LES TRAVAUX
Il ne faut pas prendre à la lettre tout ce que dit Lulher sur son oisiveté. Cet oisif travaillait énormëment au milieu même des crises de sa maladie. Quand celle-ci fut vaincue, son activité ne connut plus de bornes, et avec la lutte revint la joie '. Pendant ces dix mois de captivité, ses écrits se succèdent rapides, improvisés, hardis, incisifs.' Excommunié par le Pape, condamné par l'Empereur, préparé à mourir, il n'a plus rien à ménager. Nul respect humain ne l'arrête et ne le contient. En lutte avec des adversaires malhabiles qui suppléent aux raisons par de perfides injures, il ne voit plus en eux que l'esprit du mal, et dans Rome et la papauté, que l'idole de Babylone, qu'au prix du salut de son âme il faut renverser. II se fait dès lors l'accusateur de toutes les félonies, et sa grande voix vient apprendre au monde que la Réforme n'est point prisonnière.
Dès les premiers jours, il s'était remis à ses chers travaux
> Erl. — Corp. Réf. — De W. — Riederer, Nachrichten zur Kirchen und Gelehrten Geschichte.
2 « Intellectus cogitationes ne rendent pas Tâme triste; ce qui Taccable^ ce sont les cogitationes voluntatis,,. Quand j'écrivais contre le Pape, je n*étais point triste. « Je m'étonne, me disait un soir, à table, le précepteur « de Lichtenberfr, que vous puissiez être si joyeux; si j'étais dans une sem- «blable affaire, j'en mourrais. » Le Pape ne m'a effrayé que la première fois, quand Sylvestre, écrivant contre moi, mit en tête de son livre ces mots : « Maître du sacré palais. • Mais grâce à Dieu, ce drôle écrivit de si singulières choses, que je me mis à en rire. Dès lors je n'ai plus eu peur. « T. R., IV, 271.
de théologie intérieure qui reflètent si bien la douceur de son âme et sa piété confiante, enfantine. Il reprit cette aimable paraphrase du Cantique de Marie qu'il avait commencé à écrire pour le prince Jean Frédéric, et qu'à son voyage à Worms il avait dû interrompre ; et déjà le 10 juin, il l'envoyait à son ami Spalatin. Les grands événements qui ont déchiré son âme n'ont nullement modifié sa pensée ni son style ; on retrouve dans ces pages la même douceur que dans les précédentes ; ce sont toujours les mêmes sentiments de gratitude et de confiance sans bornes dans la miséricorde de Celui qui élève les humbles et repousse les orgueilleux; c'est toujours la même vénération pour Marie, mère de Dieu, conçue sans péché, qui, dans sa bassesse même, voit se réaliser toutes les grâces et toutes les promesses divines. II l'invoque encore, tout en disant que la superstition du jour a fait d'elle une idole; il la prie d'intercéder pour lui auprès de son Fils. Il gardera toute sa vie cette même tendresse filiale, alors même que Marie ne sera plus pour lui qu'une humble servante de Dieu *.
Il poursuivait en outre son grand Commentaire latin sur les Psaumes, et dans une admirable étude sur le psaume xxii, il redisait la passion de Jésus-Christ, son délaissement, son obéissance, éternelle consolation des chrétiens dans l'épreuve et de l'Église livrée à la tyrannie du Pape et des faux docteurs*.
Puis il écrivait un livre sur la confession, qu'il dédiait à Franz de Sickingen, « son ami et son patron » , et dans lequel il posait solennellement cette question : « Le Pape a-t-il le droit de l'imposer? » — La réponse va de soi : « La confession, telle qu'elle se pratique, n'a point de base dans la Parole de Dieu; elle est une oeuvre impie, puisqu'elle contraint les consciences. Rien au monde n'est sans doute plus excellent qu'une confession libre, car celle-ci humilie l'âme
» Erl., XV, 57 ss« »0p., V, 416 8S.
pécheresse et, tout en rabaissant, la relève en lui faisant entendre, d'une bouche amie, les paroles de la miséricorde divine; mais cette violence qu'on lui fait est abominable. Confessez- vous les uns aux autres : ici dans ce mystère du pardon, tout chrétien est prêtre, et peut délivrer son frère *.»
