‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 43 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

c teurs n^arriveront pas à la moitié de leurs désirs. » Laissons-les donc menacer, Dieu les empêchera d^achever. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ fortifie Votre Altesse Électorale et lui communique un ferme et joyeux esprit. Amen '. »

Luther, au fond, était content, car rÉvangile demeurait intact, et il s'en fiait à Dieu pour Tavenir :

« Si nous avions voulu accepter leurs propositions, écrit-il à Haussmann, ils nous eussent concédé les deux espèces et toléré nos mariages à cause des enfants nés, jusqu'au prochain concile, comme on tolère les lupanars. Les nôtres n*ont rien accepté décela ; ils ont offert, il est vrai, de rendre la juridiction aux évéques à la condition que ceux-ci fissent enseigner TÉvangile, ôtassent les abus; ils ont aussi accepté quelques fêtes, etc. ; mais rien n*a été conclu ; nos ennemis veulent périr; un destin inéluctable les menace *. •

L'heure du départ était proche ; il attendait son prince et ses amis. Voilà cinq mois qu'il vivait loin des siens, et il soupirait après le retour :

a Bientôt, j'espère dans quinze jours, si Dieu y met sa grâce , nous serons à la maison , et notre cause sera condamnée... Ils voudraient tout simplement fadre rentrer les moines et les nonnes dans les couvents *!

a De tous les jours que j ai passés ici, près de la moitié s'est consumée dans un repos des plus pénibles. J ai toujours la tète accablée de bourdonnements d'oreilles. C'est un tonnerre, c'est un ouragan. Sans ce mal j'aurais Sait tous les travaux que je désirais achever dans cette dernière partie de ma vie*. »

Si souffrant qu'il fût, il travaillait néanmoins encore, et

1 De W., IV, 179.

2 Db W., IV, 172.

»L. à sa femme. De W., IV, 174.

* De w., IV, 173.

quand sa pauvre tête surmenée lui laissait quelque rëpit, il écrivait quelque belle méditation sur ses Psaumes toujours aimés, commentait les Petits Prophètes, recueillait les passages de r Écriture qui apportent la consolation aux âmes daps la détresse ' :

« Si nous voulons posséder Jésus-Christ et vivre éternellement dans son règne, il faut avant toutes choses soufiFrir icibas avec lui. Pourquoi donc nous arrêter aux menaces des idoles mortes? Dieu se rit d'elles, et nous n'avons ni à les craindre ni à désespérer. Je sais en qui j'ai cru. C'est l'Éternel, admirable en conseil, magnifique en moyens, qui sait sauver et délivrer au fort de la détresse. Il achèvera l'œuvre qu'il a commencée. »

Puis il reprenait sa plume de combat, et vivement discutait, résolvait les questions épineuses qui se débattaient à Âugsbourg :

Rétractation du Purgatoire*. — C'est pour la première fois qu'il attaque et rejette ce grand dogme de l'Église catholique. Il rétracte à ce sujet tout ce qu'il a cru jadis; il réfute les arguments par lesquels les a sophistes « prétendent prouver l'existence du purgatoire. « C'est Mammon, le dieu des richesses, qui l'a inventé, Mammon, le prince de ce siècle, qui change aux yeux des hommes le mensonge en vérité, et fait déclarer hérétiques ceux qu'il ne domine pas. Il n'a manqué au succès de ma doctrine que son appui. C'est ma pauvreté qui fait mon erreur et mon hérésie! »

Quarante thèses touchant F autorité de C Église *. — C'était au temps où les théologiens, à Augsbourg, discutaient la nature et la portée des concessions qu'on pouvait faire au parti catholique, dans l'intérêt de la paix. Luther intervient

' Courtes explications sur les yingt premiers Psaumes, transmises par Yitus Dietricht. Oper. ex XVII.

G3ioix de passages pour ceux qui sont dans la détresse. Erl., XXIIf, 154«

Exhortation à porter la croix. Erl., LXIV, 298.

«Erl., XXXF, 184.

