II
tué, il a souffert la mort pour la vérité chrétienne, parce qu'il a repris la papauté impie qui lutte contre la liberté chrétienne et appesantit son joug intolérable de traditions humaines.
• a O Dieu, redonne-nous un homme pareil à cet homme, qui, inspiré de ton esprit, rassemble les débris de ta sainte Église et nous enseigne à vivre comme des chrétiens, afin qu'à la vue de nos bonnes œuvres, les infidèles, Turcs, païens, Indiens, désirent s'unir à nous et acceptent notre foi. Tu as voulu, avant déjuger le monde, que Jésus-Christ, ton Fils, fût mis à mort par les prêtres et qu'il ressuscitât pour monter au ciel. Tu veux aussi qu'à sa ressemblance Martin Luther, ton disciple, périsse égorgé par l'argent du Pape ; mais tu le rappelleras à la vie; et de même qu'à cause de la mort du Christ, Jérusalem fut condamnée à être détruite, ainsi tu détruiras la puissance tyrannique de siège romain. Ah Seigneur! donne-nous ensuite cette nouvelle et resplendissante Jérusalem dont parle l'Apocalypse et qui doit descendre du ciel. Donne-nous le pur et saint Évangile qui ne soit pas obscurci par des enseignements d'hommes... 0 Dieu! si Luther est mort, qui nous expliquera désormais ton Évangile avec autant de pureté? Que n'aurait-il pas écrit s'il eût vécu dix ou vingt ans encore? O chrétiens, unissez-vous tous à moi pour pleurer cet homme si riche de l'esprit de Dieu! etc. *. »
Luther était désormais à l'abri des poursuites de ses ennemis. Fatigué, malade, il éprouvait toutes les angoisses de la solitude. Il lui semblait qu'il eût mieux valu , pour lui et pour l'Évangile, de souffrir les dernières extrémités et d'offrir sa vie en sacrifice.
«Que faites-vous, mon Philippe? écrit-il le 12 mai à Mélanchthon, ne priez-vous pas pour moi, afin que cette retraite tourne à la gloire de Dieu? Ce n'est pas volontiers
* TuAUSiRG, DûrersBriefey Tagebûeher und Reime, Wien., 1872.
que j^y ai eonsenti, car je craignais qu'elle ne me donnât l'apparence d^un homme qui s'enfuit du champ de bataille; mais il n'était pas en mon pouvoir de m'opposer à ceux qui en avaient eu la pensée et qui me l'avaient conseillé. Mon plus ardent désir était de m'exposer hardiment à la fureur de mes ennemis et de leur tendre le cou.
a Tout le long du jour j'ai devant les yeux le tableau de l'Église et cette parole du Psaume : « Pourquoi as-tu fait les « hommes si vains ? » Dieu ! quel horrible spectre que cet abominable règne de l'Antéchrist romain! Je prends en haine l'insensibilité de mon cœur qui ne se résout pas en torrents de larmes pour pleurer les fils égorgés de mon peuple. Mais il n'y a personne qui se lève, qui tienne pour Dieu et qui fasse de son corps un rempart pour la maison d'Israël, dans ce jour suprême de la colère. 0 règne du Pape, tu'es bien la dernière lie de ce siècle ! Que Dieu ait pitié de nous!
« C'est pourquoi levez-vous maintenant comme un serviteur de la Parole, veillez sur les tours et les murailles de Jérusalem jusqu'à ce qu'elles tombent aussi sur vous. Reconnaissez votre vocation et les dons que vous avez reçus. Je prie surtout pour vous, et ma prière, je n'en doute point, a quelque efficacité. Priez aussi pour moi. Ensemble nous porterons notre fardeau. Nous resterons seuls pour le combat; et après moi votre tour viendra '. »
Confié à la garde d'un homme d'une fidélité éprouvée, le sire de Berlepsch, il avait revêtu le costume des chevaliers, l'épée au côté et la chatne d'or au cou, avec la longue barbe et les cheveux longs. Le secret fut si bien gardé que, parmi ceux qui l'entouraient et le servaient, bien peu se doutèrent que le mystérieux Junker Georges fût Thomme dont toute l'Allemagne parlait.
