SONGE DE LUTHER
UNE VOIX MYSTÉRIEUSE {ttccompagnée de la harpe),
II dort... Ouvrons sur lui notre aîle caressante!
Il dort l'homme pieux ! . . . Montrons-lui l'avenir, et sa foi triomphante....
Découvrons-lui les cieux !
Luther, vois-tu briller du sein de ces nuages.
Un céleste rayon?
Ainsi pour If s mortels naîtront dans les orages
La paix et l'union.
C'est Dieu qui t'inspira ; c'est Dieu qui te seconde !
11 marche à ton côte; Et ta nouvelle foi fei'a le tour du monde.
Avec la liberté !
( l.a voix se liât.— Les sons de la harpe se perdent peu à peu. Calherine entre sur Jes di'niiers sons de la harpr. '
LLTHEU. i09
SCÈXE IX.
LUTHER, endomni, CATHERINE.
CATHERi>E. [Elle entre pâle, Iroublée, hors d'elle*)
L'infâme!... de Judith il m'ordonnait le crime!
{ Votjanl Luther,) Luther!... ciel!
LUTHER (endormi).
Achevons notre tâche subhme !
Dieu marche devant moi...
C4THERINE.
Je tomlje à ses genoux !
Ah ! je me sens mourir !... Mon sauveur, est-ce vous? {Elle n'approche de Luther et s' agenouille. )
LUTHER (endormi).
Que peut un bras mortel contre une œuvre divine?
[S'éveillant.) Ciel!.. Que vois-je?
CATHERINE
O Luther!
ilO LLTUER.
LtTHi!^ [larefianlunl atlentivenient) .
N'es-tu pas ('atherine?
CATHERINE [avecjoie).
11 sait mon nom !
LUTHER
Sans doute, et je connais ta voix.
Lorsque je l'aj^erçus j)Our la première fois. C'était à Wittemberg... A ta sainte fenêtre. Comme un ange en courroux, je te vis apparaître...
{Souriant.} Ne m'as-tu pas maudit?... Oh ! nous nous connaissons?
CATHEP.INE.
Pardonne, homme divin I
LUTHER
J'écoutai tes leçons ; Car tu me rappelais , en ce jour de victoire. Que toujours incomplète et vainc est notre gloire... Et puis tu m'apprenais à mourir pour ma foi. Car Hi bravais la niort en raj)pelani sur inoi...
LUTHER. Itl
CATHERINE
Mais que deviiis-je, ô ciel, quand ta vue imposante Me rappela l'image en mes esprits vivante?..
LUTHER
Comment!
CATHERINE
Tu ne sais pas?.. Apprends donc... Ma ferveur, Pour aimer et prier, s'élait fait un Sauveur... Aussi bien comme au ciel- en toi je me confie, ït je puis, sans détour, te raconter ma vie... Mon père , vieux guerrier , gentilhomme pieux , Plein d'honneur, mais sans biens, n'ayant que ses ateux. Pour éteindre son nom et sa pauvre noblesse, Au culte du Seigneur consacra ma jeunesse. Soumise à ses désirs, calme, je fis mes vœux; Pour un autre que moi ce jour fut douloureux : Le chevalier François versa d'amères larmes ; 11 m'aimait ; sa tendresse était pour moi sans charmes; Et pourtant dans mon cœur, désolé sans retour, J'enfermais des trésors d'espérance et d'amour ! Souvent dans les rckluiis du cloître solitaire. Je murmurais les noms et d'épouse et de mère;
112 LIJTHEB.
La prière et l'autel consolaieut seuls mes jours ,* Car prier, c'est aimer... et je priais toujours! Une nuit, gémissante, au fond de la chapelle, J'invoquais le Sauveur, et sa grâce éternelle. Quand je vis près de moi , debout, près de l'autel. Un être au regard pur comme un rayon du ciel ! Sur son front s'agitait une lueur tremblante; Sa main portait encore une trace sanglante ; J'y plaçiji, malgré moi, ma lèvre en frémissant; Alors il m'entoura de son bras caressant ; Je crus mourir!... Sur lui, languissamment penchée, Je restai sur son cœur, comme au ciel attachée... Depuis cet heureux jour il revint chaque soir; Et je ne vivais plus qu'à l'instant de le voir ; Je lui disais les vœux de mon âme chrétienne, Et je pressais sa main , comme à présent la tienne; Quelquefois j'embrassais en pleurant ses genoux , Et les anges du ciel venaient planer sur nous ! C'était un rcve, hélas !... ce rêve était ma vie ! Enfin vint le grand jour où d'une main hardie Tu brûlas le décret qui condamnait ta loi ; Seule , j'osai parler pour notre antique foi; Bravant un peuple entier, j'accusai ton audace... Aussitôt j'entendis leur terrible menace:
LUTHER. lis
Ils s'élancent sur mui , poussant ties cris confus ; Tu vins pour me défendre... et je le reconnus. 3Ies yeux n'avaient jamais rencontré ton image; A ton nom , chaque jour, je prodiguais l'outrage; Et ce Dieu tout-puissant qu'avait créé ma foi , Cet ange de mes nuits , ce Sauveur , c'était toi î Depuis ce jour j'emporte en tout lieu ton image. Je voudrais l'oublier et te vois davantage ; Mon courage s'épuise en stériles combats ; Un pouvoir inconnu m'enti-aîne sur tes pas ; A ce pouvoir divin je me livre moi-même î Je ne m'appartiens plus... je suis à toi... je t'aime!
