I. -— Où PLACER L'HADÈS
Nous avons indiqué précédemment comment les Pythagoriciens, en même temps qu'ils s'initiaient aux conclusions qu'une étude persévérante du ciel avait permis au clergé de Babylone de formuler, et recevaient de ces « Chaldéens » les premières notions d'une astronomie scientifique, avaient accueilli aussi la doctrine de l'immortalité céleste, qui pour les prêtres orientaux en était le corollaire. Cette doctrine était en contraste flagrant avec les anciennes croyances helléniques sur la descente des ombres dans un Hadès souterrain ; son adoption par les philosophes de la Grande Grèce impliquait un bouleversement des idées Courantes, une révolution dans toutes les traditions religieuses relatives au sort des âmes. Si nous étions mieux informés de la vie intérieure de la secte, peutêtre verrions-nous que cette eschatologie savante fit d'abord partie de l'enseignement ésotérique réservé aux sages de l'école, aux [xa6"r]fji-ai;ixot. Sans doute ne fut-elle pas admise sans résistance, mais aucun écho des discussions que provoqua cette innovation radicale n'est parvenu jusqu'à nous. Elle choquait les opinions généralement reçues, elle rompait avec des convictions ancestrales et elle était en contradiction notamment avec la Nekyia de l'Odyssée, évocation
des morts de l'Erèbc pai* Ulysse, alors que les Pythagoriciens regardaient Homère comme le Maître inspiré, révélateur de toute sagesse (p., 97).
Aussi n'cst-il pas surprenant qu'ils aient, selon leur coutume, cherché des acconimodemouts qui leur permissent de maintenir les anciennes croyances, en môme lemp.> qu'ils en introduisaient de nouvelles, et de ne pas refuser toute créance au dogme traditionnel de la survie dans riiadès,, qu'on ne pouvait rejeter sans renier toute la Nekyia homérique^. Une interpolation glissée dans le texte de cet épisode de l'Odyssée nous révèle comment ils ont procédé 2. Son apothéose a transporté Héraklès au ciel, où il festoie avec Zeus, mais son ombre (siocoXov) habite les Enfers et est évoqviée par Ulysse. Aristarque, qui a condamné ces vers, note qu'ils établissent dans l'homme une distinction en trois éléments, le corps, l'âme et l'ombre (aco[jt.a/>|;u)(r], £i.'ScoXov),qui est étrangère à Homère 3. Mais Ennius dans ses Annales parlait de même de l'Achéron, où n.e séjoiu-nenlninosâmes, ni nos corps, mais des « simulacres d'une étrange pâleur » ^^ et ce passage est manifestement d'inspiration pythagoricienne, puisque le vieux poète latin y exprimait sa foi en la métempsycose. C'étaient ces simulacres, formes légères sortant du sein de la terre, qui nous apparaissaient 'dans nos rêves ei nous parlaient pendant le sommeil. On peut suivre jusqu'à la fin de l'antiquité chez les écrivains et dans les inscriptions funéraires ^ la tradition de la même division tripartite : Virgile paraît y faire allusion*^; Pline la formule clairement ' ; Plotin s'en est encore souvenu ^ ; et l'érudition des scoliastes nous fournit sur cette doctrine philosophique des indications précises". Après la mon le corps est détruit dans la terre, l'âme, qui est une particule de l'éther,
1. Cf. R. Ph., 1920, XLIV, pp. 237 ss. ; Pascal, .Creiewze, t. I, p. 169.
2. Odyssée, XI, 601 ss. Sur cette interpolation, cf. Rohde, Nekyia {Rhein. Mus.,ï), 1895, p. 625 ss. == Kleine Schriften, II, p. 255 s., et Psyché 1\ p. 60 = trad. fr. p. 50. On introduisit ainsi dans le texte homérique une contradiction que Lucien (Dial. mort., 6) tourne en ridicule.