II. — De Porphyre a la déchéance du paganisme
Les successeurs de Plotin n'observèrent pas sa réserve hautaine à l'égard du culte sacerdotal. Son mysticisme laïc disparut avec lui. Le néoplatonisme, dernier soutien dogmatique du paganisme moribond, contracta une alliance de plus en plus étroite avec la religion et aussi avec la magie, et il se rapprocha toujours davantage de la théologie et même de la pratique des mystères orientaux. Cette altération progressive de son caractère primitif est due pour une large part à la valeur démesurée qui fut reconnue dans l'école depuis Porphyre au recueil des « Oracles chaldalques » * .
L'origine de ces oracles et les circonstances de leur composition restent incertaines. Nous apprenons seulement qu'ils furent rendus à Julien le Théurge qui, selon Suidas, vivait sous Marc Aurèle et était le fils d'un autre Julien, « philosophe » chaldéen et auteur d'un livre sur les démons^. Le Théurge lui-même avait composé, sur. ces hexamètres souvent ambigus, un livre d'exégèse, qui paraît les avoir surtout mis en valeur. Il les présentait certainement comme une révélation reçue d'une divinité. Mais, énigmes irritantes, où, quand, comment cette révélation avait-elle été obtenue, nous l'ignorons. L'épithète de « chaldaïque », indique qu'elle prétendait exprimer la sagesse présumée de l'ancien clergé babylonien, et l'importance qu'elle accordait au culte du Feu, qui caractérise le mazdéisme, semblerait indiquer pareillement une origine iranienne, réelle ou fictive. C'est tout ce que l'on peut hasarder sur sa provenance. On est ramené à la même origine par un dualisme opposant les démons, qu'évoquent les impies, aux dieux, dont les théurges obtiennent les théophanies '. i-i^:.J : -Iv;.,-! |\?;,|;?^
Cependant nous en apprenons assez pour pouvoir nous rendre compte du caractère général de ces « oracles » mystérieux et, en quelque mesure, des motifs de leur succès. A l'époque où ils se placent, la croyance au pouvoir de la magie était générale : celle-ci prétendait évoquer les dieux
I. W. KroU, De orac, chaldaîcîs {Breslauer -philol. AbhandL, VII), Breslau, 1894, et Rhein. Muséum, 1895, L, pp. 636 ss. ; Willy Theiler, Die chaldàîschen Orakel und die Schriften des Synesios (Schriften der Kônigsberger Gelehrtenges., XVIII, i) j Bidez, J^ie de l'empereur Julien, p. 73 ss.
a. Kroll, R. E., s, v. « Iulianos », n"» 8, 9.
3. Cf. Jambl., De myst.^ Hj 31 j et sur les àvrlGEot, su-pra, ch. IV, p. 217.
aussi bien que les esprits des morts i, mais c''était un art réprouvé dont l'exercice était puni par le code pénal. Les théurges ^ se flattaient de produire les mêmes prodiges, d'obtenir les mêmes apparitions par des pratiques pieuses ; seule la pureté parfaite de leur âme leur valait de jouir de la vue des dieux lumineux. Aussi bien, pour assurer la réussite d'une opération magique, est-il souvent recommandé de se sanctifier (àyveuetv). Lorsque les sorciers soumettaient ainsi à leur volonté une déité, un démon ou un fantôme, c'était souvent pour les interroger, afin d'être éclairés par les réponses qu'ils en obtenaient^. Les Oracles Chaldaîques sont un recueil de réponses du mênje ordre données à Julien le Théurge par la divinité, surtout semble- t-il par Hécate, déesse à la fois du ciel, de la terre et des enfers, conçue comme la maîtresse de la nature entière*. La mantique resta toujours un des actes essentiels du culte des théurges^. Lorsque les auteurs nous parlent de « mystères » dont la connaissance aurait été révélée par Julien et transmise aux philosophes néoplatoniciens ^, . ces mystères ne sont pas comparables à ceux de l'ancien paganisme, auxquels participait une assemblée nombreuse d'initiés. De telles réunions seraient inconcevables après l'interdiction légale du culte païen. Par leurs incantations et opérations secrètes les thaumaturges « chaldéens » se rapprochent des magiciens que nous connaissons par les papyrus d'Egypte. C'est à l'écart, dans l'ombre, qu'ils se livraient à leurs pratiques occultes. L'interrogateur en faveur de qui ils produisaient des miracles conversait « seul à seul » avec le dieu qui se présentait à sa vue éblouie^. Quelle était dans la vision ainsi obtenue la part de l'illusion et celle de la supercherie, il est difficile de le discerner. Mais le point essentiel est que la théurgie était une forme honorable de la magie, une sorcellerie clarifiée, et elle ne se donnait pas pour autre chose «.
1. Cf. su-pra, ch. I, ly, p. 78 ss. ' ' \ \ ' ' \' ' ' ' \\ \ ; ""j ! ' ''ii^:':';;:!!
2. Le nom de « théurge » paraît avoir été pris d'abord par Julien, qui mit en circulation les oracles ; il fut introduit par Porphyre dans le langage philosophique et s'opposa dès lors à celui de magicien (Porph., E-pist. Aneb., 46 ; Aug., Civ. Dei., X, 9-10; Eunape, V. Sophist., Maxime, p. 474-58 Didot. — Cf. Èitrem, La théurgie chez les Néoplatoniciens et dans les papyrus magiques {^Symbol. Osloenses, XXII, 1942, p. 49 ss.