XI
connu Tart de la tragédie, chez les Grecs, en Italie , et parmi nous ; et il n'y en avait point de plus fatneux chez les anciens, au jugement de Plutarque et d'Axistote. Celui-ci parait le regarder 4X)mme le chef-d'œuvre d'Euripide; il cite la rerjonnaissance d'Egisthe et de Mérope, au moment où elle est prête à immoler son propre fils en croyant le venger, comme la plus théâtrale de toutes les situations connues ^ Nous avons perdu cette tragédie avec tant d'autres d'Euripide ; mais ^ce que nous savons du prodigieux succès qu'elle •eut dans la Grèce peut faire penser que c'est prinvcipalement sur cet ouvrage qu Aristote appuyait -son opinion , lorsqu'il nommait Euripide le plus tragique de tous les poètes.
Pourquoi ce sujet si heureux , que la poétique <l' Aristote indiquait à tout le monde, s'est-il établi si tard sur la scène française , où , depuis Corneille jusqu'à nos jours, on l'avait essayé tant de fois? Entrepris successivement, d'abord par les cinq auteurs que Richelieu faisait travailler sous ses ordres , ensuite par ce même Gilbert qui voulut faire une Rodogune après Corneille , puis par La Chapelle sous le titre de Téléfonte y enfin par La Grange sous celui âHÂmasis , il a fallu , pour être rempli, qu'il arrivât jusqu'à Voltaire. C'est que
"* Poétique, chap. 14. — Rpàrecov 5s tô rsîisvTaîov • ^iy» de "f^UfCc «?c oO , à).X' àvcyvwptors.
tous ces graxuk suj^U d^ Taiitiquité , qui senibleut . si &vorable8 par ViuXérét quils préseQtoat, sont ' €0 mébae temps leaplu^ difficiles par leur extrême siiupUàté* Phèdre et Iphigénie u ont pu réussir qù'exitre les mains d^ Racû»^ yCSSdipe et Mérope^ que dans celles de Yoltaûre : mois il j a entre ee9 ' deux dernières pièces la même distance quentr^ la jeunesse et U. maturité. U faut parmi ttous^^, pour soutenir dtes sujets si simples pendant Ja durée de cistq act^> trouver dans son talent toutes les ressources que lesGrec$ trouvaient dans leur système théâtral. Il n^çfantdojac pas] s'étonner qwe. Voltaire , à di^-buit aois, n^ait pu tirer diQSdip^ que trois actes qui appa^tinsçept au sujet, etilr faut Tadmirer d'avoiji^ su , à quaraiite , être le seul de nos poètes qui ait traité le sujet de Méropc avec toute la simplicité des anciens^ et fburui cette longue carrière d^ cinq actes avec tout Cj? qu'on exÀ^^ des mod£rn;es.
Jamais, il est vrai, Ton neut plus de secours: on sait toutes les obligations qu'il eut à Fauteur de la Mérope italienne , le célèbre M affed ; et Toxi voit par la lattre qu'il lui adresse, en lui dédiant son ouvrage , ipi'il n'^ pas prétendu les dissimur 1er. Mais comme on se plaisait, n^algré cet aveu^ à les exagérer encore , selo^ la disposition naturelle au public après le grand succès d'un b^ ouvrage , il supposa une lettre d'un incozmu ,
nojmné Lix Lindelle^ où l'amertume de la om^
4 COURS DE UTTÉRATURE.
sure formait comme une espèce d'antidote contre les louanges prodiguées à la Mérope italienne dans la dédicace de Voltaire. Le procédé n'était pas très-loyal , mais les critiques étaient justes ; et Ton doit convenir que , s'il a dû beaucoup à Mafiei y il doit encore plus à son génie. Voltaire a été imitateur dans Mérope et OrestSy comme Racine dans Phèdre et Iphigérdey c'est-à-dire, en surpassant infiniment son modèle.
Ce n'est pas que je prétende diminuer en rien le mérite du poète italien ; je regarde sa Mérope comme l'ouvrage dramatique qui fait le plus d'honneur à l'Italie après les bonnes pièces de Métastase. Mais l'examen détaillé de ses beautés et de ses défauts , qui appartiennent à la littérature étrangère, m'éloignerait trop ici de mon objet principal ; et je me contenterai d'indiquer les emprunts les plus remarquables que Voltaire lui ait faits , et les endroits beaucoup plus nombreux où la profonde connaissance du théâtre a mené le poëte français bien plus loin que celui de Vérone.