« Erl., XXXI, 132. Op., IV, 373.

avec 8a résolution ordinaire. « L^Église, dit-il, est sujette de Jësus-Cbrist et non souveraine; elle ne juge pas TÉvangile, elle se soumet à lui. Elle n*a nulle autorité pour édicter un article de foi quelconque , pour imposer aucune bonne œuvre. Quant aux choses extérieures, aux usages, aux rites, aux cérémonies, aux fêtes religieuses, aux jeûnes à prescrire, à tout ce qui concerne le manger et le boire, elle est libre d*agir à son gré, pourvu qu^elle ne blesse pas les consciences et qu^elle ne tyrannise pas les âmes. Et encore faut-il se souvenir que cette Église, c'est le peuple de Dieu, la <;ommunauté des croyants, et non uniquement les prêtres et les évêques qui la gouvernent. »

Sur le pouvoir des clefs. — « L^Ëglise a changé cette grâce en une tyrannie : elle a ftiit du confesseur le juge secret de la conscience, et ce juge prononce souvent au mépris de rÉvangile, méconnaît la vraie nature du péché et jette les âmes pénitentes dans le désespoir. Or la puissance que Jésus- Christ a donnée à son Église ne consiste en nulle autre chose qu*à prononcer une parole de vie et d'absolution aux pauvres âmes troublées et à leur donner ce qu'elles réclament, la certitude de leur pardon, à les délier en leur appliquant les promesses infaillibles de TÉvangile. Quant au pouvoir terrible de lier, de prononcer sur Tâme coup:ible un jugement de condamnation , il exista indubitablement, mais encore faut-il, pour l'appliquer, que le péché soit réel, et que le pécheur ait été auparavant averti, repris par ses frères, selon le commandement même de Jésus-Christ \ »

Discours sur l'obligation d'envoyer les enfants à VécoU '. — « L'indifférence devient générale; le culte de Mammon grandit. Le temps vient où trois ou quatre villages réunis ne trouveront plus le moyen d'entretenir un pasteur. Les hommes bientôt nous manqueront. Jadis on jetait son argent dans des choses insensées ; pourquoi les riches ne créent-ils

» Eri., XXXI, 126.

• Erl., XX, 1.

SA VIE ET SON œUVRF. 501

pas des fondations pour l'entretien des écoles? pourquoi ne vient-on pas en aide aux parents trop pauvres pour bien élever leurs enfieints? pourquoi i^autoritë civile ne rend-elle pas rinstruction obligatoire pour tous? Quelle admirable vocation que celle de l'instituteur! elle est aussi noble, aussi nécessaire que le ministère évangéiique. G*est lui qui élève et plie sous la Parole de Dieu la docile jeunesse, tandis que nous autres prédicateurs, nous nous efforçons trop souvent en vain de redresser des hommes qui ne peuvent plus Têtre ' . »

Tous ces travaux commencés, interrompus, repris au milieu de ses souffrances, ne lui plaisaient guère. « Je deviens verbeux, disait-il, je tombe dans ce que Gicéron appelle « le radotage des vieillards. » — « O mon cher Brentz, quand je compare mes écrits aux vôtres, j'éprouve une véritable confusion. Je ne vous flatte point; ce n'est pas vous que je loue, mais TEsprit qui est en vous, esprit gracieux, paisible, modéré. Votre langue aussi a plus d'art, est plus pure, plus limpide, et, par conséquent, plaft et saisit davantage. Mon style à moi est inculte, informe; c'est une forêt, un chaos de paroles. Je suis le soldat toujours en mouvement, toujours enflammé, qui se bat contre des monstres innombrables. S'il m'est permis de faire une comparaison du grand au petit, j'ai reçu quelque chose de cet esprit multiple d'ÉIie {I Rois, xix), tempête, tremblement de terre, feu du ciel, qui renversent les montagnes et brisent les rochers. Vous, au contraire, et ceux qui vous ressemblent, vous êtes le vent doux et subtil qui rafraîchit, voilà pourquoi j'aime tant vos écrits. Je me console en peu-

' Il écrivit encore à la même époque deux ouvrages assez importants : Exhortation au sacrement du corps et du sang de Notre-Seigneur^ dans lequel il combat le sacrifice de la messe; Sur Vart de traduire^ et sur l'intercession des Saints, ou il défend sa tmduction du fameux passage de l'épitre de saint Paul aux Romains (m, 28) : « L'homme est justifié par la foi seule, sans les œuvres de la loi. « Ses adversaires lui avaient vivement reproché d*avoir introduit dans sa traduction le mot seule.

