LE CARDINAL ET LES MOINES
Au bûcher ! au bûcher !
LUTHER
J'attendais tous ces cris :
Si vous me répondiez , je serais plus surpris. Vous parlez de bûcher !.. soit : car mon âme est prête ! Du ciel qui ju^^e tout la volonté soit faite ! Croyez-vous donc qu'ici je combatte pour moi ? Non, c'est pour l'Allemagne, et le Christ, et la foi ! Me rétracter, Seigneurs, serait leur faire outrage, Servir la tyrannie en lui rendant hommage î Comme alors, pauvre peuple, elle t'écraserait ! Et que son joug de fer sur ton front pèserait ! Je ne saurais trahir le ciel et l'infortune;
LUTHER. ISS
Car du peuple et de Dieu c'est la cause commune !
CHARLES-QCINT.
C'esi toi , je le vois bien , toi , moine audacieux , Qui voudrais usur|)er l'encens qu'on offre aux cieux ! Pour devenir un dieu ( car c'est ton espérance } , Tu voudrais du Seijpieur renverser la puissance,
LUTHER ( avec beaucoup de calme).
Non, jamais ! non... illustre et puissant Empereur î
Vous vous trompez... Vraiment, vous jugez mal mon cœur!
Je ne suis qu'un mortel... faut-il vous le redire ?
Ce que j'ensei{jne ici , la bible me l'inspire....
Elle seule est mon guide ; elle seule est ma loi !
Je ne suis pas un dieu.... Mais Dieu vous parle en moi.
Éternel monument de bonté, de sagesse.
L'écriture m'éclaire, et soutient ma faiblesse....
Sur elle je m'appuie.... Aussi rien ne m'émeut !
CnARLES-QUINT,
Mais que veux-tu ? réponds !.
4^ LUTHER
LE CARDINAL
Ah! Sire, ce qu'il veut Fut réfuté souvent, et dans plus d'un concile. Il prêche la révolte et la guerre civile ! Scliismatique insensé, hardi blasphémateur, Il ose renier le Christ, notre sauveur !
LUTHER { avec la plus ifrande véhémence).
Moi, renier le Christ ! Vous mentez, Éminence ! Moi, renier le Christ , mon Dieu, mon espérance ! Celui pour qui je viens devant ce tribunal ! C'est bien trouvé, vraiment !.. Sois homme. Cardinal ! De ce beau nom d'humain , mérite qu'on te nomme ; x Tu sauras ce que c'est qu'un Dieu qui s'est fait homme;!^ C'est ce Dieu qui vous parle... Ah ! si vous l'entendiez , : Charles-Quint n'aurait pas l'Allemagne à ses pieds ! Sous un joug étranger, maintenant gémissante, Elle serait heureuse, et libre, et florissante !.. Excusez, Empereur !..
LE CARDINAL (avec joie).
Ne l'entendez-vous pas , Le factieux ?. . . Il veut le trouble et les combats !
LUTHER. m
LUTHER ( avec chaleur. )
Mais le Sauveur aux Juifs n'a-t-il pas dit lui-même : « J'apporte ici l'ëpée, en ce péril extrême !.. » L'épée et non la paix , leur a-t-il répété; » Combattez pour le ciel et pour la vérité ! »
LE CARDINAL { ttvec un ejnpoi'temsnt croissant).
A-t-il aussi parlé des destructeurs d'images ? Aux divins sacremens refuser ses hommages, Est-ce doftc du Sauveur écouter les leçons ?... Est-ce donc l'honorer, suivre ses lois?., réponds !
LUTHER ( avec la plus grande chaleur).
Je n'ai jamais conçu de pensers sacrilèges....
Et vous vous voulez en vain m'attirer dans vos pièges !
Des disputes de mots lie font pas le chrétien :
Je n'ai qu'un vœu, qu'un but , prêtres, croyez le bien !
C'est d'arracher l'Europe à votre idolâtrie.
D'en afiranchh' le monde, et d'abord ma patrie !...
Un sacrement ! crois-tu le saisir par la main ?
Non, il est dans l'esprit et dans le cœur humain !
Le vrai culte n'est pas dans des formes futiles ;
Seules, les actions sont saintes et fertiles !
^^^ tUTiïEtl.
Pour juger et punir, Dieu pèse les bienfaits ! Laissez-là, laissez-là, vousdis-je, et pour jamais, Ces combats détestés de mots et de paroles, Ces stériles débats et ces luttes frivoles ! Satan sur nos chemins a jeté ces poisons, Pour détourner nos pas du but où nous marchons ! L'évangile, le Christ, l'éteinelle croyance Dans son règne futur, dans sa toute-puissance, C'est ma religion ; c'est ma doctrine, à moi ! Pour atteindre le but que vous montre ma foi , Que toute main se joigne, et que tout cœur s'unisse ! Car c'est la liberté, l'amour et la justice !
ÉRIC ( bas aux Princes qui sont près de lui. ) Il parle avec sagesse; il parle avec raison.
LE CARDINAL
Une dernière fois , vous rétractez-vous ?
LUTHER { avec force. )
Non!
.Te vous l'ai déjà dit; ma réponse est précise. Je ne rétracte rien; que m'importe l'église? Ma conscience est pure, et mon juge est le ciel ;
LUTHER. 157
Votre arrêt n'a (lu'un jour; le sien est éternel ! Que m'importe une bulle et les décrets de Rome ? Car il peut se tromper, le pape, c'est un homme ! Les évèques aussi, dans leurs riches palais ! Les conciles aussi î... L'écriture, jamais ! Au nom de cette loi , la seule auguste et pure , Démontrez mes erreurs ; prouvez mon imposture ; Je me rétracte alors ! sinon je resterai Fenne comme l'Atlas, et je vous braverai ! Il n'est point de supplice à qui mon âme cède ! Jugez-moi ! j'ai tout dit ; que Dieu me soit en aide !
ÉRIC ( aux Princes allemands).
C'est un homme cela !... Par saint Jean ! quel hitteur î C'est qu'il serait de taille à faire un empereur !
CHARLES-QUINT ( à part).
Il ne fléchit donc pas !
PLUSEEÏUS PRINCES.
Quel homme ! quel courage !
ii-^
t à la ronde avec les Princes allemands, puis [ail signe à «n page ).
l'te-lui ceci. Pauvre hooime !.. il est en nage !
158 LUTHER
C'est qu'il verra vraiment la mort sans sourciller.... Si ce bon vin pouvait l'empêcher de griller !
LE PAGE ( présentant la coupe à Luther), Prenez , Docteur !
LUTHER ( avec reconnaissance).
Merci... mais faites-moi connaître
De grâce, à qui je dois.