Tous deux ont eu assez de goût pour exclure tout épisode et toute intrigue d'amour, et pour soutenir l'intérêt du sujet sans y mêler rien d'étranger. C'est dans tous les deux un grand mérite; et si, d'un côté , l'exemple et le succès ont pu instruire Voltaire et déterminer sa marche, de l'autre , on peut croire que celui qui s'était tant
TOLTAIRB. MÉROPS. 5
reproché le Philoctète de son Œdipe , qui n'avait point mis (Tamour dans la Mort de César y et qui n'en mit point dans Oreste , aurait eu assez de jugement pour ne le point faire entrer dans Mérope. Ce qui est certain , c'est que Maffei , en se passant d'épisode, laisse de temps en temps languir son action , et que dans Voltaire l'intérêt ne se ralentit pas un moment : il croit de scène en scène 9 depuis le premier vers que prononce Mérope jusqu'au dénoûment. Ce mérite si rare se trouve aussi dans Zaïre : mais combien la matière était plus abondante ! Ici le sort d'Égisthe et les craintes maternelles de Mérope occupent sans cesse le spectateur depuis le commencement jusqu'à la fin , sans la plus légère distraction , sans qu'il s'y mêle aucune autre imipression quelconque. Les juges de l'art , qui connaissent l'extrême difficulté d'attacher un intérêt progressif à cette exacte unité ^ de varier et de graduer les situations sans jamais en changer l'objet, ont toujours placé ce genre de perfection au premier rang ; et comme celle du style s'y joint dans la Mérope de Voltaire , ils s'accordent à regarder cet ouvrage comme le plus fini qui soit sorti de ses mains.
Son exposition est aussi animée et aussi attachante que celle de Maffei est froide : celle-ci n'est qu'une longue conversation entre Mérope et Folyphonte , où il n'est question que de l'amour prétendu qu'il affecte de montrer pour elle , quoi-
'-6 C€it}A9 dS liméRAlURE»
•qu'en effet, comme il le dît après, U ûeYCtiîIle l'épouôer que par politîqne. Ces finisses démonètrations d-Mnour, qui ne serrent pas même h tromper Mérope , ont fort tnatmiise grâce dans la 'boudhe d*uû tyran sur le retour de Fàge , qui est connu de Mérope pour le meurtrier de son premier époui et de deux de ses enfims. Elle rejette ses <âres avec indignation : cependant eDe lui de- 'laâtande assei naïvement pourquoi il ne lui a pas |mrlé d'amour lorsqu'elle était dans la fleur de la -jeunesse ; et il répond que les soins et les travaux •de la guerre l'en ont empêché , mais qu'il l'a ton-- •jours aimée , et qu'il çeut enfin satisfaire les dé- -iHf*s iïun amour retenu jusque-là dans le silence ; "« l'on sent asse« combien toutes les bienséances "«mt ici rificulement blessées. Poljpbonte s'ex- •|)rime bien différemment dans Voltaire, qui, •'4tvant de Tamener sur la scène , a eu soin de nous ^HBrire connaître Mércfpe , de nous intéresser à sa "Situation, à ses dangers^ à sa tendresse pour le Seul fils qui lui reste. ïl s*est conformé à ce principe reçu , qu'on ne saurait trop tôt s'emparer du ^ectateur , et le 'faire entrer dans tous les intérêts qui vont l'occuper. La confidente de Mérope nous enin!$truittrès-nâtarellement, en mettant sous les yeux de cette reine tous les motifs de consolation qui doivent soulager ses douleurs. Les troubles 'tivîls qui ont si long-temps dësoîé Messène sont ^itilu apaisés : on va donner la couronne.
Shm doute eilt .tst à iious^ li la varta. la donae : Yous seule avez sur nous d'irréTocahles droits» Vous, veuve de Gresphonte , et fille de dos rots; Vous que tatst de constance et cpiinze ans de misère F«nt «ocaf* {ili» augOBte et; nous reiulent pfaift dbire ; Yons , pour qui tous les cceurs en secret réunis....
Quoi ; Varbas ne vient point I Beverrai-je mon fils?' .
A peine ai-je entendu vingt vers , et déjà l'on mV fait savoir, sans avoir Fair de me Tapprendre^ l'état de Messène»^ les circonstances où Mérope se trouve placée, tous les titres qui la rendent intéressante et respectable. A peine a-t-elle dit un mot y etce mot, qui ne rép<md à rien de tout ce qu'on lui a dit cle pkis important, de plus fait pour attirer son attention i ce mot , qui ne répond qu'à son cœur et à ses pensées , m*a déjà montré l'àme d'une mère qui ne respire que pour son fils; quille demande, qui l'attend. Que de choses le poëte a déjà faites en si peu de temps! C'est à cestraits que l'on reconnaît d'abord un maiire de Tart. Je n'en exige- pasautantde Maffei : l'art n'a«vait pas été ausd cultivé , auissi approfondi dans son pays que dans le nôtre. Mais combien il était rare, même parmi nous^ qu'on l'eut, porté aussi loin depuis Racine ! Il est partout le même dans cette première scène : l'auteur a conçu- q^e, fini-^ ' dant toute sa pièce sur le «eal sentiment mater-^ ^nci , il fallait commencer par noos y attacher
s COUKS DS IXTTÉBATUES.
fortement. Il connaissait le ponroir de ces premières impressions dont j'ai souvent rappelé Tim* portance , et qu il Ëiut établir puissamment dans rame des spectateurs , au moment où elle s'ouvre pour recevoir toutes celles qu'on voudra lui donner. Aussi Mérope n est-elle jamais que mère , et ne pouvait Têtre trop ; elle ne parle que de son fils y ne voit que son fils, ne veut que son fils.
