‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 42 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

Pontanus (Briick), chancelier de Tëlecteur de Saxe, et Sébastien Heller, chancelier du margrave ; les théologiens Philippe Mélanchthon, Eberhardt Schnepf et Jean Brentz.

Jamais on ne fut si près de s^entendre qu'en cette occasion mémorable. Le désir, des deux parts, en était si yii qu'on eût cru un instant que ce grand schisme qui divisait TAIIemagne en deux camps ennemis ne reposait que sur un malentendu. La commission travaillait avec un zèle et des espérances extraordinaires. Elle avait pris la Confession d'Augsbourg pour base de ses discussions.

Dès le début, il s'établit une entente imprévue sur les principaux points de doctrine : Dieu, la personne de Jésus- Christ, le ministère, le baptême, la Sainte Cène, Tusage des sacrements, le libre arbitre. Bientôt on s'accorda aussi sur le péché originel, la foi justifiante, les œuvres. Tous ces grands dogmes, pour lesquels Luther avait livré de si durs combats, étaient facilement acceptés par les catholiques, avec quelques modifications qui paraissaient alors de peu d'importance. Eck, la tète théologique de son parti, était modéré, fécond en ressources, et depuis longtemps déjà Mélanchthon était entré dans la voie des concessions. Il semblait à tous qu'on arrivait à la fin du schisme.

Néanmoins l'accord n'était qu'à la surfece et ne reposait que sur de perpétuelles équivoques. Ainsi Ton admettait l'article 10 sur la Sainte Gène, tout en sachant bien que Luther et les protestants repoussaient la transsubstantiation, dogme que l'on n'était nullement disposé à abandonner. Ainsi l'on s'accordait sur l'article 18 touchant le libre arbitre, et l'on n'ignorait pourtant pas l'abime qui séparait la doctrine catholique de la doctrine réformée, puisque c'est précisément sur ce point qu'avait eu lieu la lutte célèbre entre Luther et Érasme ; mais on cherchait à jeter un voile sur les discordes passées. Puis, si grandes que fussent ces concessions doctrinales, il n'était pas impossible de leâ reprendre une à une

par une interprétation catholique. On avait donc plus accordé les apparences que la réalité. En cédant ainsi sur des points de dogme, les catholiques faisaient acte de sagesse politique, et ils espéraient amener les protestants à faire à leur tour des concessions sérieuses sur Timmense chapitre des abus. Aussi retrouvèrent-ils toute leur énergie pour la défense de ce qu'il leur importait le plus de maintenir intact : rintégrité de l'Église, sa hiérarchie, ses droits et la source de sa puissance extérieure.

On n'eut pas trop de peine à s'entendre sur l'autorité des évéques et les cérémonies extérieures. Mélanchthon, que les excès révolutionnaires des dernières années avaient irrité et effrayé, allait à la dernière limite des concessions possibles et y entraînait ses amis. Le retrait du calice dans la Sainte Gène, le célibat des prêtres, les messes privées furent les pierres de scandale contre lesquelles les habiles négociateurs vinrent échouer. Ici, Rome ne pouvait rien céder d'essentiel sans ruiner d'un même coup son autorité. Tout ce qu'on pouvait accorder aux protestants, c'était une concession temporaire de la communion sous les deux espèces, semblable à celle qu'on avait faite au concile de Constance en faveur des Bohémiens. 11 en était de même du célibat des prêtres. 11 était clair que l'Église romaine ne pouvait aban«« donner la base même de sa puissante hiérarchie. Les négociateurs catholiques offraient bien aux protestants de supporter, jusqu'à la décision du prochain concile, le mariage de leurs pasteurs comme un mal sans remède, mais ils n'en accordaient ni la validité ni la continuation. Touchant le sacrifice de la messe, ils espéraient bien lever leurs scrupules au moyen de termes subtils et ambigus, mais ne jamais abandonner la notion même du sacrifice, et les messes privées, source de tant de revenus, une abomination aux yeux des évangéliques.

Luther, qui ne voyait dans ces négociations qu'un piège

4S4 LUTUEB.

tendu à la simplicité de ses amis, retint ceux-ci sur la pente où ils se laissaient entraîner :

14 août, à Mélanchtlion.

