CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES
peintures de la « Villa des Mystères » à Pompéi, orphiques les stucs de la basilique souterraine de la Porta Maggiore. Le courant ascétique et cathartique qui émut et troubla si profondément la religion grecque au vi^ siècle avant notre ère, s'est-il propagé depuis ce passé lointain jusqu'à l'époque des Césars ? Si l'on entend par là que les théologies orphiques, avec les purifications qu'elles comportaient, se sont transmises de mystagogue à mystagogue à travers les siècles, comme le rituel d'Eleusis l'a été par les Eumolpides, il faut le nier absolument. On ne peut alléguer la moindre preuve qu'il ait subsisté eu Italie à la fin de la République ou sous l'Empire une communauté orphique avec ses dogmes et ses cérémonies propres. Ni la littérature si abondante de cette période, ni les inscriptions si nombreuses ne mentionnent jamais le nom de dévots s'étant réunis — ou s'étant isolés — pour pratiquer un culte ou une vie orphiques. Nous possédons, il est vrai, un recueil d'hymnes dits orphiques, datant du lie qu me siècle de notre ère, que l'on admet généralement avoir appartenu à une association religieuse d'Asie Mineure ' . Mais ils fournissent la preuve la plus décisive de la disparition du véritable orphisme. Car on a relevé dans ces poésies composites, fruit du syncrétisme de leur âge, une influence stoïcienne très sensible, presque prédominante. Notamment pour la question qui nous intéresse ici, l'attitude de leur rédacteur est conforme à la réserve généralement observée par le Portique (p. 123) : c'est à peine si subsiste quelque allusion fugitive à l'immortalité de l'âme, et les souhaits exprimés se rapportent presque toujours à la prospérité et à la moralité de cette existence terrestre^. Du pessimisme orphique et de sa dépréciation de la vie humaine, aucune trace.
Est-ce à dire que l'orphisme avait entièrement disparu et que le vieux levain qui, dans la Grèce archaïque, avait produit une si active fermentation religieuse, fût alors privé de toute vertu ? Nullement, car tout d'abord la doctrine orphique s'appuyait sur des écrits dont une tradition littéraire avait assuré la conservation ; et ils obtinrent un regain de faveur et jouirent d'une considération accrue, lorsque se répandit la conviction que les sages d'un lointain passé avaient été les interprètes d'ime révélation divine à l'aurore de l'humanité (p. 136). On lut avec une ferveur nouvelle les poèmes attribués au chantre légendaire de la Thrace ; on les remania pour les mieux accorder avec l'esprit du jour ; des faussaires en composèrent d'apocryphes jusqu'à la
1. Guil. Quandt, Or-pheî hymni (édition critique), Berlin, 1941, p. 44*.
2. Ziegler, R. E., s. v. « Orphische Dichtung », col. 1328, 13 ss.
fin du paganisme ^ et même après la chute des idoles, les Néoplatoniciens citèrent et commentèrent ces vieux vers, qu'ils détournaient de leur sens pour les accommoder à leurs propres spéculations. Orphée devint ainsi un docteur es sciences occultes, auteur d'un lapidaire et d'un fatras astrologique. Déjà Varron cite un livre intitulé Lyra, qui passait pour être de ce citharède mythique. L'instrument heptacorde y était mis en relation avec l'ascension de l'âme à travers les sept sphères planétaires^.
En outre, de très bonne heure, d'étroites relations avaient uni, en Italie l'orphisme et l'ancien pythagorisme. Dans leurs conceptions doctrinales et leurs préceptes pratiques ils offraient de nombreuses affinités : croyance à la métempsycose, châtiments dans l'Hadès et retour de l'âme au ciel, souci de pureté et vie ascétique, abstinence de toute nourriture carnée, sont communs à tous deux, sans qu'on puisse toujours déterminer sûrement à qui revient la priorité. Souvent ce qui est attribué à l'un s'applique aussi à l'autre, et il est impossible de discerner ce qui appartient en propre à chacun, tant \t^xi interpénétration a. été intime. S'il faut en croire Epigène, source de Clément d'Alexandrie et de Suidas, plusieurs écrits orphiques seraient l'œuvre de vieux Pythagoriciens. L'hésitation est permise notamment pour ces lamelles d'or trouvées dans les tombeaux de Grèce et de Crète, guides qui devaient empêcher le mort de s'égarer dans " le royaume des ombres, et lui enseigner les mots de passe capables de lui concilier les puissances du monde souterrain^. On les a mises en relation avec cette « Descente dans l'Hadès » où Orphée racontait ce qu'il avait vu lorsqu'il s'y était aventuré à la recherche d'Eurydice. Mais l'origine même de ce poème est incertaine, et Epigène lui assignait pour auteur le Pythagoricien Kerkops*. Ainsi l'iécole du sage de Crotone s'était assimilé bon nombre d'idées orphiques et les avaient converties en sa propre substance. Certaines d'entre elles purent donc être remises en valeur quand le néopythagorisme reprit de la force et, par son intermédiaire, être transmises jusqu'à l'époque impériale^.
Une longue persistance a pu être assurée à des doctrines orphiques, non seulement par la philosophie, mais par la religion. Que la secte ascétique ait