Me rendrez-Tons mon fils, dîenx témoins de mes larmes?
ioisÙÈe est-îl virant? ayez-vous conservé
Cet enfant mallieareiiz, le seul que j'ai sanvë?
Ecartez loin de lui la main de Thomicide.
Cest votre fils, hélas 1 c*est le pur sang d*Alcide :
Abandonnerez-vous ce reste précieux
Bu plus juste des rois et du pins grand des dieux.
L'image de Téponx dont j'adore la cendre?
On lui parle de Poljphonte , de la nécessité de prévenir ses desseins ambitieux , et de songer à remonter sur le trône : toujours même réponse et même langage.
L'empire est à mon fils : périsse la marâtre » Périsse le cœur dur» de toî-mémA idolâtre. Qui peut goûter en paix, dans le suprême rang. Le l>aH>are plaisir d'hériter de son sang 1 Si je n'ai plus de fils, que m'importe un empire? Que m'importe ce ciel, ce jour ^e je respire? etc.
Et au commencement de l'acte suivant j lorsqu'il s*agit encore de partager ce trône avecPolyphonte, lorsque les amis de Mérope lui représentent que
TOLTAIBB. MÉROPB. 9
tel est le vœu de Messène , qu'il &ut se résoudre a ce parti nécessaire , elle s'écrie :
Que parlez-Yous toujours et d*lijinen et d*empire ? Parlez-moi de mon fils , dites-moi s*il respire, etc.
C'est avec cette connaissance de la nature que le poëte dramatique dispose à son gré de tous les cœurs; c'est en se persuadant bien que tout grand sentiment y toute grande passion dit toujours la même chose, quoique de cent manières différentes. Ce n'est pas la répéter , c'est redoubler , et , l'on ne saurait trop le redire aux auteurs tragiques : Quand une fois vous avez trouvé le cliemin du cœur, avancez toujours sur la même route : point de distraction, point de détour; le spectateur n'en veut pas; ce qu'il demande, c'est que vous ne le laissiez pas respirer. La plaie est faite , creusess-la profondément, et tournez toujours le poisrnarddu même côté ^ C'est surtout à ce principe
^ Ce sont les propres mots que Voltaire m'a répétés et développés bien des fois dans ses conversations, lorsque j'allai le voir après le mauvais succès de Timoléon et de Gustave* Les premiers actes de cette dernière pièce surtout lui avaient fait beaucoup de plaisu* ; et il me fit comprendre combien je m'étais mépris en substituant au péril de mon héros celui d'un ami dont personne ne se soudait, et combien un intérêt indirect, un héroïsme d'amitié qui m'avait séduit, était froid en comparaison du grand intérêt que j'avais inspiré pour Gustave pendant trois actes qui furent très-vivement sentis. Il jugea
10 COURS DOE mrÉR&TURE.
^ue tiennent les grands effets/ et personne ne Ta mieux connu et nùeux pratiqué qoe Yoltaire ; c'est par-là surtout que, malgré ses fautes, il est devenu le plus grand tragique du moaide entier.