M Que Dieu hâte votre retour. Ne vous ai-je pas prédit que vous vous crucifiez en vain au sujet des traditions, parce que cette matière est au-dessus de Tentendement des sophistes? On a toujours disputé sur la loi, les plus grands hommes eux-mêmes; et c^est une grâce apostolique d'en juger purement et certainement. Nul auteur, hormis saint Paul, n'a écrit sur ce sujet d'une manière juste et parfeite, parce que, pour juger la loi, il fisiut être mort à toute raison. L'esprit est ici seul juge '. »

516 août, au duc Jean.

<« La communion sous une seule espèce est une invention humaine, cela est certain, elle n'est pas fondée sur la Parole de Dieu ; elle la contredit. La communion sous les deux espèces y est clairement enseignée; il nous est donc impossible d'accorder qu'on ait le droit de retirer le calice. Même réponse à faire au sujet des messes privées, pures inventions humaines, sans appui dans la Parole de Dieu, sources d^abus. Ils disent qu'ils ne nous forceront pas à les rétablir; ils demandent simplement que nous ne nous y opposions point. Nous ne les empêchons certes pas de faire ce qui leur con* vient; mais il nous est impossible d'y donner notre assentiment. Si l'on tolère une seule de ces inventions humaines, toutes les autres y passent. Si nous acceptons les messes privées, laissons alors tomber l'Évangile tout entier; car il n'y a pas de raison pour accepter une de ces inventions humaines et repousser les autres. Nous pouvons céder les choses qui sont en notre puissance ; mais quant à ce qui ne nous appartient pas, nous les prions de ne pas l'exiger de

* Db W., IV, 134.

^ Db W., IV, 140 8i, — Mêmes conclusions dans un avis du mois

26 août, à Spalatin.

« J'apprends que vous avez accepté cette tâche admirable de mettre d'accord le Pape avec Luther; mais le Pape ne veut pas et Luther s'en excuse. Si vous parvenez à les unir malgré eux, je suivrai votre exemple et je concilierai Jésus-Christ avec Bélial. Je sais que ce n*est pas volontiers, mais pressés par les événements ou plutôt par les ruses de ces revenants de Spire, que vous vous êtes laissé entraîner à cette vaine œuvre. Christ, qui jusqu'ici a été votre force, sera encore aujourd'hui votre sagesse; et ces ruses italiennes n'auront aucune prise sur vous ' . »

26 août, à Mélanchthon.

a Autour de vous tout est pièges et embûches : Campejus, l'évêque de Salzbourg, ces revenants de Spire qui ont passé le Rhin. Vous dites que Eck a été amené par vous à confesser que nous sommes justifiés par la foi; plût à Dieu que vous l'eussiez amené aussi à ne pas mentir ! Eck confesse la justification par la foi? et cependant le Pape persévère dans ses abominations; il persécute, il tue, il damne les confesseurs de cette doctrine; tous nos adversaires agissent de même; et, tandis que vous cherchez les conditions d'un accord et que vous vous fatiguez en vain, eux ne cherchent que des occasions et des prétextes pour nous accabler... Quant au rétablissement du pouvoir des évéques et de leur juridiction, prenez donc garde de ne pas leur accorder plus qu'il ne vous appartient, afin que nous ne soyons pas forcés de recommencer pour la défense de l'Evangile une guerre plus difficile et plus périlleuse. Je sais bien que vous ne faites pas entrer l'Évangile dans ce pacte, mais je crains que si nous ne cédons pas à tous leurs désirs, ils ne découvrent dans la suite leur perfidie. Ils interpréteront vos concessions

d'août adroftsé a ses amis : En quoi etjut<fu*oti est-il possible de céder aux adversaires? Walch., XVI, 1700 ss.

*DbW., IV, 14i.

480 LOTHER.

d*une manière large, plus large, toujours plus large; et celles qu'ils nous font, d^une manière étroite, plus étroite, toujours plus étroite. En somme, toutes ces négociations pour nous accorder sur la doctrine me déplaisent comme étant sans résultat possible, à moins que le Pape ne Teuille abolir sa papauté. G^est assez d'avoir rendu raison de notre foi et demandé la paix. Gomment espérer de les convertir à la Vérité^?»

