CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES
On peut dire que primitivement le culte funéraire commençait, dès avant le décès. Une antique coutume, tombée en désuétude à Rome, mais dont on conservait le souvenir et qui s'était maintenue ailleurs, voulait qu'on déposât le moribond sur le sol devant la porte de la maison. Pour que le défunt pût être accueilli dans le sein de la Terre mère, il devait mourir en contact direct avec elle. Ainsi seulement, il pouvait être admis immédiatement dans le séjour souterrain des trépassés^'.
De même, on n'a pu relever à Rome que de faibles traces de la veillée des morts. Sans doute était-il d'usage de faire garder le cadavre pour que rien de fâcheux ne lui arrivât depuis le décès jusqu'aux obsèques \ mais on ne trouve rien de semblable à la coutume de se réunir dans la chambre mortuaire et d'y passer la nuit à boire jusqu'à l'ivresse et à se divertir bruyamment pour réjouir le défunt. Cependant cet usage existait chez les Celtes de la Gaule comme chez les Germains d'outre-Rhin'', et, en Bretagne, il s'est conservé jusqu'à nos jours*. Les Irlandais l'ont même transporté aux Etats-Unis où ils continuent à célébrer leur Iris wake alcoolique.
C'est après le départ de la maison mortuaire •-j que se déroulent chez les Romains les cérémonies successives du culte funéraire. Le souci de ne point attirer sur soi le ressentiment du défunt veut qu'on lui assure une existence supportable dans la nouvelle habitation devenue sienne, car sinon il viendrait molester sa famille et punir ceux qui l'ont privé de ce qui lui était dû. La sollicitude pour des êtres aimés, le désir de les empêcher de souffrir, l'espoir d'obtenir leur protection ont eu une part dans la naissance et dans le maintien de ces pratiques, mais celles-ci furent inspirées surtout, nous le disions, par la peur que causaient les esprits, et la preuve en est qu'elles étaient les mêmes pour tous les trépassés indistinctement, qu'on les eût chéris ou détestés .
pays musulmans, Cramer, /. c. [su-pra, p. 20, n. i], p. 81 ss. — En. Perse : Henri Massé, t. I, p. 96 ; 108. — En Egypte : Galal, Revue des et. islamiques, i<)yj, p. 57 ss.
1. Servius,> En., XII, 395 : « Ut extremum spiritum redderent terrae ». Cf. Dieterich, Mntter Erde, p. 26 ss. ; Samter, Festschrift O. Hirschfeld, 1903, p. 249 ss., ; Jacobsen, p. 114, n. 4. — La coutume s'est conservée en Grèce, cf. B. Schmidt, l. c. [p. 20, n. 8], p. 284.
2. Properce, IV, 7, 25 ; Firmic. Mat., Mathes., III, 9,3. C£. Paul Thomas, Bull. Acad. de Belgique, 5e série, t. VIII, 1922, p. 415 ss.
3. La veillée mortuaire se trouve partout en France ; cf. yan Gennep, p. 703 ss. — En Allemagne, cf. Sartori, Sfeisung der Zlolen [infra, p. 29, n. 2}, p. 107 s. 5 Grimm, Deutsche Mythol. *, III, p. 405 ; Wôrterhuch d. deutschen Aherglaubens, s. v. « Leicbenwache ».
4- A. Le Braz, La légende de lç( mort che% Içs Bretons^ 2^ éd. Dottin, p. 229.
Le premier devoir de la famille, quand un de ses membres avait passé de vie à trépas, était de lui assurer des funérailles religieuses. Depuis les temps les plus reculés, tous les peuples de l'antiquité ont partagé la croyance que les esprits de ceux qui n'ont pas été ensevelis selon les rites souffrent dans l'autre vie. La privation de sépulture est un crime inexpiable commis envers ses parents, une peine redoutable infligée par le droit pénal, une malédiction qui menace tous les hommes. Car de l'accomplissement exact des cérémonies consacrées dépend le repos dans l'au-delà. Sans doute les formules liturgiques qu'on prononçait avaient- elles le pouvoir de fixer l'ombre dans le tombeau '. Si le mort n'y a pas été déposé suivant les formes prescrites par la tradition, son âme est condamnée à rôder sans trêve sur la terre, larve maudite et pernicieuse, fantôme inquiet et inquiétant, qui se venge sur les survivants des maux que ceux-ci lui ont infligés et qu'invoquent les magiciens comme des démons redoutables^. Les esprits des naufragés qui périssent en mer vaguent à la surface des flots ^, et la croyance vulgaire veut qu'ils deviennent des mouettes voletant çà et là*. On redoute surtout d'être dévoré par les poissons, ce qui exclut toute possibilité de funérailles décentes *. L'absence d'un enterrement convenable était ainsi considérée comme une source de tourments infinis pour les disparus comme pour les survivants. C'était un devoir pieux que de jeter quelques mottes sur un cadavre abandonné et la charité commandait au passant le plus pressé de s'arrêter devant les restes d'un inconnu pour déposer sur lui une poignée de glèbe*. Les pontifes, qui se croyaient souillés par la rencontre d'un cadavre, ne pouvaient cependant, s'ils trouvaient un corps gisant sur le .sol, le laisser non inhumé''. Ensevelir les morts est resté dans l'Église une œuvre de miséricorde. L'abandon suprême était le pire des châtiments que dans les imprécations on souhaitait à ses ennemis**. Il provoquait chez les croyants une auxiété comparable à celle que leur cause aujourd'hui le refus des derniers
1. Cf. Quititilien, Déclam., X, 7 : Ombre enfermée dans le tombeau par une incantation magique.
2. Jobbé-Duval, of. cit. ; André Parrot, Malédictions et violation des tombes, 1939, p. 150 ss.
3. Achill. Tat., XVI, i ; Sénèque, Cons. Helv., XIX, 4 ss. Edm. Leblant, Mém. Ac. Inscr., XXVIII, z^ partie, 1875, pp. 75 ss.