Mais, si les sujets les plus simples sont les plus favorables à cette continuité d'émotion , ce sont aussi ceux qui exigent le plus impérieusement i toute la vérité et toute la chaleur du style tragique , que rien alors ne peut suppléer. S'ils ne sont pas refroidis parles épisodes , ils peuvent l'être par la langueur du dialogue , le vide d'action et les scènes de remplissage; et ces défauts , qui ne se ti?ouvent jamais dans la Mérope française , se rencontrent de temps en temps dans celle de M afiei. U amène, il est vrai , dès le premier acte , Égisthe,
sèment comme le public. « Votre pièce , me dit-il , devait » tomber^ dès que vous retiriez d'un péril éminent, an .» commencement du quatrième acte, le personnage qu'on » aimait, et pour qui l'on ne pouvait plus rien craindre. » Gardez-vous à jamais d'une pareille faute, et souvenez- * VOQ8 que le grand effet de votre premier ouvrage tient » «urtout à ce que l'intérêt est toujours concentré sttr va* Il ti'e principal personnage, et va toujours croissant jn&- ■» qu'à la fin. Moquez-voos de ceux qui ne parlent au- 9 jourd'hui que de iûtuations multipliées, et de coups de » tlkéâtre^ etc. L'unité, mon enfant, Funitë : c'est la le « grand chemin , c'est celui qui va au but. » Je an'en sitb /ftoojours souvenu, et l'ai pratiqué, autant qiie je Tai fa., dans Mélanie, d^LUA Fïrgùùe ^ idaas Jeauneék Napkt, ^iiUJA CorMau 9 dans PkUooiett^ -oh l'intérêt ^toujanm un , a suppléé oe qui peut d'ailleurs leur manqsen
VOUiW. HEMltE. II
ijToe Voltaire nô fût puiaiire qu'au second ; mais il s'en feuthi^Giqtte ce soit avec le même art etle même effet. Le pndb&e e&tretieii de Mérope et de Polyphonte e»t interrompu par un oonfideat, iiomxné A^^s^f ipii vient kii «({^prendre qu'on a «arrêté près de Mesme «oi.geiiBe ]iamme qui a 4X»aamis ma meurtre* Polypiioxste ordonne qa'on le lui anciène, et ne doxine aucune vaison. de âet ^rdre : c'est déjà ime lante , «t tcot doit être lié et motivé dans le draine^ Cet accidaat ^ •comcntin en lui-iûéme , n'a ismcun rapport à ce qui se passe entre Polyphonie et Mérope;; il n'y a a/ircune raison pour faire venir le meurtrier en préseœe même de cette reiiœ , ou , s'il y en a , il £iut «meus en instruire. Une aujtre faute plus grave , c'est que ' Mérope , qui à entendu avec indîffiérence le récit d'Adraste , et qui ne prend: pas la moindre part à cet incîdetit , reste sur la scène sans y avoir rien à &ir€ 9 et asdisibe à* cet .interrogatoire sans aucun intérêt particulier, jusqu'il ce que le tyran Immême l'avertisse qu'elle doit se retirer, qu'elle ne peut demeurer plus long-temps sans blesser lés bienséances de son rang : assurémeert^ Mérope aurait du s'en apercevoir plus: tôt. £t , pour sitr- ' i^rott de fautes, l'acte se termâne par une scène aussi inutile (pt'iadécente, entre JÊgistbe et Adraste qui FoUle tout 'entière but une bague précieuseque ; portait le jeune homme. Advaste Ini reproche de l'agir votée. Egisthe pvoteste qu- câfle est à lui, et
.12 COURS Dfi LITTÉRATURE.
finit par en faire présent à l'officier, qui lui dit en style de recors : Ta libéralité est grande ; tu me donnes ce qui est déjà à moi. Il se peut que ce soit là de la vérité ,• et en effet Adraste a pu plaisanter sur ce ton avec son prisonnier. Nous verrons ailleurs cequil faut penser de cette espèce de çéntéf qui est celle du théâtre anglais et espagnol, et qui commence à n'être plus celle du théâtre italien, mais que, depuis vingt ans, de nouveaux législateurs, qui n^étaient pas des Aristote, ni des Horace, ni des Boileau , auraient voulu introduire sur le nôtre. Ce qui est certain , c'est qu'il n'y a point de pièce qu'une pareille scène ne puisse gâter et refroidir. Il faut voir maintenant dans Voltaire une vérité un peu différente.
n n'a pas cru avoir besoin d'Egisthe dès le premier acte, d'abord afin d'économiser le progrès d'une action si simple, ensuite parce qu'il lui a suffi de Mérope pour nous occuper jd'Égîsthe , comme s'il était sous nos yeux. Il se présente ici une observation assez singulière , et qui n'en est pas moin» vraie, c'est que dans ce premier acte de Maffei, où Égisthe parait enchaîné devant Mérope et Polyphonte, où il est traité en coupable, et près d'être condamné comme meurtrier, on est infiniment moins ému en sa foveur , moins alarmé pour lui , que dans le premier acte de Voltaire, où il ne paraît même pas. Pourquoi ? C'est qu'il est de fait que le spectateur ne peut recevoir d'impressions
VOLTAIRE. MEROPE. l3
que celles dont on Toccupe , et que dans Maflei on ne lui a pas dit un mot d'E^sthe. Mérope , qui ne parait qu*aYec Poljphonte , ne parle point de son fils , et ne montre pour lui ni tendresse ni crainte. Polyphonte ne menace point sa vie. L'aventure de ce meurtrier ne donne aucun soupçon k Tun ni aucune inquiétude à Vautre , et semble jusqu'ici étrangère à tous les deux : il n'en peut donc résulter qu'un mouvement de curiosité , que le désir de savoir ce qui arrivera de ce jeune homme y que peut-être nous soupçonnons être le fiils de la reine, quoique nul des personnages ne nous avertisse d'y penser. C'est quelque chose, il il est vrai; mais combien Voltaire a fait davantage ! Au lieu d'amener si tôt Égîsthe pour produire si peu d'effet , il a mis savamment en œuvre cette partie de l'art qui consiste à faire désirer vivement et attendre avec impatience un personnage principal : et quelle foule de circonstances il a réunies dans ce dessein ! avec quelle adresse il les a graduées ! C'est un fils qu'il s'agit de rendre à sa mère : il en a fait Tunique objet de toutes ses affections, de toutes ses espérances, de toutes ses pensées. C'est un descendant d'Aldde, c'est le sang des dieux, le dernier rejeton d'une famille royale détruite, arraché dès l'enfance aux bras maternels, obligé de se cacher pour éviter le même sort que son père, et se dérober à ceux qui se disputent son héritage, 21 a été confié , depui»
§4 COVnS BB LRTËftATDBE*
quinM ans» aux schus Jun des sernteors de n mère; et » depuis ce temps , elle n^a eu qa'une fois de ses nonrdles et de celles de Narixis , le sauveur et le gmde de cet en&iit.