26 août, à J. Jonas.

« Par respect pour Jésus-Ghrist et par amour pour moi, croyez tous, je vous en supplie, que Gampejus est un insigne démon. Je ne puis assez dire combien je suis violemment ému des conditions que Ton ose vous proposer. Ils se moquent de nous et se rient de notre croix. Voilà bien Fart diabolique de Gampejus et du Pape : Ils nous ont d*abord attaqué par la violence et les menaces; n^ayant pas réussi, ils recourent maintenant à la ruse et au mensonge*. »

On avait nommé une sous-commission de six membres (le 24 août) dans Tespérance qu^elle réussirait à trancher les dernières difficultés. Le docteur Eck s'y trouvait encore en présence de Mélanchthon. Celui-ci, heureux d'avoir sauvé les grandes lignes de la foi évangélique (il le pensait du moins), ne croyait pas acheter trop cher la paix si désirée, à ses yeux si nécessaire, par des concessions sur des points secondaires et dans le domaine des choses indifférentes telles que l'intercession des saints, le maintien des couvents, le rétablissement des jeûnes, des cérémonies du culte, des jours fériés et de la juridiction épiscopale. Mais alors une clameur s'éleva contre lui au sein du parti évangélique. Les députés de la Hesse, ceux de Nuremberg surtout, qui avaient tant à perdre par le rétablissement des juridictions épisco-

> Db W., IV, 145.

« De W., IV, i4T.

pales, poussèrent un cri de détresse, accusèrent violemment Mëlanchthon. On ne parlait de rien moins que d'une grande trahison. L'accusation parvint à Luther, par Spengler, et Témut profondément, bien qu'il fût sûr de ses amis. « Le Diable, ne pouvant être lion, se fait serpent, écrit-il à Spalatin... Ils cherchent à dominer la foi et les consciences ; ils voudraient, par leurs artifices, vous détourner de la Parole; mais je ne crains rien. Vous ne céderez rien de l'Évangile. Si vous cédez, alors je me mettrai en avant et je leur dirai toute ma rhétorique. S'il vous arrivait de faire ce que, parla grâce de Dieu, vous ne ferez pas, c'est-à-dire à leur accorder des choses contraires à l'Évangile ; s'ils parviennent enfin à mettre Taigle dans le sac, alors, n'en doutez point, Luther viendra, et, magnifiquement lui rendra sa liberté. C'est ce que je ferai aussi vrai que Christ vit. Ne craignez donc point ceux dont vous avez déjà vaincu la violence. Luther est libre ; le Macédonien l'est aussi. »

A Jonas.

a Mon Jonas, j'ai recommandé notre cause à Jésus-Christ, et il m'a répondu qu'elle est toujours la sienne. Maintenant que nos adversaires, désespérant de la violence, ont recours à la ruse, je n'ai plus grande crainte, je m'assure au contraire que si nous travaillons à notre honte , lui, veille pour sa gloire. Ils se vantent que vous leur avez beaucoup cédé. Quelles que soient les concessions que vous leur faites, veuillez en excepter l'Évangile, comme j'ai fait à Worms. Soyez joyeux et revenez. Je ne suis pas encore guéri de mes bourdonnements d'oreille , et FinUammation de ma gorge augmente {gutturis arrosio augetur) ; mais j'ai assez vécu et assez fait. Vienne mon heure quand il plaira à Celui que j'espère voir un jour et qui a prodigué sa vie et son sang pour le pauvre pécheur Luther. »

A Mélanchton il ne fait entendre qu'une parole d'affection et d'encouragement : « Agissez virilement , et fortifiez vos

cœurs, ô TOUS qui c opérez en Dieu. » — Et si anxieux qu'il soit lui-même, il essaye de rassurer Spengler et ceux de Nurember{j[ : « Je vois par votre lettre combien votre cœur est ëmu h la pensée que nos amis h Augsbourg ont fait de trop g[randes concessions. Je leur ai écrit à ce sujet et leur écris encore; mais j'espère qu'il n'y a nul danger. Alors même que Christ se présenterait là avec quelque faiblesse, on ne le renversera pourtant pas de son trône. J'ai recommandé notre cause à Dieu, et je la garde encore tout entière entre mes mains. Aussi longtemps que Jésus-Christ et moi serons unis, personne ne la déshonorera. Si même, ce que je ne suppose pas, on jBaisait trop de concession, rien pourtant ne serait perdu; car la guerre recommencerait... On ne fera rien contre l'Évangile; tranquillisez*vous'.»