sant que notre Père céleste, dans sa vaste maison, emploie aussi des serviteurs tels que moi, grossier envers les grossiers, dur envers les durs, un coin pour faire éclater les grosses souches. Quand il tonne, il n'envoie pas seulement la pluie bienfaisante, mais aussi son tonnerre effrayant, Téclair qui purifie Tatmosphëre \ »

Les derniers jours de la diète avaient été marqués par une reprise heureuse des négociations avec les sacramentaires, ou pour parler plus exactement, avec les évangéliques de la haute Allemagne. Jusque-là, tous les efforts du landgrave de Hesse en faveur d'une union avaient échoué. Zwingle avait envoyé à l'Empereur une confession particulière dans laquelle, au grand scandale de Mélanchthon, il reprochait aux luthériens « de soupirer encore après les oignons d'Egypte » . Les députés de Strasbourg, Bucer, Capiton, Hédion, conjointement avec ceux de Constance, Memingen et Lindau, après d'inutiles démarches dans le sens d'une action commune, avaient aussi pris le parti de présenter la leur {Confessio Tetrapolùana, 15 juillet). Mais quand il fut bien avéré que nulle réconciliation n'était désormais possible avec le parti catholique, il se fit une détente dans les esprits. Bucer, toujours sur la brèche, reprit courage, conféra avec Mélanchthon, rédigea des propositions nouvelles dans lesquelles il cherchait à démontrer Taccord intime de sa doctrine avec celle des luthériens; puis, soudainement, il partit pour Cobourg, vint trouver Luther lui-même et eut avec lui de longs entretiens (19 et 20 sept.). Luther, qui, peu de temps auparavant, avait écrit à Mélanchthon : a Je déteste la fausseté de ces gens » , ne fut pourtant point insensible à ses objurgations :

« Bucer a été député vers moi à Cobourg, et nous nous sommes familièrement entretenus de toute cette affaire. Je l'ai exhorté à être sincère, et si je ne me trompe, il y a main-

iDB W., IV, 1W7.

tenant grand espoir d'un accord. Il faut prier contre le Diable. »

L'accord ne se fit point; mais il était vivement désiré de tous, et les premières bases en furent posées \

Maintenant le long drame, dpnt Lutbern*apu être acteur, mais qu'il a dominé par son àme, par son courage et sa volonté de fer, est fini. Dans ces grandes assises le Protestantisme s'est solennellement affirmé. On sait désormais ce qu'il est et ce qu'il veut ; la rupture avec le passé est complète; un nouveau monde s'est levé qui va, de lutte en lutte, de souflFrances en souffrances, conquérir, émanciper les âmes.

Tous ces Protestants ont été héroïques, et ils quittent la diète comme après un grand sacrifice accompli. — L'Électeur arriva le 4 octobre à Cobourg avec ses théologiens et ses conseillers, toute la vaillante cohorte se mit en marche vers le pays, d'où ils avaient été si longtemps absents. Luther, heureux du dénoûment, demande au compositeur bavarois Senfel de lui écrire l'harmonie d'un In pace sur ces paroles du psaume : «Je mecoiTcherai et je dormirai en paix. » — «J'espère, lui écrit-il, que la fin de ma vie est proche; le monde me hait et ne peut me supporter ; moi, je suis dégoûté de lui et le déteste. Que le bon et fidèle pasteur reprenne mon àme ! »

Puis il prêche en route de bons sermons pour Tédification de son prince, et recrée son pauvre corps malade dans la compagnie d'amis tant désirés. A Altenbourg, Spalatin l'héberge chez lui et fête son retour. Mélanchthon, toujours plongé dans sa tristesse, toujours préoccupé, travaille à compléter son admirable Apologie de la confession. A table, il écrit encore. Luther impatienté lui arrache la plume des

* Di W., IV, 168, 191. — C. R. II, 187.J35 et u.

mains : « Allons, Philippe, ce n'est point par le travail uniquement, c'est par le repos et la joie qu'on sert le Seigneur. » Le ] 1 octobre on arrivait à Wittenberg, et le dimanche suivant, Luther montait en chaire et prêchait à son église si longtemps privée de sa parole '.

» Spai., ititn., XX, st. — Seck., JI, 201. — MâTm., VII 1, XII, XIV. — Dk W., V, 58. — Ewc, t09.

FIN ou TOME DEUXIÈME.

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