‹ Luther, poème dramatique en cinq partiesChapitre 23 sur 61 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les précédées, hVTlïEK {toujours assis et immobile).

MARGUERITE

Le voilà! c'est Martin!

JEAN LUTHER

C'est notre fils !

THÉOBALD

Silence !

(Luther se lève et sort lentement, les yeux toujours fixes; il semble endormi, ne voit rien de ce qui l'entoure , et se rend sur le devant de la scène. Les autres le suivent et restent groupés derrière lui.)

LUTHER {toujours SOU feuillet à la main) .

Le Seigneur soit loué ! car mon œuvre s'avance. Le vin{jt-cleuxième psaume est enfin terminé. Dieu me soutient!... Sur moi son esprit a plané!

(Il retombe dans ses méditations.)

MARGUERITE [bos à Jeavi).

Mais qu'il est fort et grand !

gg L13TIIE1\.

JEAN LUTHER {de même).

Vrai portrait de son père !

MARGUERITE {cudemi-voix}.

Martin , parle-nous donc... Reconnais donc ta mère! [Elle veut s'approcher de lui.)

JEAN LUTHER {lu retenant).

Laisse-le revenir... C'est un beau filon d'or

Qu'il a trouvé, vois-tu?... mais qu'il n'a pas encor.

LUTHER {qui s'est jeté tout épuisé sur U7i fauteuil, reconnaissant Métanclilon qui s'est approché de lui, d'une voix très-faible).

Est-ce loi, cher Philippe?.. Ah ! de retour, cher frère!.., J'ai travaillé, je crois, une journée entière...

THÉOBALD {s avançant vivetncnt).

Comment? depuis deux jours vous êtes là dedans ! [luther.

Vraiment !.. Ne gronde pas ! . . J'ai bien rempli mon temps !

{Donnant un femllet à Mélanchton.) N'est-ce pas que c'est bien ?

IXTHER. -m

MÉLANCHTON (après l'avoir parcouru).

Comme si Dieu lui-même L'avait dicté...

LUTHER

Tais-toi... mon cher; c'est un blasphème!

[ Pendant ce temps, Jean Luther et Marguerite se tiennent de côté , sans oser approcher ).

THÉOB.UJ) [ tremblant ).

Votre père, docteur, er votre mère.... Ah ! Dieu î Le plaisir me suffoque !..

(Bas à Jean et à Margueriie), Approchez donc un peu l...

(.1 Luther), Ce sont vos vieux parens , venus de leur village, Exprès pour vous revoir. ...

( A Jean Luther et à Marguerite).

Approchez davantage. . . .

LUTHER

Mon père ! ma mère ! ... Ah ! vous me trompez ! . . mais non. Ce sont eux , oui , c'est elle !.. 0 béni soit ton nom , Dieu puissant !.. C'est mon père et c'est ma vieille mère !

{ n se pr«^cipite dans leurs liras et h»s embrasse Tiin aitrirs ranlrc ".

60 ÏXTIIEU.

MARGUERITE ( à Jcati Luthev ) .

Regarde; a-t-il grandi!

JEAN LUTHER

Quel air mâle et sévère!

LUTHER

Quel Ijonheur ! vous revoir ! vous retrouver ici !

( Les embrassant de nouveau ),

Ah î^dans mes bras encore !

THKOBALD ( () Mélanchton ).

Embrassons-nous aussi !

LUTHER (à Mélanchlon et à Théobald).

Digne ami , noble enfant !.. ma joie est du délire , Plus de psaume aujourd'hui !.. Je ne saurais traduire ; Car la bonté de Dieu retentit dans mon cœur; Et ma brillante ivresse est un hymne au Seigneur !

MELANCHTON ( « •pCirl).

Ne l'abandonne pas , ô clémence divine !

LUTHEK. 06

LUTHER ( à ses parens ).