Les craintes de Spengler et de ses amis étaient exagérées. Les protestants n'acceptèrent pas les propositions des catholiques sur le calice, le mariage des prêtres, les messes privées, renouvelèrent leur appel à un futur concile; et ces derniers ne pouvant se contehiter des concessions qu'on leur avait jBaites touchant la puissance des évêques et la juridiction ecclésiastique, les négociations furent rompues.

Il nous fisiut, ici encore, passer rapidement sur les dernières péripéties de ce grand drame et renvoyer pour les détails aux historiens particuliers. L'espoir qu'avaient les chefs catholiques de pousser les protestants à accepter cette espèce d'intérim qui les ramenait au statu quo avant la Réforme, ayant été déçu, grâce, il faut le dire, à la fermeté du chancelier Brùck, l'Empereur reprit en mains toute l'affiiire. Le 7 septembre, après en avoir délibéré avec les États catholiques, il convoqua l'électeur de Saxe et les princes confédérés, et à diverses reprises leur exprima son étonnement et son déplaisir de leur inconcevable obstination, leur

« Dr \V., IV, 154, 156, 157, 158.

enjoig^nant avec menaces d'avoir à renoncer à leurs hérésies, à leur secte, et h rentrer dans la foi commune de Pempire. Ceux-ci répondirent dignement qu'ils n'étaient pas une secte, en appelèrent de nouveau h leur bon droit, à leur conscience^ h TÉvangile de Dieu, et la chose en resta là.

Tant de déconvenues n'avaient point lassé la patience des négociateurs obstinés. Il semblait aux yeux de ceux qui ardemment désiraient la paix, que des nuances seules, non de foi, mais d'usages extérieurs, séparassent les deux communions. Mélanchthon, d'un autre côté, toujours frappé des horreurs de la guerre qu'il entrevoyait, travaillait au rapprochement avec une sorte de passion qui souffrait à peine d'être contredite, et presque avec emportement contre les siens. Des conférences eurent donc lieu dès le 11 septembre entre lui, le chancelier Brlick d'une part, Georges Truchsess et le chancelier Vehus de l'autre, en même temps que le duc Henri de Brunswick s'abouchait avec le prince Jean Frédéric de Saxe. Les catholiques cherchaient à établir un modus t;ii;en^e acceptable, et pensaient l'avoir trouvé à ces conditions, qu'en attendant les décisions du futur concile, le canon de la messe serait maintenu, les biens des couvents, placés sous le séquestre de l'Empereur, et que les princes protestants ne donneraient point asile à leurs coreligionnaires sujets des princes catholiques.

Il est difficile de dire jusqu'à quel point Mélanchthon, ardent pour la paix, s'était laissé gagner à ces ouvertures. Toujours est -il qu'un grand désarroi se mit dans le parti protestant. L'Électeur circonvenu, malade, paraissait devoir céder; le chancelier Brûck seul parmi les Saxons résistait. Alors pour la seconde fois les députés de Nuremberg poussèrent un cri d'alarme.

« C'est par une grâce particulière de Dieu (écrit Baumgatner à Spengler) que notre confession de foi a été faite et lue en un jour; car s'il en eût été autrement, il y a longtemps que nos théologiens en eussent rédigé une autre. Philippe

est deyenu plus enfant qu'un enfont ; Brentz est inhabile, rude, grossier ; Heller est rempli de craintes ; et ces trois-Ià ont ôtë tout cœur au pauvre Margrave. L'Électeur n'a d'entendu dans cette affaire que le seul docteur Bnick ; mais on accable celui-ci de soucis et de dégoûts. Les autres théologiens saxons n^osentpas résistera Philippe, etc.»

