CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES
sacrements. La loi dans les cités grecques comme à Rome privait souvent de sépulture les suicidés et les suppliciés dans l'espoir que l'appréhension d'un( sort misérable dans l'au-delà pourrait détourner les désespérés et les criminels de leur funeste dessein * . Parfois elle défendait seulement que le coupable fût enseveli dans sa patrie 2, peine presque aussi terrible, puisque ses Mânes ne pouvaient ainsi recevoir les offrandes de ses proches. Aussi, lorsque quelque accident ^faisait périr à l'étranger un voyageur, un soldat, ou un marin en mer, ramenait-on, quand on le pouvait, le corps dans son pays natal. Si c'était impossible on lui élevait au moins un cénotaphe et l'on appelait à haute voix trois fois le mort par son nom, afin qu'il vînt habiter la demeure qu'on lui avait préparée^. Lorsque la crémation se généralisa à Rome, le vieux droit pontifical imagina un autre subterfuge pour que les anciens rites pussent être accomplis : on coupait un doigt au cadavre porté au bûcher et l'on jetait troiis fois une poignée de terre sur cet os resectum'^.'
Ces antiques croyances, source de tant d'angoisses et de superstitions, furent vivement combattues par les philosophes. Les Cyniques d'abord, puis les Épicuriens et les Stoïciens s'attachèrent à en démontrer l'absurdité. Ils aimaient à citer la réponse de Théodore l'Athée à Lysimaque, qui le menaçait d'une mort sans sépulture : « Qu'importe que je pourrisse sur la terre ou au-dessous ? » ^. Il est indifférent à un sage qu'une dépouille insensible et inerte soit brûlée ou inhumée, dévorée par les vers ou par les corbeaux. Pourquoi périr au loin; serait-il une infortune ? Il n'y. a de patrie que pour les vivants ; la terre entière est la demeure des morts ^. Mais la fréquence même avec laquelle ces lieux communs étaient répétés dans les écoles, prouve combien étaient tenaces les préjugés qu'ils prétendaient déraciner. Les appréhensions irraisonnées qu'inspirait la privation de sépulture subsistèrent jusque sous l'Empire, non seulement dans la foule crédule, mais encore dans les classes les plus éclairées. On en trouve des preuves dans le souci extrême que prennent ceux qui le peuvent de se faire construire un tombeau et d'y, assurer à jamais