11 se mit au travail, modérément d'abord, pour tromper les
» De W., II, 1.
ennuis de la solitude. N'ayant guère que la Bible à sa disposition, il la relisait dans les textes originaux, le grec et l'hébreu, et écrivait un beau commentaire du psaume Lxvm \
Sitôt que, par l'entremise de Spalatin, il put correspondre avec ses amis de Wittenberg, il en saisit avidement l'occasion. Ses lettres apprirent bientôt à ceux-ci que l'œuvre condamnée par les puissances de ce monde n'était point anéantie. Éloquentes et tristes, parfois familières, elles font penser à l'aigle enchaîné qui frémit de ne pouvoir étendre ses ailes, au guerrier tombé dans la bataille, qui voit le combat se poursuivre sans lui. Elles sont écrites « de la région de l'air y de la région des oiseaux , du milieu des oiseaux qui chantent doucement sur le branchage et louent Dieu jour et nuit de toutes leurs forces, de la montagne, du désert y de l'île de Pathmos » .
Les premiers temps se passèrent dans une réclusion complète, adoucie parles égards et les soins dont il était entouré; puis lorsque l'Empereur fut occupé de sa guerre contre le roi de France, l'Électeur prit courage et lui fit donner plus de liberté. Il s'en allait alors à travers la forêt, écoutant chanter les oiseaux, cueillant des fraises; il se hasardait dans les localités voisines, à Rheinhardsbrunnen, à Eisenach et jusqu'à Gotha, suivi d'un serviteur fidèle qui l'avertissait quand il était sur le point de compromettre son incognito, et lui enseignait « la manière de se conduire en chevalier » .
Parfois aussi il accompagnait à la chasse les gens du château.
« Je suis allé deux jours à la chasse pour connaître un peu ce plaisir doux et amer (Y^uxuTcixpov) des héros; nous primes deux lièvres et quelques pauvres perdreaux, digne occupation d'hommes oisifs. Je théologisais au milieu des filets et des chiens : autant ce spectacle m'a causé de plaisir, autant c'a été pour moi un mystère de pitié et de
• Erl., XXXIX, 178.
douleur. Ne serait-ce pas une image du diable qui, par ses ëvéques, ses théologiens et ses maîtres impies^ chasse les innocentes petites bétes? Je sentais profondément ce triste mystère sur les âmes simples et fidèles.
ti En voici un autre plus atroce : J'avais sauvé un petit lièvre vivant; je Tavais enveloppé dans la manche de ma robe ; je m'écartais un peu quand les chiens survinrent, se jetèrent sur lui, lui cassèrent, la jambe droite et l'étranglèrent. Ainsi sévissent le Pape et Satan ; ils perdent même les âmes sauvées, et rien ne reste de mes efforts.
tt Enfin, j'en ai assez de la chasse. Je préfère celle où l'on perce de traits et de flèches ours, loups, sangliers, renards, et toute la gent des docteurs impies... Je vous écris ces plaisanteries afin que vous sachiez que, vous autres courtisans, mangeurs de bêtes, vous serez gibier à votre tour dans le paradis, et que Jésus le grand chasseur réussit à peine à vous prendre et à vous garder. Tandis que vous jouez à la chasse, c'est vous qui êtes chassés. * »
Cette existence si nouvelle, le repos auquel il était condamné, les soins mêmes dont on l'entourait, et dont il était d'ailleurs singulièrement reconnaissant', le confort d'une vie oisive, une nourriture abondante succédant sans transition à la frugalité monastique, avaient profondément altéré sa santé. Depuis Worms, il souffrait d'un dérangement dans les fonctions digestives; des obstructions intestinales lui causaient parfois d^intolérables douleurs. Accablé, sans forces, il s'abandonnait au découragement. Les tentations et les luttes intérieures, dont il n'avait jamais été complètement délivré, revenaient plus pressantes, plus victorieuses. Des apparitions effrayantes le troublaient; son esprit angoissé roulait les plus