«Je vous en prie, pour l'amour de Dieu et de sa Parole, écri» vez au docteur Luther d'arrôter Philippe. 11 le doit, lui par qui Dieu a redonné au monde sa Parole. Nul, depuis Tonverture de la diète jusqu'à ce jour, n'a feit plus de mal à l'Évangile que Philippe. Il en est arrivé à une telle suffisance qu'il n'écoute plus personne, ne souffre aucun conseil. Il ne fieiit que menacer, jurer, effrayer, etc. ^ »

Wenceslas Link, au nom de ses amis, se fit auprès de Luther l'écho des mômes plaintes.

Luther suivait toutes ces négociations avec un détachement parfait; elles lui paraissaient vaines, puériles, dangereuses; il n'y voyait que pièges tendus à la simplicité de ses amis; parfois il s'iritait de l'obstination de ces derniers. Néanmoins il s'appliquait à les soutenir, certain d^ailleurs qu'il saurait les empêcher de compromettre le parti et de Uvrer l'Évangile à ses adversaires :

il septembre, à Méianchthoa.

« Je languis à force de désirer votre retour. Plaise à Dieu que vous nous reveniez, même maudits du Pape et de l'Empereur. Il en est un plus grand que le Pape, César et leur Dieu, qui a dit : « Le salut vient du Seigneur, sa bénédic- « tion est avec son peuple. » Le Seigneur vous vengera des pièges, des ignominies des sophistes et des papistes. — Je ne réponds rien à Bucer ; vous savez que je déteste les ruses et les fourberies, et ces gens-là ne me plaisent pas. Ils ne parlent pas comme ils ont enseigné jusqu'ici ; et pourtant ils n'avouent

« Walch., XVI, 1791, 1840.

pas leurs erreurs, et ne s^en repentent nullement, puisqu'ils persistent à assurer qu'il n'y a jamais eu de désaccord entre nous. Ils veulent donc que nous confessions qu'ils ont enseigné une doctrine pure, et qu'en les combattant nous étions des fous ! C'est ainsi que de toutes parts le Diable ruse contre notre confession, vaincu par la Vérité, impuissant à la détruire.

« Ce n'est pas volontiers que j'accepte l'absence de Pomeranus... car notre Église et notre Université ont besoin de lui. Atteint par les ennuis de la vieillesse, frappé dans ma santé, dégoûté de la vie, je ne pense pas que j'aurai à vivre et à supporter longtemps encore ce siècle maudit. Vous ferez alors ce que l'Esprit vous suggérera. Mais, je vous en supplie, mon Philippe, ne vous tourmentez pas des accusations de ceux qui disent que vous avez trop cédé aux papistes. Il faut aussi qu'il y ait parmi nous des faibles dont vous devez supporter les infirmités, à moins que vous ne méprisiez l'exhortation de saint Paul. {Rom., xv.) Ils ne comprennent pas suffisamment cette juridiction rendue aux évéques; ils ne regardent pas aux conditions qui y Sont jointes. Plût à Dieu que les évéques l'acceptassent avec de pareilles conditions * ! »

12 septembre, à W. Link.

« Nous vivons ici comme dans un autre monde, ne sachant rien d'Âugsbourg depuis longtemps. Tousse taisent à l'envi, conmie s'ils étaient vaincus, prisonniers ou morts *. »

15 septembre, à Mélancktkon.

« Hier, notre jeune prince est arrivé ici, subitement, avec le comte Albert, hôtes assez inespérés. C'est avec joie que je les ai vus hors de cette cohue ; plût à Dieu que je vous visse bientôt aussi, échappés de là, puisqu'on ne vous renvoie pas. Vous n'avez que trop fait déjà; il fieiut maintenant laisser agir

» Db W., IV, 16Î.

a De w., IV, 164.

le Seigneur. Soyez homme et espérez en lui. — Souvenez-yous que vous êtes tous comme Loth à Sodome, et qu'ils doivent vous crucifier jour et nuit par leurs œuvres abominables; mais il est écrit : « Dieu sauvera ses justes de la tentation. » Vous avez confessé Jésus-Christ, vous avez offert la paix, vous avez obéi à César, supporté les injures; vous avez été saturés de blasphèmes, et vous n^avez point rendu le mal pour le mal. Bref, vous avez fait dignement une œuvre sainte, comme il convient à des saints. Réjouissez-vous maintenant au Seigneur; justes, égayez-vous! Assez longtemps vous avez été attristés dans le monde ; élevez vos tètes, regardez. Votre rédemption est proche. Je vous canoniserai comme des membres fidèles de Jésus-Christ; quelle autre gloire vous feut-il encore?...