LUTHER
Que viens-tu de m'apprendre?... ô céleste candeur! Ta voix enchanteresse a pénétré mon cœur !
CATHERINE
Je t'ai suivi, Luther, et... tu dois tout connaître, Je versai mes secrets dans une âme de prêtre ; .Te ne lui cachai rien... J'osai... pardonne-moi, Lui demander ta grâce, et supplier pour toi... € Ah! s'écria mon juge, en son fougueux langtige, » Du démon tentateur ce prodige est l'ouvrage ! » Alors, sais-tu, Luther, à quel horrible [jrix.
H |)i'oniit te pardon, le calme à mes esprits?... De l'avoir entendu, Dieu puissant, je m'accuse! M'irnpOvSant de Judith la détestable ruse, Tl m'ordonnait cet homme, im prince de la foi. De te tuer, Luther!...
LUTHER
Toi, Catherine}
CATHERINE
Oui... nfK>i!
Tl m'ordonnait ce crime, et cet homme est un prêtre!
LUTHER
Ah ! le monde à la fin les jugera peut-être! .l'ai dit que la fureui", le fol amour de soi, L'ambition, l'orjjueil, n étaient pas dans la loi. Pour faire aimer à tous notre sainte croyance, Du Temple j'ai chassé la ruse et la vengeance ! Pour faire honorer Dieu , j'ai sépai'é du ciel Le lévite insolent , opprobre de l'autel !
CATHERINE
0 iT)on niQîlre divin! coni;ne ils vous cqla;niiient î
LUTHEU. H5
WJTHER.
J'annonce un Dieu de paix; les prèires me reuient! CATHERINE iavecemportetnent }.
Eh ! bien, je vous renie à mon tour, imposteurs. Qui nous cachez le ciel sous des voiles menteurs ! Non, le Dieu que je sers n'habite pas une âme Qui place un fer sacré dans les mains d'une femme ! Oui, vous serez mon guide, ô Luther !... désormais '>''ous serez ma lumière et mon Dieu pour jamais !
Oh ! que ta voix est douce à mon âme ravie !
CATHERINE
Et la tienne m'enivre! et la tienne est ma vie!
LUTHER
Tu rends la confiance à mon cœur abattu.
CATHERINE
Mais j'outrageais ton nom, me le pardonnes-tu?
( F lie veut spjeier i) ni's p'/eds, }
iA< ÏXTliEU.
tUTHEK,
Dans mes bras ! dans mes bras !
CATHErjNE (s'y préâpilant).
0 volupté supi-ême.
LUTHER
Qu'as-ludonc?... tu pâlis!...
CATHERINE
.Te te l'ai dit. .. Je t'aime !
LUTHER
Eli ! bien , unissons-nous dans un pieux amour ! Oui, tu seras mon aide et ma prêtresse un jour!.. .Te veu\ aussi donner un sacerdoce aux femmes , Mais digne de leurs vœux ei de leurs nobles âmes ! Ce ministère auguste, aussi doux que sacré. Par la nature môme il leur est déféré ! Elles l'exerceront au sein de leurs familles; Pleines de foi , d'amour , mères , épouses , filles , Chacune en ses foyers trouvera son autel, El fera de sa vie liommaw' à l'Eternel.
Lt'TUrR. M*
CATHERINE
Oh ! je veux à tes lois abandonner mon âme ! De ton zèle sacre lu m'as transmis la flamme... Oh! laisse-moi toujours t'entendre et l'approcher... C"osi Dieu que je crois voir, Dieu que je crois toucher!..
LUTHER
Oui , Boi-a, c'est un Dieu qui de ses bras t'enlace. Car Dieu remplit mon sein de courage et d'audace; Lève-toi, m'a-t-il dit, et je me suis levé! L'homme, son avenir, par moi sera sauvé ! Comme autrefois le Christ , ce messager fidèle , Moi, j'apporte aux humains une bomle nouvelle; De mon maître immortel j'accomplii-ai le vœu ; Tout défenseur du peuple est l'envoyé de Dieu !
CATHERINE
Luther, je m'associe à ta sainte entretreprise !
LUTHER
Femme, je te reçois dans la nouvelle E{>lise !
( En ce moment, la porlc du fon;l s'onvrr ; ot l'on vo".t parailre Jean I.ulher, François «ie W ildeneck, MéiancJilon, Spalalinus et Tliéobald. )
118 LLTHEK.