1 De W., II, 43.
' « Je pense qu'on m'entretient ici aux dépens du Prince. Autrement je ne voudrais pas être plus longtemps à la charge de cet homme si libéral et si bien disposé à mon égard. » De W., II, 43. — Il avait avec le sire de Berlepsch des entretiens sérieux. Il ne Toublia jamais, et dans la suite, il lui envoyait ses ouvrages.
tristes pensées. Chacune de ses lettres d'alors porte la trace de cet état maladif.
« Le Seigneur m'a frappé d'une grave maladie... Je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit, je n'ai point de paix. Priez pour moi; ce mal, s'il continue comme il a commencé, deviendra intolérable " .
« Je suis un singulier captif, à la fois consentant et contraint : consentant, puisque telle est la volonté de Dieu; contraint, puisque je préférerais combattre pour la Parole de Dieu ; mais je n'en suis sans doute pas digne *•
ft Je suis, pendant le jour entier, oisif et alourdi. Je lis la Bible grecque et hébraïque '.
«Cette tristesse de l'âme ne cesse pas; je suis toujours dans la même faiblesse d'esprit et de foi... J'aimerais mieux être sur des charbons ardents que de me sentir ainsi seul et à demi vivant. Ah ! pourquoi ne suis-je pas mort * ?
a Je suis l'homme le plus oisif et à la fois le plus affairé. J'apprends l'hébreu et le grec, j'écris toute la journée. Le mal dont je souffrais à Worms n'a fait que grandir : Duris^ sima patior excrementa ut nunquam in vita,
« Je désespère du remède. Le Seigneur me visite et veut que je souffre les restes de sa croix. Qu'il soit béni. Amen *. « Vos louanges me confondent et me crucifient, car je suis ici dans le repos, insensible et endurci; hélas! je prie peu et je ne gémis point sur l'Église de Dieu. Moi qui devrais brûler de la ferveur de l'Esprit, j'endure les tourments d'une chair indomptée, je me consume en désirs, paresse, repos, somnolence. Vous ne priez donc pas pour moi, puisque Dieu me repousse ! Prends ma place, ô toi qui es plus, grave et plus agréable à Dieu " !
« De W., II, 2.
« De W., II, 4.
» De w., II, 6.
*De W.,II, 10.
6 De w., h, 17.
« A Mélancbtbon. De W., Il, 22.
a Voilà huit jours que je n'écris plus, que je ne prie plus., que je n'étudie plus^ en butte aux tentations de la chair ou si d autres tourments. Si mon état ne s'améliore pas, je me rendrai ouvertement à Erfurt, pour consulter les médecins ou les chirurgiens. Je ne puis supporter plus longtemps ce mal, et dix grandes blessures ne m'accableraient pas autant. Le Seigneur me frappe peut-être ainsi pour m'arracher de ce désert * ! »
Ce projet d'aller à Erfurt était sérieux, car il en parle à plusieurs reprises, à Spalatin, à Amsdorf, à Mélauchthon; mais la peste qui sévissait dans cette ville l'empêcha de l'exécuter.
Quelques médicaments, que Spalatin lui fit parvenir, amenèrent une détente *.
« J'ai reçu aujourd'hui un adoucissement à mes maux^ devenus si grands depuis six jours que j'en ai presque rendu l'âme. Me voici maintenant semblable à une femme qui vient d'en&nter, blessé, sanglant, et cette nuit encore je n'aurai que peu ou point de repos. Loué soit le Christ qui ne me laisse poin|; sans une relique de sa sainte croix. »
Le mal disparut dans les premiers jours d'octobre, mais non les tentations ni les tristesses. — 11 se plaint toujours, dans ses lettres, d'être fort misérable, de n'opposer aux attaques de Satan qu'un esprit découragé*. Son imagination exaltée par la solitude lui représentait sa maladie comme étant l'œuvre de Satan. La nuit, il avait d*étranges visions, d'horribles hallucinations. Le diable lui apparaissait. Il lui parlait, il luttait contre lui, il lui résistait par la Sainte Parole. Ses amis, Batzeberger, Mathésius et lui-même, dans les Tichreden, rapportent, à ce sujet, quelques anecdotes singulières *.