« Le prince m'a htit don d'un anneau d'or ; mais comme pour me montrer que je ne suis pas né pour cela, l'anneau s'est échappé de mon doigt, est tombé à terre. (Il est en effet trop grand et trop large pour mes doigts.) J'ai dit alors : « Tu es vermis et non homo. Tu es un ver et non ud « homme. » C'est à Faber et à Eck qu'il fallait le donner; ce qu'il te faut à toi, c'est une bague de plomb et une corde de chanvre au cou. — Il voulait aussi me faire l'amitié de me prendre avec lui et de me reconduire à la maison ; mais je lui ai demandé la permission d'attendre votre retour, afin qu'après un tel bain je puisse essuyer la sueur de vos corps * . »

On lui avait envoyé les termes de l'accord projeté par les négociateurs catholiques, Truchsess et Vehus. Il y répondit, dans un avis motivé, nettement et brièvement : « C'est du lard dans une souricière, pour nous prendre ; accepter de pareilles conditions, ce serait tuer Jésus-Christ et renier sa Parole *. »

C'est alors qu'arrivèrent jusqu'à lui les plaintes alarmées

» De W., IV, 165.

»Walch.,XVI, 1825.

SA VIE ET SOBf OEUVRE. 493

de ceux de Nuremberg, et la lettre de Wenceslas Liuk. Si sûr qu'il fût de la droiture d'iatention de ses amis, il ne put se défendre d'une vive anxiété à la pensée que leur faiblesse compromettait TÉvangile. Il crut au péril; mais ne voulant pas accabler des hommes qui pliaient sous le fardeau d'une si lourde responsabilité, il leur écrivit avec une exquise retenue, et tous les ménagements que son cœur lui inspirait, en même temps qu'il rassurait les autres en leur disant : « Ne craignez rien, je suis toujours là. » Voici les lettres :

20 septembre, à W. Link.

a Fâchez-vous, mais ne péchez pas. J'ai lu, mon Link, vos très-graves plaintes sur notre Philippe ; si je ne savais, par les lettres que j'ai reçues dimanche dernier de nos amis d'Augsbourg, que notre affaire est remise à l'Empereur, j'en eusse été violemment troublé. J'espère que vous ne tarderez pas à apprendre qu'elle est à un autre point que vous ne le supposez. S'il en est autrement, je vais leur envoyer, par Spangenberg, une épftre pressante. Je leur ai déjà fait savoir qu'il est, selon moi, impossible d'accepter de semblables propositions, et je ne sais encore si je les ai amenés à les répudier. Je pense qu'ils sentent eux-mêmes combien funestes, honteuses et sacrilèges sont ces conditions avec lesquelles nos adversaires, orgueilleux et superbes, se moquent de notre faiblesse et se jouent ouvertement de nous. Christ, qui les aveugle et les endurcit afin qu'ils ne croient pas à l'Évangile, leur prépare une nouvelle mer Rouge et les pousse à leur inexorable destin. Qu'ils aillent donc en leur lieu et qu'ils périssent! Le Seigneur sera avec nous. C'est pourquoi, je vous en prie, laissez tomber votre indignation. Philippe, bien qu'il ait traité avec eux de diverses conditions, n'a jusqu'ici consenti à aucune d'elles. Je pense que Jésus-Christ se sert de ce masque pour tromper nos tompeurs, pour leur donner de fausses espérances et de dusses joies, leur faire croire que nous avons tout cédé, qu'ils sont nos vainqueurs, et finale-

404 LVTHER.

ment leur prouver qu^iU se sont tendus un piège à euxmêmes. Voilà comment j^interprète les concessions des nôtres , rassuré par ce fait qu'elles seront yaines sans mon assentiment. Et quand même, ce qu'à Dieu ne plaise! j'en viendrais à consentir à ces sacrilèges et à ces perfidies, est-ce que TÉglise entière et tout l'Évangile ne s'y refuseraient pas ^ ? »

Même date, à Mélanclithoa.

