CHAPITRE I. — LEO VIEILLES CROYANCES J
religieuses de notre race '. Bien plus, elles ont été et sont encore pratiquées par une large portion de l'humanité, La croyance, presque universelle, que les défunts éprouvent le besoin de boire et de manger ayant suggéré des procédés nécessairement analogues pour le satisfaire, ces usages millénaires testèrent en vigueur, en dépit de la transformation profonde des conceptions eschato logiques, maintenus à la fois par l'appréhension pieuse de causer quelque peine à ses proches, en ne leur accordant pas tout ce qui leur revenait, et par la crainte, plus forte que tout raisonnement logique, que si l'on privait l'esprit du mort de ce qui lui était dû, on n'eût à redouter son courroux et sa vengeance. Ainsi nous pouvons retrouver dans certaines coutumes qui se sont perpétuées' au moyen-âge et même jusqu'à nos jours, des pratiqués qui offrent une ressemblance surprenante, jusque dans le détail, avec celles qui étaient suivies au temps du paganisme ^ ■
L'institution où s'est affirmée avec la plus grande ténacité la persistance des anciermes idées sur la vie d'outre-tombe, est celle des repas funéraires. Ces banquets familiaux célébrés en faveur du mort remontent à l'ancienne religion aryenne. On constate leur existence dans l'Inde et en Perse comme chez les peuples européens^. Un premier repas, le silicernium desRomains, le Tcsptoetirvov des Grecs, réunissait les parents immédiatement après les funérailles ; il avait lieu primitivement autour de la tombe même, plus tard au retour de la famille dans la maison mortuaire*, après une ablution avait purifié les assistants de la souillure contractée auprès du cadavre '\ Le défunt à qui l'on rendait les derniers devoirs était censé prendre part à ce banquet, et l'on pensait même qu'il y recevait, comme hôte, ses parents. Aussi se gardait-on de prononcer
I. Schrader-Nering, s. v. « Ahnencultus », p. 34, §14. — Cf. pour les Juifs, Eccli.^ XXX, 18 ; X:obie, IV, 18.
a. Nombreux exemples réunis par Sartori, op. «f . [sw^ra, p, ag, n. 2], p. 15 s. En Grèce: Gjerstad, A. Relgw.^ 1928, XXVI, p. 154 ss.; Schmidt,/èii., i927,XXV,p. 5as.,77ss.; Lawson, p. 486 s., 533 ss. — En Herzégovine : Dyggve, Zeîtschr. f. Kirchengesch., 1940, LX, p. 106. — En Perse :. N. Sôderblom, Mazdéisme, p. 57 ; en Mingrélie : Chardin, op. cit. [su-pra, p. 33, n. i], pp. 236, 238, 244, etc. Dans le folklore français : Van Gennep, I, p. 771 s.; Hastings, s. v. « Death », p, 430.
3. Schrader-Nehring, s. y. « Ahnencultus », p. 23, § 10, et s. v. « Bestatungsbraûche », P" ^3°' § 5 5 Hastings, s. v. « Food for the dead ». — Cf. A. Loisy, Sacrifice, p. 153 (Scythes), 154 (Grecs), 156 (Étrusques), 157 (Romains), 160 (Israélites), 161 (Arabes).
4- Varron chez Nonius Marcellus, 48 (I, p. 68 Lindsay) ; cf. Rohde, Psyché, tr. fr.,
5 Rohde, tr. fr., p. 1^90, n. 6 j cf. 181, n. i. Encore au temps de saint Jean Chrysostome à Antioche -rcolXol a-rcô x^cptov èiTav£).Oôv~£; iloiaoï^no (In Matth. homil., XXXVII, 6 : P- G., LVn, p. 426).
3é LUX PERPETUA
aucune expression malsonnante, dont il aurait pu s'offenser, .et l'on y faisait son éloge, même s'il ne le méritait pas. De mortuis nil nisi bonum '. Ou bien, pour être plus certains de ne pas l'irriter par xme parole de mauvais augure, des convives craintifs mangeaient en silence -. Un autre tabou archaïque défendait de ramasser les morceaux qui tombaient à terre de la table, ces reliefs du festin appartenant aux esprits des morts \ L'usage d'un repas abondant, offert après l'enterrement dans la maison mortuaire, était si général qu'il a traversé les siècles et en bien des pays s'est maintenu jusqu'à nos jours.
Mais les cérémonies funèbres n'étaient pas ainsi terminées. Des banquets réunissaient de nouveau la famille autour de la sépulture à certains jours déterminés ; à Rome la cerne nonemdialis '^ mettait fin au grand deuil ; en Grèce on festoyait les troisième, septième et quarantième jours. D'autres dates avaient prévalu ailleurs, mais la répétition du repas des funérailles à des intervalles déterminés remonte à l'époque où les peuples européens ne vivaient pas encore séparés^.
Les « physiciens » nous ont transmis de cet usage une explication encore toute matérialiste ®. Les anciens ont entrevu, ce que la physiologie moderne a confirmé, le fait que le décès ne se produit pas d'fun seul coup pour l'organisme entier. L'énergie vitale qui animait celui-ci, s'en détachait, pensait-on, de plus en plus à mesure qu'il était infecté par la corruption. L'influence de la lune amenait cette putréfaction progressive : le troisième jour le visage devenait méconnaissable, le neuvième le corps entier se décomposait, sauf le cœur qui ne périssait que le quarantième ' . Aux dates critiques marquées par certains chiffres considérés comme sacrés, il fallait porter secours au défunt par des offrandes de mets et de boissons. Lorsque des idées moins matérielles