Le travail, la santé, tout va bien, j'imagine? Parlez-moi fl'Eisleben , de notre bon pays ! l'>i,sleben , reverrai-je encor ces lieux chéris ? Que fait le vieil Hermann, ce bon maître d'école, Qui de Dieu le premier m'enseigna la parole, Et le pieux Arnold, cet excellent pasteur ? Que fait le vieux bailli, le grave collecteur. Et la noble Mansfeld , cette belle comtesse, Mère de l'indigent, l'ange de ma jeunesse? Dites-moi , que font-ils ?... Ah ! parlez moi d'eux tous ! Car c'est tout le passé qui revient avec vous !

JEAN LUTHER

Ce passé là, mon fils, n'est déjà plus qu'une ombre: Notre joli hameau, la mort l'a rendu sombre !.. Nous restons seuls...

LUTHER ( pressant dans ses bras son père et sa mcre ).

Je pleure à voir vos cheveux blancs.

Et voudrais de mes jours racheter tous vos ans... Mais venir de si loin !.. pas à pieds, je l'espère?,.

m LUTHER.

JEAM LtTNF.R.

Si vraiment !.. Je marchais devanl... Ta vieille mère Suivait à petits pas, et quand je la voyais Faiblir, rester en route, e!i bien^ je te nommais !.. FUe trottait alors !..

LUTHER

Bons parens ! lionne mère I...

Ali ! voilà de ^atflp^r !... Qqitlfir votre chaumière !.., Exprès pour me revoir !

JEAN LUTHER

Ecoute donc, mon fils !

On nous parlait de toi tous les jours, au pays : Comme quoi tu taillais au pape des croupières , Et donnais au clergé de bonnes étrivières. Enfin, lu viens, dit-on , prêcher de nouveaux dieux ! Sais-tu qu'on foit de toi des rcciis merveilleux ? L'un dit que sur ton front l'on voit une auréole; L'autre, qu'avec du feu s'échappe ta parole.... Mais j'ai voulu savoir ce qu'il en est enfin , Et j'ai dit à ma femme : Allons donc voir Martin !

MARGUERITE

Ah î ça, dis-nous, mou Hls , ce que l'a fait le pape?

LUTHER. 0

JEAN LUTHER

Que t'a fait ce pauvre homme?

MARGUERITE

Olî ! j'en riais sous cape, Mais notre vieux curé, l'autre jour enrageant. En te nommant, cassa ses lunettes d'argent; De voir ce grand courroux , moi j'étais toute fière, Et je disais à tous : c'est moi qui suis sa mère ! La mère de Luther, que damne le curé !.. Ce jour là , j'ai dansé tout le soir , sur le pré.

LUTHER

Entre le pape et moi, décidez la querelle.... En voilà le récit aussi court que fidèle : Tenez.... Je suis docteur en théologie...

JEAN LUTHER

Hein!

Que veut dire ce mot?... Est-il grec ou latin?

De nos divines lois , de Dieu , c'est la science.

64 LUÏHEH.

JEAN LUTHER

De Dieu !.. Moi je l'aimais vraiment, par ignorance.

LUTHER

Or, la ihéologie est malade...

JEAN LUTHER

Et de quoi ?

LUTHER

Mais, elle dépérit, devient aveugle... Moi Je prétends lui donner pour toute nouniture, Les sucs purs, bienfaisans, de la sainte écriture.... Contre moi , pape , abbés , viennent tous se liguer ; Moi, je veux la nourrir, eux veulent la droguer.... Ce n'est pas tout; tandis qu'il tue ainsi l'église. Le pape pour les grands s'amende et s'humanise : Il permet tout excès aux puissans , aux heureux : Déshonorant Dieu même en ses marchés honteux, Il fait un vil trafic de pardons, d'indulgences. Mesure au poids de l'or ses pieuses licences , Au niveau d'un comptoir il rabaisse l'autel , Et vend au plus offrant la clémence du Ciel !