Égisthe, écriTait-U, mëiîte un meUleiir sort; Il €st digae de vous et des dieiv^ dont il sort. Ed Iwtle a tous les maux, sa Terki les surmonte ; Espères tout de lui, maïs craîgoez PoljrphMte.
Ce Folypiionte est ambitieux et puiasaut; it a ua parti dans Messène , et assez cousidérakle pour aspirer au trône et à la maiu de Mérope. fiîeiitot , et dans ce preaiier acte, il se &it connaitre pour le plus dangereux scélérat : c'est lui qui a &xt périr Cresphonte et les deux iréxea d'Egistke; il poursuit partout ce dernier, échappé seul à ses coups; des assassins à gages sont di^>ersés de tous côtés pour chercher Égisthe et J^arhas, et se dé* faire de tous les deux.
Vos orârts sont suivis (Fui dit-on) : déjà tos satellîtes D*£lide et de Hesséne ocevpent les limites.
Si Narbas rcparait, si jamais à feurs yeux Narbas ramène Egisllie , ils périssent tous deux.
En même temps que nous voyons la jeunesse de ce prince environnée de tant de périls, la pitié naturelle que noua inqMrent aoo âge , son sort et cequon noua a dit de ses vertus naissantes, s'accroît incessamment par cette effiision de la tendresse matemdle qui passe du cœur de Bférope
TOLTAïUi Héiians. l5
dans le oôtre. Qui ne serait pas txMické de voir une mère , dans la situation de Mérope, aimant son fils à ce pomt , n'ayant d'autre espoir et d'autre bien au monde , et tremblant de le perdre à lout moment, ou de l'avoir déjà perdu? Mais, pour nous pénétrer de ses sentimens, il faut les exprimer comme elle. J'ai déjà cité quelcjues endroits de ce premier acte : il est rempli de traits semblables ; le nom d'Egisthe , le nom de fils est sans cesse dans la bouche de Mérope. Vient-elle de retracer le tableau de cette nuit affreuse où des brigands assassinèrent son époux et ses deux fils :
Égisthe échappa seul : un dieu prit sa défense. Veille sur lui , grand dieu qui sauvas son eufavce 1 Qu'il vienne , que Narbas le ramène à mes yeux. Bu fond de ses déserts , au rang de ses aïeux ! Tai supporté quinze ans mes fers et son absence : Qu*il régne au lieu de moi : voilà ma récompense.
C'est une reine dépossédée, à qui l'on veut rendre le trône, et qui parle ainsi : voilà comme on est mère. Lui dit-on que le peuple penche vers Po» lyphonte :
Et le sort jusque-là pourrait nous avilir !
Mon fils dans ses états reviendrait pour servir! 11 verrait son sujet au rang de ses ancétresi Le sang de Jupiter aurait ici des maîtres I
EUe ne dit pas un mot de ses propres droits; elle ne songe qu'à son fils.
l6 COURS DE LITTÉRATURE.
. Polyplionte lui propose-t-il de partager le trône en Tépousant :
Moil j* irais de mon fils, du seul bien qui me reste , Décliirer avec tous Théritage funeste l Je- mettrais en vos mains sa mère et son état, - Et le bandeau des rois sur le front d*un soldat l
Polyphonte lui vante-t-il ses prétendus services , affecte-t-il devant elle un zèle trompeur et fastueux , ose-t-il pousser son orgueilleuse hypocrisie jusqu'à lui dire,
En un mot, c*est à moi de défendre la mère»
Et de servir au fils , et d exemple, et de père;
elle répond :
N*affectez point ici des soins si généreux.
Et cessez dMnsulter à mon fils malheureux.