» De W., h, 22.
2 De W., lï, 50. — 9 sept.
3 Dk w., I, 89.
4 Col., 111,225.
« Quand j'étais, en 1521 au château de la Wartbourg, dans mon Pathmos, j'habitais une chambre isolée, où per* sonne ne venait que deux pages, qui deux fois par jour m'apportaient à manger et à boire. Ces jeunes gens m'avaient acheté un sac de noisettes dont je mangeais de temps à autre et que j'avais renfermé dans un bahut. Un soir qu'après m'étre déshabillé, je m'étais mis au lit dans le cabinet à côté, le diable se mit à agiter les noisettes, à les lancer contre les solives de la chambre, à bruire tout autour de mon lit. Je ne m'en inquiétai pas. Je commençais à m'endormir, quand tout à coup un grand fracas se fit dans l'escalier, comme si Ton y précipitait des tonneaux. Je me lève aussitôt, je vais sur l'escalier et je dis : « Si c'est toi, à la bonne heure ! » Je me recommandai au Seigneur Jésus-Christ de qui il est écrit : « Tu as mis toutes choses sous ses pieds », et je me remis au lit. Mépriser le diable et invoquer le Christ, voilà la meilleure manière de le chasser; car il ne supporte pas le mépris. » »
Il rapporte aussi qu'un soir il trouva un chien noir couché sur son lit, et comme il n'y en avait pas.de semblable au château, il alla droit à lui, le saisit, ouvrit la fenêtre et la jeta dehors sans que l'animal poussât le moindre cri. « Il ne revint pas, et personne ne le revit jamais *. »
La légende veut que le diable lui apparut corporellement.
Une nuit qu'il travaillait à la traduction de la Bible, il avait résolu de ne point se coucher avant d'avoir achevé le chapitre difficile qu'il avait commencé k traduire. Sa tâche finie, il saisit le sablier pour en verser le contenu sur la page humide ; mais voilà! au lieu de sable, tout un fleuve d'encre se répand sur le manuscrit. Au même instant, un rire sardonique, infernal, éclate dans la salle. Luther lève la tête et voit devant lui, contre le mur, le diable tel qu'on le représente communément. Saisi d'efiFroi, de colère, sans pouvoir
» V. Ratzb., 54. — Myc, 42. — T. R., III, 37. — Val. Bàv., I, 652 ss.
dire une parole, il lui jette à. la tète Tencrier qu^il tieut à la main. L'apparition s^éyanouit, mais il resta sur le mur une large tache d'encre que rien n'a jamais pu effecer, tache que l'on montre encore aujourd'hui à tous ceux qui font le pèlerinage de la Wartbourg *.
Luther avait sur ce point les croyances du moyen âge^ Son enfance passée au milieu des mineurs, peuple superstitieux, son éducation, son imagination ardente, poétique, ses combats intérieurs aussi bien que ses luttes contre des adversaires implacables, lui faisaient apparaître le vaste monde du péché sous des formes plastiques, vivantes, merveilleuses. Il se représentait la vie humaine, et mieux encore l'univers entier, comme enlacé dans une lutte de géants que les puissances du mal livrent à Dieu et à ses anges.
Dans cette lutte où toutes les forces de la nature entrent en jeu, la victoire finale est à Dieu, et les victoires partielles des anges rebelles entrent dans le plan divin.