LUTHER. 63

Voilà donc où descend la dignité de Rome î Et ce marchand béni , c'est un dieu qu'on le nomme ! Flattant l'orgueil du riche , et ses goûts scandaleux , « Achetez, leur dit-il, ce baume merveilleux. Mon absolution... Elle est chère, n'importe î Avec elle on prospère , et l'on met à la porte Le jeûne , l'abstinence , et mille autres ennuis ; Ne vous refusez rien... C'est moi qui vous le dis. L'Eglise a des rigueurs qu'en payant on évite... Achetez ! achetez ! »

JEAN LUTHER. '

Dis-moi donc, Marguerite; Ce baume-là ressemble à cet or>'iétan Que chez nous le jeudi débite un charlatan , Et qu'il nomme, je crois, baume de longue vie...

MARGtJERITE.

Eh! oui! d'en acheter, l'autre jour j'eus l'envie; Je le payai , ma foi, trois carolns comptants ; J'en pris une gorgée... et je perdis trois dents...

LUTHER

Et voilà justement les cures du saint-père!

80 Ll THER.

JEAN LUTHER

L'habile médecin !

LUTHER

Pouvais-je donc me taire, ' Voyant l'Ej^lise en proie à ce mal destructeur ? Non , j'ai voulu gagner mon litre de docteur.

JEAN LUTHER

Mais as-tu découvert quelque nouvelle mine? Est-ce tout simplement un terrain en ruine, A qui d'habiles mains rendraient des jours meilleurs, Et que tu veux remettre h de bons travailleurs? Cela s'est vu souvent.

LUTHER ( avec joie).

Bravo ! bravo ! mon père. . .

Voilà tout le sujet de notre sainte guerre ! C'est une mine d'or, aux filons précieux. Que laissent dépérir des maîtres paresseux.

JEAN LUTHER

A d'autres donc la mine !

LUTHER. BT

LUTHER

Eh ! que dis-je autre chose?

Je ne veux pas qu'en terre un trésor se i-epose ; Et je leur crie à tous : « Courage ! il faut oser ! La mine est devant vous ! c'est là qu'il fout creuser ! Parce qu'elle est tombée en des mains inhabiles, Faut-il donc renoncer à ses produits fertiles? Pourquoi donc le Seigneur vous donna-t-il des mains? » Et ma hache aussitôt leur montre les chemins. En me voyant ainsi m'élancer à l'ouvrage, Et tout ce peuple ardent que ma voix encourage, Les mauvais ouvriers , dont va finir la loi , Répandent le mensonge, et s'arment contre moi. Ils font croire aux dévots, au peuple des campagnes, Qu'un génie, un t^Tan, vieux maître des montagnes, Tient seul en son pouvoir ce métal précieux ! Ainsi , les imposteurs ! ils font mentir les cieux ! Mais j'arracherai l'homme à ce joug qui l'abuse , Et ma voix tonnera pour écraser la ruse ! Une santé robuste , un cœur pur , plein de foi ; Un bras laborieux qui n'espère qu'en soi ; Voilà ! voilà le Dieu , le vrai Dieu des montagnes ! C'est celui que j'annonce aux cités , aux campagnes !

68 LUTIIEU.

JEAN LUTHER

Ah ! je te ferais roi , si j'élais électeur !

LUTHER {s' animant (k plus en plus).

Ce terrain que dévore un seul oxploitateur ,

Cultivé librement, serait bien plus fertile !

Gloire, force au travail ! la terre au ])lus habile !

Secouons du passé l'importun souvenir !

Marchons à l'àj^e d'or : il est dans l'avenir !

Eh ! quel temps fut jamais plus riche en espérances !

Voyez de leur sommeil s'éveiller les sciences !

Voyez-vous l'Océan ouvrir à nos vaisseaux

Un magique chemin vers des mondes nouveaux?

Voyez-vous Guttemberg, créant l'imprimerie ,

Détrôner l'ignorance au profit du génie?

Moi , je veux que chacun se meuve en liberté !