Si TOUS osez marcher sur les traces d'Alcide , Rendez donc Théritage au fils d*un Héraclide. Ce dieu , dont vous seriez l'injuste successeur, Vengeur de tant d*états, n'en fut point ravisseur. Imitez sa justice ainsi que sa vaillance ; Défendez votre roi , secourez l'innocence ; Découvrez, rendez-moi ce fils que j'ai perdu. Et méritez sa mère à force de vertu ; Dans nos murs relevés rappelez votrie maître : Alors jusques à vous je descendrai peut-être. Je pourrais m'abaisser ; mais je ne puis jamais Devenir la complice et le prix des forfaits.
Remarquez qu elle n^est pas encore instruite de ces forfaits ; que ce n'est point ici , comme dans
VOLTAIRE. MÉROPE. l'J
Maffeî , Tassassin du père et de ses deux enfans, qui vient tranquillement parler à sa veuve d'amour et de mariage. Au contraire , c'est un guer-^rîer renommé , qui passe pour le vengeur de Cresphonte et de sa patrie , qui a véritablement chassé les brigands de Pilos et d'Amphrise : ses services sont illustres, et ses forfaits sont ignorés. n ne blesse donc aucune bienséance en faisant à Mérope les propositions qu'il lui iait ; et , sans en blesser aucune , elle pourrait les accepter : ses refus sont un sacrifice qu elle fait aux intérêts et aux droits de son fils. Tout sert à établir ce grand caractère de maternité qui doit fonder l'intérêt : il est déjà très-grand dans le premier acte, et l'on n'a point vu Egisthe ; mais qu'il paraisse maintenant , et , grâce au talent du poëte , grâce à tout ce qu'il nous a fait entendre , tous les cœurs voleront au-devant de lui; nous aurons tous pour lui le cœur de Mérope. H va paraître en efiet; mais de quelle manière? et comment est-il annoncé dès les premiers vers du second acte?
MEROPB.
Quoil Tunivers se tait sur le destîa d'Egisthe? Je n*enteiids que trop bien ce sileuce si triste. Aux frontières d'Ëlide enfin n*a-t-on rien su?
BURICLÈ8.
On n*arien découvert, et tout ce qu*on a vu, Cest un jeune étranger de qui la main sanglante XI. %
l8 COURS DE UTTÉRATURE '
D'un meurtre encor récent paraissait dégouttante* Enchaîné par mon ordre , on Tamène au palais.
MÊROPK.
Un meurtre, un inconnu 1 Qu'a4ril fait, Euriclès? Quel sang a-t-il versé? Vous me glacez de crainte.
H y a loin de ce transport, de ce cri d'un cœur . maternel , à la Mérope de M affei , si tranquille spectatrice dans la scène où Égisthe est si gratuitement conduit devant Polyphonte. Ce seul mouyement, si naturel et si vrai, est d'un effet icent fois plus grand que toute la scène du poëte {italien. D'ailleurs, était-ce devant Polyphonte .qu'il fallait d'abord faire paraître Egisthe, et uniiquement comme un aventurier coupable d'un meurtre ? Ici quelle différence t c'est devant Mérope , devant sa mère , qui tremble déjà de rencontrer dans cet inconnu le meurtrier de son fils. Il ne suffit pas d'amener une situation , il faut qu'elle affecte les personnages de quelque ^manière que ce soit, si vous voulez qu'elle m'af- *fecte moi-même; et s'ils n'éprouvent point d'émotion , comment pourrais-je en ressentir ? On représente à Mérope que ses craintes ne sont point fondées.
. . . De ce meurtrier la commune aventure
N*a rien dont vos esprits doivent être agités.
De crimes, de brigands ces bords sont infectés.
C'est le fruit malheureux de nos guerres civiles.
La justice est sans force , et nos champs ef nos villes
JUdunanduit aux-dienz, trop long-temps négligés, JLe fàoç des cil0f6Bfl l'un par Fautre égorgés. JËcartez des terreun dootle.pcîds^ToiMi^^^e.
XÊfrOFE.
V Quel «st e«t inconaaif Ùporidea4n^ , tous dis-)t.
VVVICLÈS.
G*«8fc un :de ces nortels , 'dn- sort' abandonnés , Nouni dana la haisesse , taux travoos. condamnés ; Un malheureux sans nom » si r.on ccoit Tapparence.
JCXJkOPS.
N'importe; quel qu*il soit ,.^' il Tienne eniàa préseoee» Le témoin le plus Til et les moindres clartés 'Nons^montrent quelquefois de grandes vérités. - Pent'étrfii j*eio crois trop le troàbte 'qui me presse ; Maia ajrezren pitié , respectez ma faiblesse : Mon cœur a tout à craindre etsien à négliger. Qu*îl Tienne ; je le tcux ; je veux Tinterroger.