« Vous ne sauriez croire, mon Philippe, de combien de cris et de lettres je suis accablé, lettres remplies de plaintes contre tous, mais contre vous particulièrement. Je vous récris bien malgré moi, car je ne voudrais vous contrister en rien, moi de qui vous ne devriez recevoir que des consolations dans la grandeur du fardeau que vous portez; c'est aussi ce que je me suis toujours efforcé de £aire. J'ai donc maintenant à lutter contre nos amis et contre leurs lettres. Voici comment je me défends : Premièrement, leur dis-je, nos amis d'Âugsbourg ne m'écrivent rien de cela ; ils parlent au contraire tout autrement. »

« Je crois, cher Philippe, à vos paroles plus qu'à leurs plaintes, à moins que vous ne me cachiez quelque chose, ce que je ne pense pas. Je m'assure que vous n'abandonnez rien de l'Évangile ni de notre confession. Mais puisque nous leur avons exposé cet Évangile et cette confession, à quoi bon maintenant les préciser? Ne sait-onpas depuis longtemps que nous avons spontanément offert à nos adversaires d'accepter d'eux et de leur rendre tout ce qui est en notre pouvoir, notre conscience et l'Évangile étant saufs? Je ne redoute donc rien pour notre cause, mais je crains pour vous la violence et les embûches. C'est pourquoi je vous prie, au nom de Christ, de m'éerire à moi ou à nos amis de Nuremberg, aussitôt que vous le pourrez, tout ce qui a été fait depuis votre dernière lettre. Les lettres tragiques de nos amis me poussent à me demander s'il ne s'est point passé quelque chose de graye^^

i De W., IV, 167.

Dernièrement, à table, en présence du jeune prince, quel- , qu^un a murmure quelque chose de semblable. J'ai dissimulé et j'ai répondu : «On ne m*a rien écrit; j'attends des let- « très. » Faites donc en sorte que j'aie de quoi leur fermer la bouche *. »

Même date, à J. Jonas.

« J'ai compris par votre dernière lettre, cher Jonas, que vous n'avez rien cédé aux exigences des adversaires ; je m*en réjouis et j'attends de jour en jour que vous reveniez, maudits ou bénis. Mais voici qu'éclatent contre vous des tonnerres et des foudres. Plusieurs des nôtres, et des plus considérés, vous accusent d'avoir tout trahi, d'avoir acheté la paix par vos concessions. Je sais, leur ai-je répondu , ce que nos amis m'ont écrit, à savoir qu'ils ont repoussé les conditions proposées par les adversaires, et que l'affaire est retournée à l'Empereur. Voilà ce que je crois, et je m'y tiens. Mais comme ils insistent et reviennent sans cesse à la charge, s^écriant que vous prétendez que Luther aussi a cédé avec vous, que par conséquent il y a plus grand péril de votre part que de la part de notre ennemi, je n'ai pu que répondre : « Âh ! sMI en est ainsi, le Diable a mis la division parmi «nous!» Pour moi,je n'accepterai pas les conditions que vous appelez si plaisamment : « unvergreifliche^ unbeschliesli" « che Mittel » , alors même qu'un ange du ciel voudrait m'y contraindre. Que font, en e£Fet, nos adversaires ? Ils ne nous cèdent pas d'un cheveu, et ils veulent que nous leur cédions le canon, les messes, le sacrement sous une seule espèce, le célibat, l'ancienne juridiction; bien mieux, ils exigent que nous confessions qu'ils ont enseigné le vrai, agi, tué avec justice, et que c'est à tort que nous les avons accusés! Ils veulent que notre propre témoignage les justifie et nous condamne ! Ce n'esT^point là nous rétracter simplement, mais trois fois nous maudire et les glorifier. Mais à quoi bon vous