Ces puissances du mal sont des anges déchus, tombés par orgueil, « peut-être bien, dit-il, au deuxième jour de la création» . Jaloux du Fils éternel, ils luttent contre lui, audacieux, forts, spirituels. Lucifer ou Satan est leur chef. Celui-ci est l'adversaire de Dieu, ses attributs sont la contre-partie de ceux de Dieu. Ici, l'amour pur; là, au contraire, un foyer inextinguible de haine et d'envie. Il est en un mot l'antithèse du Décalogue. Grande est sa puissance sur la nature. Toutes les calamités terrestres l'ont pour auteur, car de Dieu le bien seul provient. C'est lui qui, avec ses acolytes, soulève les tempêtes, excite les orages, envoie les maladies et les tempêtes, souffle la guerre parmi les hommes. Si Dieu, par ses saints anges, ne mettait des bornes à son action funeste, il ne laisserait à l'homme, qu'il hait, pas un instant de repos.
Satan se révèle sous des formes visibles : flammes qui
1 Le récit est entièrement légendaire. Aucun contemporain n'en a connaissance, y. Semler, Selbstbi^graphie y I, 142; et MoTZ, Leben, Meinungeriy etc. D. M, Z., 1796, p. 109.
montent vers le ciel, boucs sautant dans la forêt, anguilles qui nagent à la surface des marais, fentômes, apparitions extraordinaires. Il fait des miracles, tourmente le bétail, ensorcelle les gens, séduit les jeunes filles, enlève des enfants au berceau et met à leur place sa propre progéniture.
Le diable connaît les pensées des impies, car c'est lui qui les leur inspire ; il tient en sa main le cœur des hommes qui ne sont point gardés par la Parole de Dieu. Il les tient captifs dans ses rets de telle sorte qu'ils ne pensent, n'agissent, ne parlent que d'après son impulsion.
Il y a deux espèces de possédés : les uns le sont dans leur corps, les autres dans leur esprit. Le diable n'a point de pouvoir sur l'âme des malheureux dont il tourmente le corps et ne peut empêcher leur salut. Les impies et les tyrans, qui persécutent la vérité évangélique, lui appartiennent entièrement.
Comme il ne connaît pas le Christ, il ignore aussi les pensées et les désirs des âmes pieuses. Néanmoins il dresse à celles-ci des embûches, il leur envoie d'effrayantes pensées et les pousse à la colère, au désespoir, à la haine de Dieu. Bien plus, il ensorcelle les cœurs et les consciences, de telle sorte que les chrétiens qu'il attaque prennent des rêves maladifs, des doctrines impies pour des vérités divines. Alors viennent les hautes tentations spirituelles, dont saint Paul a tant parlé et que les papistes ne comprennent pas, n'ayant guère à combattre que contre des démons inférieurs et ridicules qui les séduisent par l'impureté et de misérables tentations charnelles.
Quand on veut le combattre, il faut être soutenu par un grand courage et une foi bien solide. On ne le chasse point par de vaines paroles ou par de puériles cérémonies. Lorsqu'il vient dans le silence de la nuit, et qu'il vous accable de ses accusations et de ses calomnies, c'est à en mourir, si Dieu ne se trouve là et ne vous sauve par sa Parole *.
' Col., I, 218 ss.
SA VIE Et SON OEUVRE. II
Quaod il s^abandonoait à ces pensées, il se sentait mourir en effet; tout ce monde satanique pesait sur son àme et Técrasait. Il n'en sortait que meurtri, mais vainqueur néanmoins par la puissance de sa foi et par la certitude intime qu'il combattait le combat de Dieu.
Son amer chagprin était précisément de ne pouvoir continuer ce combat si bien engagé et de s'être laissé enfermer, en cédant à une prudence tout humaine ui,dans les heure s de la tentation, lui apparaissait comme une lâcheté et un reniement.
