CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE i6i
Il n'est pas douteux — bien qu'on en ait douté — que Posidonius adopta cette forme de mysticisme qui longtemps avant lui faisait partie intégrante de rlastroiogie. Il fit couler dans le lit aride d'un stoïcisme devenu scolastiquo im large courant d'idées dérivées à la fois du pythagorisme platonicien de son époque et des vieilles religions astrales de l'Orient. Mais il resta foncièrement stoïcien en se refusant à admettre la spiritualité de l'âme et la transcendance de Dieu. L'âme, formée selon lui d'un mélange d'air et de ,feu, se mêle aussitôt après le décès aux esprits, invisibles comme elle, qui peuplent l'atmosphère. Dieu est immanent à l'univers ; le siège de la raison directrice du cosmos {riyzixoviy.6v) est la sphère des étoiles fixes, qui embrasse toutes les autres et détermine leurs révolutions *. Là aussi, au sommet du monde, mais non en dehors de lui, se réunissent les esprits bienheureux. De cette cime élevée ils prennent plaisir à observer les événements de notre terre lointaine et, divinisés, ils peuvent veiller sur elle et nous protéger'.
Si l'on se souvient de la considération sans égale dont jouit à la fin de la République le maître rhodien, on admettra nécessairement qu'il contribua dans une large mesure à faire accepter dans la société romaine des doctrines qui, jusque là, n'y avaient obtenu qu'une faible audience. L'évolution intelleictuelle qui se laisse observer chez son élève Cicéron est celle que devaient accomplir bien des esprits dans son entourage ; mais l'écrivain latin est le seul dont les sentiments intimes nous soient révélés par des écrits qui nous permettent de suivre les fluctuations de sa pensée inconstante.
On ne peut douter que, durant la plus grande partie de sa vie, Cicéron ait été agnostique. Son esprit se complaisait au scepticisme de la Nouvelle Académie, ou plutôt il adoptait à l'égard de la vie future l'attitude reçue dans le monde où il vivait : le problème de l'origine de l'âm^e et de sa destinée y était regardé non seulement comme insoluble, mais comme oiseux, indigne de préoccuper sérieusement, l'homme qui devait mettre son activité au service de l'Etat. La question du culte à rendre aux Mânes avait été réglée une foiS' pour toutes par l'ancien droit pontifical' Le vieil esprit romain se méfiait fies spéculations sur l'au-delà, qui détournaient dangereusement les esprits des
1. Diog. Laërce, VII, i, 138-139 = Fragm. Sfoïc. II, p. 144 Arnim j cf. Cic, Somn. ■^«■p. 4 : « (Globus) unus caelestis est extimtis, qui reliques omnes complectitur, sum- 'ïius ipse deus arcens et oontinens ceteros. » Cf. Boyancé, Songe, p. 80 ss.
2. Cf. Symbol., p. 123, n. 3 ; Sénèque, Consol. Marc, XVIII ss. ; Consol. Polyb., IX, 3 : « Fruitur nunc libero et aperto caelo ... omniaque rerum naturae ■ bona summa cum voluptate perspicit ». Stace, Silves, V, 3, 19 ss., avec la note de VoUmer (p. 525).
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réalités présentes. La pensée de Cicéron n'abandonna jamais entièrement cet'.te attitude intellectuelle. Jusque dans la conclusion du traité Sur la nature dies "dieux, une de ses dernières œuvres, on le voit faire abstraction de toute rétribution dans un autre monde, mais invoquer imiquement le vieux concept grec, né de l'idée d'une responsabilité collective de la famille, celui que les fautes des parents sont punies sur leurs enfants*. Toutefois par l'étude des écrits de son maître Posidonius, et aussi par ses relations avec le sénateur Nigidius Figulus, adepte fervent du py thagorisme ^, Cicéron avait été mis en contact avec ce courant d'idées mystiques, qui commençait à se répandre en Occident. A mesure qu'il avançait en âge et que la vie lui apportait des désillusions, ces idées religieuses s'imposèrent davantage à sa réflexion^. En 54, après avoir renoncé à la vie politique, il composa la République, inspirée par l'œuvre homonyme de Platon. Comme celui-ci avait introduit à la fin de son ouvrage le célèbre mythe d'Er, son émule romain acheva le sien par ce morceau troublant qu'est le « Songe de Scipion », où le destructeur de Carthage reçoit les révélations du vainqueur de Zama*. 11 a voulu pareillement donner comme conclusion à une œuvre consacrée à la constitution de l'Etat idéal, une description du sort réservé aux âmes d'élite dans l'au delà et cette description est présentée par un témoin de ce qui se passe dans ce monde mystérieux. De part et d'autre est formulée une doctrine de l'immortalité où l'homme de bien, et surtout celui qui a servi sa patrie, reçoit une récompense céleste, et où les exigences de la justice sont satisfaites par la récompense ou la punition posthumes du mérite et du démérite. Si l'imitateur latin du philosophe grec transporte, comme lui, dans le cosmos le théâtre de l'action mise en scène, il