1 De W., IV, 168.

en écrire plus longuement?... Àccordon»>leur le canon seul, ou les messes privées; cette seule concession nous amène à nier toute notre doctrine, à affermir la leur...

tt Nous n'avons point à nous inquiéter de la guerre prochaine, mais à croire simplement et à nous confier. Je ne vous écris pas ceci dans la pensée que vous céderez quelque chose; mais la Tioience tragique des lettres dont les nôtres m'accablent me conduit à tout craindre. Bref, je ne céderai pas d'un seul cheveu à nos adversaires, voyant que ces hommes, orgueilleux et méchants, se jouent de nous et s'enhardissent de notre faiblesse. Je connais le génie de Eck; c'est son art ou mieux sa nature de détourner son adversaire du point en discussion pour le fisiire tomber dans les pièges qu'il lui tend... J'éclate presque de colère et d'indignation. Je vous supplie de vous ariéter, de rompre toute négociation, de revenir. Ils ont notre confession ; ils ont l'Évangile; qu'ils Pacceptent s'ils le veulent; sinon qu'ils uillent en leur lieu. Si la guerre est au bout, que la guerre vienne; nous avons assez prié et assez fait. Pardonnez-moi, mon Jonas, de répandre dans votre cœur le chagrin dont le mien est plein ; mais ce que je vous écris, je l'écris à tous. Que le Seigneur Jésus vous ramène sains et courageux; qu'il vous comble de sa joie ' ! »

Les concessions qu'il redoutait ne furent pas faites; les négociations étaient rompues dans le temps même où il écrivait ces lettres émues. Spengler, « pour ne point peiner inutilement ces excellents hommes » , ne les laissa pomt parvenir à destination.

Enfin, le 22 décembre, l'Empereur convoqua les États protestants et leur communiqua sa volonté suprême. Le décret dont lecture leur fut donnée, portait en somme que les pro-

» DbW.,IV, 169.

testants persévérant dans leurs erreurs et leur séparation, malgré la réfutation que de savants hommes avaient faîle de leur doctrine, il regrettait qu'on n*eût pu tomber d'accord et se voyait contraint de les laisser partir. Il leur accordait jusqu'au 15 avril prochain pour se réconcilier avec TÉglise et les autres États de l'Empire, et leur jBaisait défense de s'opposer au rétablissement des anciens usages. En vain ceux-ci, par l'organe du chancelier Briick, demandèrent-ils un congé plus doux, l'Empereur fut inflexible et refusa même de recevoir l'Apologie de la Confession d'Augsbourg que Mélanchthon avait rédigée. Ils n'obtinrent pas même ce qu'ils avaient si ardemment désiré : l'assurana de la paix et le libre exercice de leur religion.

Quelques jours auparavant, l'électeur de Saxe était parti,, fatigué, abreuvé de dégoûts, mais inébranlable. Quand il vint prendre congé de l'Empereur, celui-ci lui tendit la main et lui dit : «Je n'aurais jamais attendu de telles choses de votre amitié. » — L'Électeur ne répondit rien, et sortît de la chambre en versant des larmes.

« Je me réjouis du fond du cœur, lui écrivit alors Luther, de ce.que, par la grâce de Dieu, Votre Altesse est sortie de cet enfer d'Augsbourg; et bien que nous ayons à craindre la disgrâce des hommes et du Diable leur Dieu, la grâce de Dieu qui a commencé cette œuvre n'en sera que plus grande à l'avenir. Ils sont; comme nous, entre ses mains; ils ne pourront rien sans sa volonté ; ils ne feront pas tomber un seul de nos cheveux, ni de personne, sans sa permission. Je lui ai recommandé notre cause; c'est lui qui l'a commencée, je le sais; c'est lui qui l'achèvera, je le crois. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de créer et d'enseigber une telle doctrine. Puisqu'elle est de Dieu, et que tout dépend non de notre force et de notre savoir, mais de sa puissance et de sa sagesse, où sont donc ceux qui oseront s'élever contre lui et lui tenir tête? Laissez, au nom de Dieu, foire ce qui doit se faire. Il est écrit : « Les hommes sanguinaires et les impos-

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