Qu'en résultera-t-il?... Eclat, variété!

Ce Dieu qui fit le monde et ses trésors immenses.

Ne les créa-t-il pas avec mille nuances?

Voyez les fleurs des champs , les nuages des cieux !

Contemplez ces couleurs , reflets capricieux !

Imitons la nature , et sa marche féconde !

Exploitons librement les richesses du monde !

Qu'en chantant le travail nous conduise au cercueil !

LUTHER. G9

Plus d'entraves, de joug , mais aussi point d'orgueil; Car que sommes-nous tous? Rien cju'un fiaible rouage De celte œuvre immortelle où Dieu mit son image !

JEAN LUTHER ( basù Marguciite ).

llnenousjjarleplus!

MARGUKRITE.

Il parle bien , ma foi î [n Luiher).

ilais on dit ([ue tu veux être pape?

LUTHER

Qui? ^ïoi !

Être i:>ape , seigneur de l'Eglise et de Rome ! Le vrai i^ape est pour moi la volonté de l'homme, Sa conscience ! aimons ce guide inspirateur ! Mais il n'est pas dans Rome, il est dans notre cœur !

( Pendant ce tems , Théobald a préparé la tal)le. ) THÉOB.VLD.

Allons ) Docteur, à table !

LUTHER

Asséyez-Yous , mon père...

70 LLTIIEr..

Ma mère, ici...

{Ils s'asseyent tous, excepté Théobald).

LUTHER [leur versant à boire).

Ce vin vous conviendra , j'espère...

C'est du Johannisberg , et du jineilleur , vraiment ! C'est ce bon Electeur qui m'en a fait présent !

lEAN LUTHEU {ttprès uvoir bu).

Ah ! peste! quel fumet!... Eii ! bien, qu'en dis-tu, femme ^

MARGUERITE

Verse encore... Tl est bon !

LUTHER

Je le crois sur mon âme !

Je ne bois jamais seul ce vin délicieux ; Excepté, quand je sens mon esprit soucieux. Je vous l'avoue. . . Alors triste et mélancolique, J'appelle à mon secours le vin et la musique. La musique ! ah ! son charme est puissant sur mon cœur

{montrant Théobald.)

m Voilà mon jeune élève, et bientôt mon vainqueur!

LUTHER. 7i

La musique!... après Dieu, l'amitié, la prière, Non , je ne connais rien de plus doux , sur la terre !... ( à Mélanchton qu'il areyariié en prononçant le mot amitié. ) Mais qu'as-tu , AJélanchton , tu ne nous parles pas !

MÉLANCHTON

Il est >Tai !

LUTHER

Craindrais-tu la fin de nos comba s?

As-tu peur du péril?

MÉLANCHTON

Ah ! tu connais mon âme !

LUTHER

Que peux-tu craindre afors?

MÉLANCHTON

Le zèle qui t'enflamme, Et qui pousse aux excès ton esprit trop ardent... Fallait-il donc brûler cette bulle?... imprudent !

LUTHER

Mais le pape a brûlé mes écrits ! je le paie^

?â Ui TUE II.

De la même façon , et lui rends sa monnaie !

MARGUERITE [huvant , à Lutlier.) A ta santé !

LUTHER

Ma mère, à la vôtre!...

THÉOBAL» (s' approchant de la table avec timidité, et prenant un coupe.)

Docteur, Permettez-vous?

LUTHER

Comment ! brave enfant !.. de tout cœur

THÉOBALD

A votre santé, maître !

LUTHER ( « Jean Luther. )

A la tienne, mon père!

JEAN LUTHER

Je bois à ton triomphe !

LtTHEU. rS

Amen !

JEAN LUTHER

Encore un verre !

LUTHER {élevant sa coupe).

Avant de nous lever, encore une santé !... Aux pauvres gens, au peuple, à la fraternité!

( Tous boiToit, puis quiUent la tablc.i

Page 1