Voilà une scène motivée /préparée ; c'est ainsi que les alarmes d'une m:ère justifient ce qu'il peut y avoir d'extraordinaire à faire paraître un meurtrier devant 'un« reine. On ne lui en aurait pas même parlé, si ses inquiétudes continuelles , les recherches qu'elle fait faire partout , sesinformatMMis^ ses gestions, n'eussent autorisé ses ser- ^teurs à lui donner avis de tout ce qui se passe. Rien de tout cela n^est dans Maffei ; et ce qui prouve que ces préparations et cet arrangement de circonstances sont nécessaires , non-seulement à la vràisetnblance , mais à Tinter et , c'est qu'il est évident que les firayeurs , les pressentimens ,
les ordres de Mérope , nous avertissent de l'importance que nous devons mettre à un incident qui par lui-même semble lui être étranger. Nous craignons, parce qu'elle cramt; nous sommes émus , parce qu elle est émue ; nous attendons Egisthe , parce qu'elle l'attend. Tel est l'art dramatique : nous ne sommes qu'au commencement du second acte ; et combien de beautés que la connaissance de cet art a déjà fournies à Voltaire, et dont Maffei ne s'est pas douté !
Il est peut-être fort excusable de ne les avoir pas imaginées, et j'en ai dit la raison. Mais que penser de ceux qui, lors même qu'ils en voyaient l'effet sur notre théâtre , ont pu les méconnaître au point de les travestir en fautes grossières, et de se moquer de l'auteur quand toute la France l'applaudissait en pleurant ? Que dire d'un abbé Desfontaines qui régentait la littérature , et qui imprimait dans ses feuilles une critique de il/erope , où l'on s'exprime ainsi : « D'où vient cette » curiosité, cet empressement de la reine pour » voir un jeune homme arrêté comme coupable » d'un meurtre? Pour trouver cette curiosité digne » d'une reine , il faut supposer qu'elle avait résolu » de s'informer de tous ceux qui désormais tue^ » raient quelqu'un dans la Grèce ,• ce qui est ri*
)) dicule Tout était plein de meurtre et de
» carnage, en ce temps-la ^ dans le pays de Mes- » sène : Euriclès le dit à Mérope. D où viennent
VOLTAIRE. MÉHOFE. 22
n donc ces alarmes et ce trouble de la reine à la » nouvelle de Tassassm arrêté ? Voilà une suppo^ » sition quirCa rien de vraisemblable.... Mérope » a sur cela une invincible opiniâtreté dont elle B ne peut rendre raison : on a beau lui représen- 31 ter que sa curiosité est indécente et vaine ; elle » ne répond autre chose , sinon : Je le veux , jiC » le veux. Cest qu*il lui est impossible de rien » alléguer de raisonnable qui puisse justifia » son bizarre empressement. » Autant de mots, autan€ d'inepties. Il est très-faux qu Euriclès trouve la curiosité de Mérope indécente i ce qui serait indécent , c'est qu'Eurîclès fît seulement soupçonner une pareille idée; et ce qui Test véritablement, c'est que le critique menteur ose la lui prêter. Ce , que dit Euriclès ne tend qu'à rassurer une mère toujours prompte à s'alarmer ; et en même temps , qu'il s'efforce de dissiper ses craintes ^ il les trouve très-naturelles.
Triste effet de Tamour dont yotre &me est aUeinteg Le moindre ëyénement vous porte un coup mortel : Tout sert à déchirer ce cœur trop maternel; Tout fait parler en vous la Toix de la nature.
Ce langage est très -raisonnable , et aurait dû éclairer le censeur sur sa bévue. Mais ne suffisait-il pas du simple bon sens pour l'avertir que les ' frayeurs de Mérope sont absolument dans la nature théâtrale ; que tout ce que dit la reine , tout
22 COURS DE LITTERATUBS.
ce (qu'elle fait, tout ce qu elle craiot , est confoorme. à sa situation et à la sollicitude maternella? De* puis quand donc faut-il que le dan^r d'ua fils soit évident ppur que: les alarmes d'une mère, soient vraisemblables ? Sans doute il faut q^e Ton cherche à rassurer Mérope; mais il faut surtout que rien ne la rassure. Cette vérité^ fondée sur. le sens intime, est tellement ii. la portée de. tout, le monde , qu on peut douter que le censeur, soit de bonne foi { mais s'il pensait ce qu'il a écrit, , Voltaire pouvait lui répoudre par ces deux vers, de sa tragédie :
Tu p^ttx, û in le yeux., m^acctuer d'iiap^ftUnev Ce &*eci pfit aux nUckans à sentir la natuce.
Jamais elle ne fiit plus touchante que dans cette scène inmnorteHe. Quel spectacle ! quel nfioment qoeceliri où le jeune Égisthe parait dans Téloigtoementy lè^tant^au ciel ses* mains chargées de chaînes , attachant sur M érope se^ r^ards attendris !
