LA QUESTION DES COOPÉRATIVES
Economats et coopératives sont faits pour procurer à un prix avantageux à une certaine catégorie de consommateurs les denrées dont ils ont besoin. L’abaissement du prix est obtenu par la suppression de l’intermédiaire et par suite du bénéfice qu’il prélève sur le prix de vente.
Ce qui différencie les deux institutions, c’est que l’économat est géré par le chef d’industrie, qui livre les marchandises au prix coûtant. La coopérative l’est par les consommateurs qui majorent légèrement le prix de revient pour couvrir les frais généraux ; s’il y a des bénéfices, ils sont répartis entre les adhérents sous forme de bonis ou versés à des œuvres de mutualité.
L'histoire des économats, c’est celle de la lutte qu'ils ont dû soutenir contre les commerçants, lutte dont le
principal épisode fut le vote de la loi du 25 mars 1910 (1) portant suppression des économats.
« L’économat est dirigé contre la boutique et l’écra- « se ; la boutique se venge en diffamant l’économat. « L’épicier, le boulanger prétendent que le patron spé- < cule sur ses ventes. Ils appartiennent à la même cou- « che que l’ouvrier dont ils sont les parents ou les amis « et dont ils savent trouver l'oreille ; ils l’aigrissent « à plaisir et soufflent la discorde. Tout est pour eux « de bonne guerre, Ne s’agit-il pas de la lutte pour la « vie ? (2). »
Mais les économats des Compagnies de Chemins de fer ont résisté à l'assaut : ils rendent de tels services que le mouvement d’opinion créé pour obtenir leur suppression s’est brisé contre les manifestations spontanées de ceux qui en bénéficiaient.
L'histoire des coopératives, c’est l’histoire d’une lutte semblable.
A la différence des autres Compagnies de Chemins de fer, la Compagnie P. L. M. n’a jamais fondé d’économats. Ses directeurs ont montré un sens psychologique rare en s’abstenant d’en créer, et en cherchant à obtenir les mêmes résultats en soutenant le mouvement coopératif qui s’est dessiné vers 1880.
M. Noblemaire a expliqué à diverses reprises la
(4) C. du Travail, art. 75-76-77.
(2) Sénéchal. Les institutions patronales des Grandes Compagnies françaises de Chemins de fer, Thèse Lille, 1904.
raison de cette attitude et sa préférence pour les coopératives :
AA LANTA ASAT A MATA
< Les économats sont excellents, plus que cela, nécessaires dans certains cas et pour l’exploitation de certaines lignes traversant de vastes étendues peu peuplées ou désertes ; j'en aï créé avec empressement en Espagne et en Algérie. Mais il nous a semblé que dans notre région, où partout l'alimentation peut être aisément assurée, il ne rentrait pas dans les attributions nécessaires des Compagnies de Chemins de: fer de se substituer aux efforts de l'initiative individuelle »,
« L’on ne se fait pas faute, disait-il encore (1), de charger les économats de tous les méfaits, de traïter de spéculateurs, d’affameurs du peuple — c’est l’ordinaire phraséologie — les Compagnies qui, mues par les sentiments les plus élevés, les plus généreux, les plus désintéressés, se sont imposé la charge, combien lourde, de créer et d’administrer ces grosses machines ».
Et plus loin : « Il est dans la nature des choses que le personnel ne croie pas au désintéressement : des Compagnies et dise ou croie qu’il est exploité par elles ».
Mais c’est surtout à cause de leur rôle social que
M. Noblemaire préférait les coopératives, « Leur
but (2) n’est pas seulement de réduire le prix des
(1) Noblemaire. Les institutions patronales dans les Compa
-gnies de Chemins de fer.
(2) Congrès des Coopératives de 1906.
« objets nécessaires à la vie de chaque jour de vous et « des vôtres ; leur but essentiel est de vous fournir « sans douleur les économies qu’il importe à tous de « réserver et de placer en vue de l’avenir. C’est là, à « mon sens, la grande supériorité de vos coopératives « sur... les économats... auxquels je fais le reproche « de n’assurer que vos besoins présents et de n’être « pas, comme le sont vos coopératives, une source pos- « sible d’épargne ».
Enfin : « les coopératives n’atteindront leur but que « le jour où, cessant de distribuer (leurs bénéfices), < elles en consacreront la plus grande partie à affilier < leurs membres à des œuvres de mutualité ».
M. Mauris définissait les coopératives des « école: de dévouement, de solidarité, de discipline ».
Cette formule montre leur fonction éducatrice. Elles l’ont remplie en habituant les agents à compter d’abord sur eux-mêmes, puis en les initiant aux difficultés que comporte l’administration d’une entreprise, difficultés dont on ne triomphe qu’en adoptant les. principes de hiérarchie, d'autorité, de confiance réciproque.
Enfin, elles ont procuré à beaucoup d’agents une occupation utile qui alimente leur activité en dehors des heures de service.
Ne faut-il pas toujours se féliciter de voir des hommes consacrer un peu plus de temps à produire ou à répartir et un peu moins à consommer, — un peu plus de temps à agir et un peu moins à parler ou à ne rien
faire, — un peu plus de temps à travailler et un peu moins à se divertir ?
L’application de la loi sur la journée de huït heures aurait dû, en augmentant le temps disponible, susciter un nouvel essor du mouvement coopératif.