Quelques semaines après, il envoyait à ses amis, « au pauvre petit troupeau de Jésus-Christ, à Wittenberg» , une paraphrase du psaume xxxvii : « Ne t'irrite point à cause des méchants, ne sois point jaloux de ceux qui s'adonnent à la perversité; car ils seront soudainement retranchés comme le foin; ils se faneront comme l'herbe verte. » — « O vous qui portez l'opprobre de mon nom, demeurez fermes et consolez-vous par la certitude que le Seigneur n'abandonne jamais ses saints. J'ai plus de courage que jamais; mon corps a été, il est vrai, bien souffrant; aussi priez Dieu pour moi, et demandez-lui de me donner une vraie piété '. »
Deux ouvrages de longue haleine et de portée considérable occupaient en même temps sa pensée* Il avait résolu de donner à l'Église un sermonnaire et une traduction des Saintes Écritures ; et tout ce qu'il avait de loisirs et de forces, il le consacrait à élever ce double monument.
Avant son départ pour Worms, il avait déjà, sur les désirs de son prince, commencé l'exposition latine des Évangiles et des Épitres qui se lisent le dimanche à l'Église. A la Wartbourg, la pensée lui vint de faire « pour les pauvres pasteurs» et pour le peuple un travail analogue, mais en langue vulgaire. C'était une idée féconde; il s'y mit avec ardeur; au mois de septembre il avait déjà écrit douze beaux sermons sur les Évangiles et autant sur les Épitres. Comme spécimen, il envoya à ses amis l'Évangile des dix lépreux (Luc, xvii) % dans lequel il parlait admirablement de la confession. L'œuvre grandit, jamais abandonnée, malgré d'autres
» Erl., XXVI I, 318 S8.
2 Op., VI, 635. — De W., 11, 60.
3 Erl., XVII, 146 88.
travaux absorbants. Les premiers essais furent tout de suite imprimés; plus tard on collectionna, on corrigea le tout, et c'est ainsi que la Réforme eut son premier recueil de sermons populaires. Cette explication simple, éloquente, sans fausse rhétorique, des grands faits évangéliques et des dogmes qui s'y rattachent, s'adressant k la conscience, au cœur, à la raison de tous, pénétra partout. Les pasteurs la redisaient en chaire; on la lisait dans les familles; les « papistes » euxmêmes en vantaient rexcellence, et Luther s'en réjouissait comme du meilleur livre qu'il eût jamais écrit. Aujourd'hui encore la Kirchen Postillé est, dans les familles allemandes, le livre aimé et toujours bienfaisant ^
Traduire la Bible en langue vulgaire, quelle entreprise pour un homme, et surtout pour un homme accablé de tant de travaux! Luther y pensait depuis longtemps; il avait trouvé dans les Saintes Écritures sa consolation et le fondement de sa doctrine. C'était la source merveilleuse où lui et ses amis puisaient leurs forces dans leur lutte contre Rome, cherchaient leurs armes. Instinctivement il voyait en elle la puissance divine appelée à détruire le règne de l'Antéchrist. Ici la pensée de Dieu même, là les pensées humaines et les misérables commandements d'hommes. — Devant celte sagesse des prophètes, des évangélistes, des apôtres et ces immenses horizons où venaient apparaître les histoires d'un monde oublié, les origines du peuple de Dieu, celles du christianisme, la fondation de l'Église et la parole vivante de ces grands hommes qui les premiers avaient prêché rÉvangile, combien étaient mesquins le monde de la légende et le christianisme figé du moyen âge ! Il s'opérait ici quelque chose d'analogue à ce qui s'était passé dans les esprits quand, avec la renaissance des lettres, apparut l'antique civilisation païenne. Ce fut comme l'apparition d'un monde nouveau, mais d'un monde à la portée du peuple, des simples et des
» Erl., XXII, 238 S8.; VII, 19; X, 481; XXX, 248.