Est-ce Ià< celte^Teme auguste et ma l he nr c u se , Celle de qui la gloire- et riaforitme-affreuse , Retentit jus«pi<à<iiiopdaB8 Je fond déa déserts? '
iSMXIftB.
RésBarciD-TCNiSt c*est elle»
a Diee de riinnrenl :
Diatt «pûièrmat^sea traits^ veiUç aur tmii tauqpe^ : Xa Tertu sur la trdne est ton plus digne .ouyrage»
TOITAIKB. MiROPE. ^3
C'est ici qa'éclatent^ plus que partout ailleurs, les prodigieuses supériorités de Voltaire sur Maffei. Le fond de cette scène est dans l'italien : que Ton en compare l'eKécution. Là oe n'est qu'un personnage vulgaire; rien n'annonce dans ses paroles ni dans ses sentimens une âme au-dessus de sa fortune. Cependant rédùcation qu'il a dû i*ecevoir de lïarbas faisait un devoir à l'auteur de montrer en lui cette noblesse naturelle , jcette élévation mêlée de douceur et de modestie , qui rappelait à la foi& sa naissance, ses malheurs , les leçons qu'il a re» içnes et les espérances qu'on en doit concevoir. Bien loin d'y avoir pensé, il ne lui faitimême rien dire qui nous instruise des motifs qui l'ont amené près de Messène. C'est une faute essentielle, et Maffei pèche ici, non-seulement par l'omission de ce que le sujet lui présentait , mais par la violation des règles. On n'apprend que dans l'acte suivant,, mais trop tard', et par une froide conversation entre deux subalternes , que le fils de Mérope a quitté sa retraite et son gouverneur par le désir de voyager et de visiter les principales i^illes de la Grèce. Cest tout autre chose dans Voltaire. Vous avez vu, messieurs, comme il noua a intéressés à l'arrivée d'Égisthe ; cet intérêt redouble aux premières paroles qu'il lui fait pnmoncer; elles annoncent déjà un personnage aiNdèssus^ commun. Cette affection qu'il montre pour Mërope , cette sensibilité pour les disgrâces et les vertus de cette
3 4 COURS DE UTTÊEATUBE.
reine , lorsqu il pourrait n'être occupé que de ses propres dangers ^ l'élèvent à nos yeux et nous le rendent cher. Cette invocation aux dieux , cette sentence qui, dans la situation où il est , n^est quun sentiment,
La Tertu sur le trône est ton pins digne ouTrage,
ne sont point un étalage de morale vaine et dé* placée. Égisthe montrera dans toute la pièce un caractère religieux : c'est celui qu il doit avoir ; il a été élevé par un sage vieillard dans un désert et dans la pauvreté. M érope est touchée du main-^ tien et des paroles d'Égisthe.
Cest là ce meurtrier! Se peut-il qu*un mortel. Sous des dehors si doux, ait un cœur si cruel!
Dans l'italien , elle dit à sa confidente : Vois comme sàjigure est noble {mira gentils aspetto) ! Cette exclamation a de la vérité ; le poëte français y joint une idée et un contraste qui rendent cette i^érité tragique.
Approche, malheureux, et dissipe tes craintes. Réponds-moi : de quel sang tes mains sont-elles teintes^
C'est elle , en elTet , et non pas Polyphonte , qui devait interroger Égisthe : la différence est si sensible , qu'il suffit de l'indiquer, et la distance es encore plus grande dans les détails.
VOLTAIRE. MÊROFE. sS
EOISTHZ.
O reine l pardonnez.... Le trouble, le respect, Glacent ma triste yoix , tremblante à yotre aspeci.
Il dit à Euriclès :
Mon âme en sa présence , étonnée, attendrie....
Cette timidité, si convenable à son âge et à sa situation , sert encore à nous intéresser pour lui , et à faire présumer son innocence. Dans Maffei , il se contente de raconter ce qui lui est arrivé , et comment il a été obligé de se défendre : ce qu'il dit ne caractérise pas plus un innocent qu'un coupable. Ici , avant de s'être justifié , il l'est déjà pour nous: tant de respect pour les dieux et pour Mérope, tant de retenue, de bonté, de modestie, n'est pas d'un criminel.
HKROPI.
Parle : de qui ton bras a-t-il trancbë la rie?
BGISTHI.
D*un jeune audacieux que les arrêts du sort Et ses propres fureurs ont conduit à la mort.
mIbops.
D*nn jeune bomme! mon sang 8*est glacé dans mes veines. Ab 1 t*était-il connu ?
ioiSTHE.
Non, les cbamps de Messènes , Ses mort, leurs citoyens, tout est nouyeau pour moi.
l6 C0X:B& DE UTTSaATCBE.