberlin von Gûnzburg Sàmtliche Schriften herausgeg. von L. Enders, III, i65. Cf. M. Radlkofer, Johann Eberlin von Gûnzburg (Nôrdlingen, 1887), p. i5o. Du reste, je ne voudrais pas mettre ces deux réformateurs sur le rang du « Réformateur du Wurtemberg», Erard Schnepp ; comme Zw^ingle, il se maria à l'improviste et lui aussi d'une manière absolument merveilleuse, parce que, sans doute à cause d'un mauvais sort, s'annonçait trop vite la naissance d'un enfant qu'allait lui donner sa concubine Marguerite Wurzelmann. Cf. Frohnhaûser, Geschichte der Beischstadt Wimpfen, Darmstadt, 1870, p. i54. Ce parallèle avec Luther serait injurieux, car dans le bruit qui courut que quatorze jours après son « mariage » avec Luther, Catherine Bora avait eu un enfant, il ne faut voir évidemment qu'un bavardage. Erasme lui-même avait ajouté foi à ce bruit. (0pp. Lugduni Batav. 1708, t. 111, ep. 781, p. 900), mais peu après il n'y vit qu'une «vaine rumeur» 1 « De partu maturo sponsœ vanus erat rumor. » (ep. 801, p. 919). Toutefois personne ne doutait de l'intimité trop étroite de Luther avec les femmes avant son mariage. [Pour Catherine Bora, si elle n'eut pas de relations coupables avec Luther avant leur mariage, elle semble bien en avoir eu avec d'autres, du moins avec Christian, roi de Danemark : l'anneau qu'elle gardait de lui ne peut guère avoir d'autre signification. Voir Grisar, I» 44oJ.

l'intempérance a cette époque 125

que « les excès dans le boire et le manger dépassaient toute mesure. » On dit avec raison : « Homme ivre, homme sans mœurs ; femme ivre, femme impudique *. » Et Luther : « Une truie qui est soûle ne peut pas vivre chrétiennement 2. » Hélas I Si ce n'est pas au temps de l'Evangile de Luther que le « diable de la boisson » est né en Allemagne, du moins est-ce bien à ce moment-là qu'il y a beaucoup grandi. « Chaque pays, disait Luther, doit avoir son diable à lui... Notre diable à nous autres Allemands est sans doute une grosse outre à vin ; il faut l'appeler le SoifFeur; il est tellement mort de soif que tout ce tas de vin et de bière ne pourrait pas le rafraîchir... Chez nous, le Soiffeur est toujours le dieu tout-puissant. Il est comme la mer et comme l'hydropisie : toutes les eaux ont beau se rendre à la mer, elles n'arrivent pas à

1. Von werlicher Visitation, etc., le folio avant l'L. Les maris mêmes prêtaient la main à l'inconduite de leurs femmes : ils les menaient dans les auberges avec tout le monde; « et les maris sont particulièrement heureux quand leurs petites femmes y savent faire des roulades, avoir de belles manières et boire comme il faut. Et tout va bien : le soir, les femmes sont alertes ; avec le matin vient la fatigue et le travail, et les maris ont une femme scandaleuse et les pauvres enfants une mère prostituée. Je sais ce que je dis ; je l'ai vu et expérimenté. Les servantes et les jeunes filles du meilleur monde en font tout autant : elles vont dans les auberges pour boire, faire ripaille, danser et sauter; elles perdent alors la pudeur et l'honneur, et, au matin, elles ne savent rien de ce qui leur est arrivé... Pour que l'impudicité n'ait rien à désirer, il n'y a quasi pas d'auberge de village où l'aubergiste n'entretienne quelques filles publiques et gourgandines afin de débiter sa bière », etc. C'est ce que dix ans après répétera Hoppenrod en parlant de la même contrée. A. Hoppenrod, Wider den Harenteufel (Eisleben, i565), folio après D. 5.

a. Ërl., 19 (a* éd.), 419*

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la remplir ; et dans l'hydropisie, plus on boit, plus la soif est brûlante*. » Nous avons déjà remarqué plus haut que, pour la boisson comme pour le reste, (( l'homme de Dieu » était un fils de son temps 2. Son père allait jusqu'à l'ivresse ; mais il y restait gai, sans les fureurs qu'avait alors le fils d'une sœur de Luther, Jean Polner, pasteur de Jessen^. Pour Luther, il ne voulait pas non plus que tout le monde l'imitât dans ses « rasades », parce que « tous n'avaient pas autant de labeurs à supporter *. » Bientôt l'on en vint à parler en Allemagne d'un ordre de buveurs^. Les autres nations, écrit Luther, « nous appellent les ivrognes d'Allemands ; il faut toutefois reconnaître qu'ils sont vertueux, car ils ne sont pas comme nous pleins de boisson et ivres ^. » De l'aveu même de Luther, il n'en avait pas toujours été ainsi ; c'était de son temps que le vieux défaut s'était développé : « Quand j'étais enfant, disait-il, la plupart des gens, même parmi les

I. Erl., 89, 353 (i534). Cf. Luthers Tischreden in der Mathesischen Sammlung, herausgeg. von E. Kroker (1903), p. 376, n. Su". Cf. n" 1. 60, etc.

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