« Je suis, écrivait-il à Spalatin, tourmenté dans ma conscience d'avoir cédé à vos conseils et à ceux de nos amis. J'aurais dû être un Élie pour ces faux prophètes. Ils entendraient un bien autre langage s'il m'était aujourd'hui donné de comparaître devant eux ' .
a Je me suis retiré du combat, cédant aux conseils de mes amis, mais bien malgré moi, et doutant que cet acte fût agréable à Dieu. Je me disais que je devais exposer ma tête à la fureur de mes adversaires; mais ils ont pensé autrement. Quelques cavaliers apostés par eux ont feint de me tendre une embuscade et m'ont arrêté en chemin; ils m'ont conduit ici en un lieu sûr où l'on me traite de la façon la plus douce. Mais, croyez-moi, j'aimerais mieux être exposé à tous les démons, que de vivre dans cette oisive solitude. Il est bien plus facile de lutter contre le diable incarné, c'est-à-dire contre des hommes, que contre ces horribles tentations spirituelles. Je tombe souvent, mais la droite de Dieu me relève. Je désire ardemment de revenir à la vie publique ; toutefois j'y renonce, à moins que Dieu ne m'appelle '. »
Sa pensée, son cœur so t à Wittenberg. Il écrit à ses amis, à Spalatin, à Mélanchthon, à Amsdorf, à Link. Tantôt il leur dit ses tristesses : « Le docteur Lupinus est mort; plût à Dieu que nous eussions aussi cessé de vivre! Dieu
1 De W., Il, 50. — 9 sept. 1521.
« De W., II, 89. — L. à Nicolas Gerbellius, 1" nov. 1521.
nous a abandonnés... Bernard de Feldkirchen vient de se marier : quelle chose admirable! Il ne craint donc rien, de Ëaiire cela au milieu d'un tel tumulte ^ ! » Tantôt il les encourage et les soutient de sa grande parole :
«Voilà, si je péris, TÉvangile ne périra pas; car tu le comprends aujourd'hui mieux que moi-même. Tu me succéderas comme Elisée succéda à Élie, et cela, avec un double esprit. Ne tous laissez donc pas aller à la tristesse; chantez le cantique du Seigneur prescrit pour la nuit, et je le chanterai avec vous. Laissez ceux de Leipzig se glorifier, car c'est maintenant leur heure, Theure des ténèbres. Pour nous, il nous faut sortir de notre pays, de notre parenté et de la maison de nos pères *. »
Il s'intéresse à tous, à leurs affaires de femille, à leurs joies, à leurs peines ; il est avide de nouvelles, il leur en demande ; il écoute les bruits qui lui viennent du dehors; il s'associe aux travaux de ses disciples, il les excite; il lit avec étonnement les pages toutes fraîches des Loci communes de Mélanchthon, livre admirable où, pour la première fois, la pensée de la Réforme trouve sa formule scientifique; il exalte le génie de son ami, il demande qu'on prenne bien soin de lui, qu'on le mette à la prédication, et par-dessus tout il est heureux des succès inespérés de son Évangile. . On avait passé, à Wittenberg, par des incertitudes cruelles. Mélanchthon ne pouvait se consoler de l'absence du maître. Quand il sut la maladie de celui-ci, il s'effraya; il voulait qu'on le fit revenir au plus tôt, il consultait les médecins, il adjurait Spalatin d'intervenir : « C'est le vase élu de Dieu ; s'il meurt. Dieu est irréconciliable; le monde ne possède rien de plus divin que lui ; je voudrais racheter sa vie par la mienne.
« Nous sommes un troupeau sans berger. Notre Élie est loin de nous, son absence m'accable. »
» De W., II, 10.
2 De W., II, 11, à Mélanchthon.
Tous ressentaient la même douleur; mais tous aussi se voyaient portés par une force singulière. Les étudiants affluaient à Wittenberg, et des hommes pleins d'ardeur, Justus Jonas, Jean Bugenhagen, Matthieu Aurogallus, qui professait l'hébreu, étaient venus se joindre au petit troupeau fidèle et grandir Tiniluence et l'éclat de leur Université,