Par le seul fait qu’ils ont contribué à faire comprendre ce que devait être le rôle social des coopératives, les directeurs du P. L. M. ont accompli une œuvre sociale d’une immense portée. On se rend compte de leur action dans ce domaine en lisant les compterendus des trente-huit congrès de la Fédération des Sociétés Coopératives du: Réseau P. L. M.: le grand chef du réseau y prend presque toujours la parc!z. ?+, en même temps qu'il félicite et encourage, il conseille, indique l'orientation qu’il faut prendre, les points sur lesquels l'effort doit porter.
Enfin, bien avant que la représentation du personnel n’ait été organisée, ces congrès sont devenus l’occasion d’un rapprochement périodique entre les agents et leur Directeur ; à l’heure du toast, une note parfois plus familière y diminue les distances et permet à la confiance d’engendrer l'affection.
LES
Si les directeurs du P.L.M. ont prouvé l'intérêt qu’ils prenaient au mouvement coopératif par leur participation aux congrès des sociétés fédérées, là ne s’est pas bornée leur action.
Les allocations distribuées et les prêts consentis aux
coopératives laissent voir que la grande Compagnie de Chemins de fer est toujours prête à soutenir des efforts de ses agents. Enfin la création de primes de bonne gestion vient d’être décidée pour susciter lémulation entre les sociétés et récompenser les mieux administrées.
1° — Les Allocations.
Elles ont augmenté régulièrement, en même temps que le nombre des sociétés et leur importence.
De 25.000 francs par an environ de 1890 à 1897, elles se sont élevées à 27.500 fr. en 1898, 31.400 en 1905, 42.200 en 1908, 63.300 en 1909, 80.500 en 1910, 95.800 en 1911, 162.500 en 1912 et 185.000 «en 1913. En 1995, elles ont dépassé le million.
2° — Les prêts.
Quatre-vingts prêts d'importance variable ont été consentis à diverses sociétés coopératives pour leur permettre de « se mettre dans leurs meubles > ou de sortir de difficultés passagères ; le taux d’intérêl demandé est de 3 0/0. La Compagnie n’est jamais insensible aux bonnes raisons qui lui sont données lorsque quelque retard «est «apporté au remboursement .des annuités, Ces prêts ont nécessité quelquefois, avec les bureaux de la Compagnie P.L. M. des correspondances délicates qu’il est intéressant de feuilleter : on y reconnaît, de chaque côté, un souci égal d’éviter les
beurts et les froissements et de rester indépendants de part et d’autre,
C’est au Président de leur Fédération, M. Casimir Chiousse, Inspecteur Principal adjoint attaché à la Direction de la Compagnie P. L. M. qu’incombe le soin de présenter les demandes des sociétés.
3° — Les primes de bonne gestion.
Jusqu’en 1926 il n’était attribué des allocations ou consenti des prêts aux coopératives que pour les aider à faire face à des besoins que leurs ressources normales ne leur permettaient pas de satisfaire.
Les primes de bonne gestion répondent à une idée toute nouvelle.
Au lieu de se contenter de r?nflouer les sociétés qui marchent péniblement, on a voulu récompenser les sociétés prospères, orientées vers des fins nettement coopératives.
La difficulté consistait à mesurer cette prospérité. On ne pouvait la baser sur le chiffre d’affaires ; il est évident que les coopératives d’un centre important comme Laroche et où il y a peu de ressources, auront plus d’adhérents et un chiffre d’affaires plus élevé que celles d’une localité perdue ; les bénéfices ne signifient rien : le but des coopératives n’est pas d’en faire.
L’analyse du rôle des coopératives a conduit à tenir compte de sept considérations. Pour chacune d’elles une note est donnée. Chaque société a donc sept notes et le total des points obtenus par les différentes sociétés permet d'établir un classement entre elles.
Les notes sont données d’après :
1°) — L'importance des stocks en approvisionnement ; 2°) — La participation moyenne de chaque socié-
taire à la constitution du capital ;
3°) — L'importance des frais généraux ;
4°) — La moyerme de consommation par sociétaire ;
5°) — Ja narticipation à la constitution de fonds communs ‘
6°) — La participation aux œuvres de progrès social ;
7°) — La participation aux affaires de la Fédération.
5, ÿmportance des stocks en approvisionnement.
Une coopérative sera d'autant mieux notée que la moyenne de ses approvisionnements aura été plus faible.
On ne veut pas que la coopérative spécule : elle serait trop facilement handicapée par les professionnels du commerce. D’ailleurs elle n’a pas en vue de faire des bénéfices et elle ne doit pas avoir les moyens matériels nécessaires — magasins, personnel de surveillance — pour conserver de gros approvisionnements.
On estime que la moyenne d’approvisionnement dans l’année ne doit pas dépasser la quantité de marchandises correspondant à 45 jours de consommation.
Il. — Participation moyenne de chaque sociétaire à la constitution du capital.
On veut lutter contre la tendance de certaines coopératives à demander à leurs membres des participations trop faibles, et les inciter à se constituer des moyens de trésorerie suffisants.
La participation de chaque sociétaire doit être d’au moins 200 francs.
IIT. — Importance des frais généraux.
On admet qu’elle ne doit pas dépasser 6 0/0 du chiffre d’affaires dans une société bien gérée. Plus ce taux baisse, plus la note augmente.