CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE
preuve d'indifférence devant la mort, on enseignait que celle-ci marquait l'abolition du sentiment et le terme de la douleur * .
Parfois la même pensée s'exprime d'une façon moins brutale et presque touchante. Telle l'épitaphe d'un comédien en tournée, qui, après avoir débité bien des tirades et pâti sur bien des chemins, exprime la conviction que la vie est un emprunt comme l'est un rôle de théâtre. « Ma bouche ne profère plus de sons, le bruit des applaudissements n'arriv-e plus à moi ; payant ma dette à la nature, je m'en suis allé. Tout cela n'est que poussière » ^■.
Certains incrédules, plus bavards, éprouvent le besoin de développer leurs négations^. « Il n'y a point de barque de l'Hadès, ni de nocher Charon, ni d'Éaque comme portier, ni de chien Cerbère. Nous tous que la mort a fait descendre dans la terre, nous devenons des os et de la cendre et rien de plus. N'offre pas à ma stèle, lit-on ensuite, des parfums et des couronnes : ce n'est qu'une pierre. N'allume pas de feu : la dépense est vaine. Si tu as quelque chose à donner, que ce soit à moi vivant. En abreuvant ma cendre, tu feras de la boue, et le mort ne boira pas. Moi aussi, je serai bientôt ainsi, mais toi, répandant la terre sur mes restes, dis- toi que je suis redevenu tel que j'étais quand je n'étais pas ». Cette dernière pensée est fréquemment exprimée. Ainsi sur une tombe romaine on lit : Ntous ne sommes rien, et nous fûmes. Vois, lecteur, combien, mortels, nous retournons vite du néant au néant*. La vie est une courte veille entre l'inconscience de deux sommeils infinis.
Parfois ces défunts adoptent un ton plaisant qui peut paraître macabre. Tel un affranchi qui, jovial jusque dans la tombe, vante les agréments de sa nouvelle condition : « Ce qui reste de l'homme, mes os, repose doucement ici, je n'ai plus le souci de mourir soudain de faim, je suis exempt d'accès de goutte, ma persormene sert plus de gage â mon loyer, et je jouis gratis d'une hospitalité éternelle » ^•.
Souvent un épicurisme plus grossier recommande de profiter de notre passage ici- bas puisque le terme fatal prive à jamais de ces plaisirs, qui sont