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CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS

Le sort même de ces privilégiés pouvait ne pas sembler fort enviable selon la remarque des adversaires de la métempsycose 1. Aussi les moralistes firent-ils fléchir la rigueui; du système et exemptèrent-ils les nobles esprits d'une dégradation bestiale. Toutes les âmes ne furent plus condamnées à se loger dans des corps d'animaux, mais seulement celles que la bassesse de leurs penchants avait assimilées à la bi*ute. Elles étaient attirées par l'espèce dont l'instinct était le plus conforme à leurs inclinations et â leur genre de vie 2. Tels les débauchés, qui devenaient dans une autre existence des pourceaux, les peureux et les paresseux des poissons, les personnes légères et frivoles des oiseaux ^. Trouver pour chacun des personnages illustres du passé l'animal qui convenait le mieux à son caractère était un jeu d'esprit divertissant, et le côté merveilleux de ces métamorphoses zoologiques était propre à séduire l'imagination des poètes*. De leur côté les théologiens interprétaient ingénieusement et laborieusement le récit homérique de Circé changeant les compagnons d'Ulysse en bêtes comme une allégorie de la métempsycose. Circé est le cercle des réincarnations que subissent ceux qui vident la coupe magique des plaisirs, mais à laquelle échappe le sage Ulysse, grâce à Hermès, c'est-à-dire à la raison qui le guide''.

Le passage dans le corps d'animaux cesse ainsi d'être une loi imposée au genre humain pour devenir une punition infligée' seulement aux vicieux. Certains penseurs rejetèrent même absolument cette forme de la métempsycose. Un esprit raisonnable ne pouvait, suivant eux,, demeurer dans un être privé de raison. La transmigration se faisait donc exclusivement d'homme à homme et de bête à bête. Ce fut l'opinion défendue notamment par Porphyre et Jamblique qui, pour écarter les textes de Platon contraires à leur doctrine, soutinrent qu'il avait parlé au figuré et que les « ânes », les « loups », les « lions » désignaient des gens qui ressemblaient à ces quadrupèdes par leur ignorance ou leur férocité^-

1. Tertull. De anima, 33 ; Ambroise, De hono mortis, 10 (PL., XIV, p. 361).

2. Platon, Ré-p., 620 a ; Phédon, 8ie avec la note de Robin (p. 42).

3. Timée Locr. /. c. Cf. R. E., s. v. « Timaios », col. 1220.

4. Ovide, l. c. ; Ode, II, 20 ; TibuUe, IV, i [III, 7], 206 ss. ; Claudien, In Rufinum, II, 482 ss.

5 Pseudo-Plut., Vita Homeri, 126 5 Porphyre dans Stobée, Ed., I, 49, 60 (p. 445, Wachsm.). Cf. Delatte. Etudes sur la littér. fythag., 1915, p^ 128.

6. Porphyre, ibid. et De regressu anim., fr. 11 Bidez = Aug., Civ. Deî, X, 30. — Jamblique : cf. Enée de Gaza, V>héo-phraste, p. 12, 11 Boissonade ; Némésius, De natur. hom., II, 29 (PG., XL, 584 a). Cf. Hermès Trism. dans Stobée, Ed. I, 49 (p. 417 Wachsm.) ; Zeller, Philos. Gr., III, i, pp. 713, et 768, et infra,ch.Yllî, pp. 358 et 376.

Dépouillée de, ce qu'elle pouvait offrir de choquant ou même de ridicule, la métempsycose restait une conception de l'humanité et du monde qui pouvait s'imposer aux esprits réfléchis par sa grandeur. Un même flux de vie circula à travers la variété des êtres animés qui peuplent l'univers. Dans la suite des générations une ascension progressive ou une régression ignomineuse ennoblit ou avilit l'homme selon la conduite qu'il a tenue. Lfes défauts physiques, les tares morales dont il est affligé dès sa venue ati monde, sont la conséquence de fautes commises par lui dans le passé impénétrable d'une vie antérieure, et la naissance même d'enfants infirmes ou vicieux peut être invoquée comme un argument décisif en faveur de cette préexistence coupable*. Sans quitter cette terre, les âmes passant immédiatement d'un corps dans un autre, s'élèvent ou s'abaissent suivant leur mérite ou leur démérite. L'Hadès est ce bas monde où nous expions les péchés d'une incarnation précédente dont nous avons perdu le souvenir, et toute pensée, toute sensation, toute volition que nous aurons pendant notre brève station sur la terre, sont grosses de conséquences indéfinies, car elles influeront sur la condition morale et physique du genre humain jusque dans un lointain avenir.

Pour les tenants d'un tel système les mythes infernaux imaginés par les poètes devaient paraître inacceptables. Mais selon leur coutume les Pythagoriciens ne rejetèrent pas comme erronées les traditions anciennes que leur raison ou leur moralité les empêchaient d'admettre au sens littéral : ils les interprétèrent allégoriquement *•

Les Enfers sont, nous le disions, notre terre parce qu'elle est le plus bas des cercles cosmiques (p. 196); et nous, qui croyons vivre, sommes en réalité des morts enfermés dans le tombeau du corps. Les quatre fleuves .infernatux de la. Fable, le Pyriphlégéton, FAchéron, le Cocyte et le Styx sont la colère, le remords, la tristesse et la haine. Le Léthé est l'oubli qui empêche l'homme de se souvenir de sa vie antérieure '. Les Furies, qui brûlent les criminels de leurs torches et les flagellent de leurs fouets, deviennent les vices qui les torturent*; on spécifie même qu'elles représentent trois péchés capitaux :

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