TANCRÈDE
Je suis un étranger.
Plein de respect pour vous , touché comme vous-même Honteux et frémissant de vous interroger; Malheureux comme vous... Ah! par pitié... de grâce. Une seconde fois excusez tant d'audace :
Est-il vrai ?... Votre fille!... Est-il possible?...
Cette manière d'interroger est parfaite : Tancrède ne doit pas avoir la force d'en dire davantage.
Hélas!
Il est trop vrai : bientôt on la mène au trépas.
346 coms ra uTzÉiAmnc.
die est coupMe?
Ole est la Iramte de ton péfe.
TANCaSDS.
Voire fille!... Seîgnenr, nourri loin de ces liens. Je pensai , sur le hnnt de son nom gterienx^ Q«e , si la vertu waémt haliilait sar la tem , Le coeur d*Aménaide élait son sanctuaire.
Elle est coupable 1
S'il pouvait rester quelque doute quand un père , dans la plus profonde désolation , reconnaît que sa fille est justement condamnée, ce qu il ajoute est un dernier complément de preuve qui , diaprés les mœurs de ce temus , est peut-être plus fort que tout le reste.
Nul chevalier ne dwiràe à la
Ils ont en gémissant signé Farrét mortel ,
Et, malgré notre usage antique et solennel,
Si vanté dans FEurope et si cher au courage ,
De défendre en champ cAos le sexe qu*on outrage.
Celle qui fut ma fille à mes jeux va périr
Sans trouver un guerrier qui Tose secourir.
Ma douleur s'en accroît , ma honte s*en augmente;
Tout frémit « tout se tait, aucun ne se présente.
J^étais à la première représentation de Tan^ crède^ il y a bien des années, et j^étais bien jeune : je n ai jamais oublié le prodigieux effet que produisît dans toute l'assemblée 1« moment
TOLTAISB. rxwcKkoE. 347
ou Tactear unique, qui ne jouait pas Tancrède, mais qui Tétait, sortant de son accablement à ces derniers mots , aucun ne se présente , comme saisi d'un transport involontaire, serrant dans ses mains les mains tremblantes d'Argire, d'une Toix animée par Tamour et altérée par la rage, fit entendre ce vers, ce cri sublime, Tun des plus beaux^que jamais on ait entendus sur la scène :
II s eo présentera : gardez-vcras d'en douter.
Rien ue peut se comparer au transport que ce vers excita. Ce n était pas un applaudissement ordinaire, encore moins de ces brcwo de commande qu'on obtient aujourdlmi à si bon marché , et qui ne signifiait pas plus qu'ils ne coûtent ; ce n'était pas non plus un enthousiasme de convention ou de complaisance pour Fouvrage d'nn grand homme : la pièce avait été jusque-là sévèrement jugée. Mais, à ce vers, un cri universd s'âeva de tous lesccrâs de la salle; il semblait que œ fut là le mot qu'on attendait, et qu'il fut sorti en même temps de Tàme de tous les spectateurs coaune de celle de Tancrède. £t en effet, si Ton y prend garde, trois actes ont tellement pr^^paré ce vers , l'mrt rendu tellement nécessaire, qu'à Tinslaint oà oa le prononce, tout le moode croit l'avoir ùiL •C'est le plus grand éloge des vers qui sont viai- «naît de situation. Les aockmations prol o p géci
348 COURS DE LITTERAtURE.
laissèrent à Tacteur le temps de se reposer; elles recommencèrent quand il eut repris :
Il s'en présentera, non pas pour votre fille , Elle est loin d*T .prétendre et de le mériter. Mais pour Tlionneiir sacré de sa noUe famille , Pour TOUS, pour votre gloire, et pour Totre Tertn
On s^aperçut que cette restriction accordée an ressentiment de la fierté humiliée qui voulait désavouer Tamour en était encore un noovd aveu , et que Tancrède y quoi qu^il en dise , ne va combattre que pour Aménaîde. Il fallait, pour acl^ver ce grand tableau dramatique , qu eQe parVit dle-méme cbai^ée de cbaines et marchanl au supplice. Et Tancrède est là. Elle ne le voit pas encore ; elle est loin mèmf; de pouvoir penser qu'il soit ténuùn de cet horrible spectacle. Les paroles qu'elle adresse à ses juges, aux citovens , k son père y semblent annoncer qu'avant de mourir die va révéler du moins une partie de la vérité, H repousser loin d'dle Tinjuneux soupçon d'une intelligence avec Solamir. Mais tout à coup cfle aperçoit Tanoéde à côté de son père, et tombe évanouie : ce saisissement n'est point arrangié pour le besoin du poète ; il est commandé par la nature. Elle n a que le temps de <fire dTone voix àiUe et étoufiEee: £si-<e lui? Je me meurs.
Tancrède, prévenu comme il doit Fetre, se perqa eQe n*a pu résister à la coof jàoa qœ
V0LTÂIR£, TANCREDE. 349
doit lui inspirer la vue subite d'un homme envers qui elle est si coupable. Il se dit :
Ah 1 ma seule présence Est pour elle un reproche ! Il n'importe.... Arrêtez Ministres de la mort, suspendez la vengeance; Arrêtez , citoyens ; j'entreprends sa défense : Je suis son chevalier. Ce père infortuné, Prêt à mourir comme elle , et non moins condamné , Daigne avouer mon bras propice à Tinnocence.
Que la seule valeur rende ici des arrêts :
Des dignes chevaliers c'est le plus beau partage. Que Ton ouvre la lice à l'honneur, au courage ; Que les juges du camp fassent tous les a[#préts. Toi, superbe Orbassan, c'est toi que je défie; Viens mourir de mes mains ou m'arracher la vie. Tes exploits et ton nom ne sont pas sans éclat; Tu commandes ici , je veux t'en croire digne : Je jette devant loi le gage du combat:
L'oses-tu relever?
Ici, la scène offre , pour la première fois, les cérémonies du champ clos de Tancienne chevalerie, et les combats appelés le Jugement de Dieu. Ce n'est pas là ce qui était difficile : nous avons vu depuis le même spectacle à FOpcra , et beaucoup plus complet pour les yeux; mais il était beau de faire de cet appareil si neuf une action éminemment tragique , une action du plus grand intérêt : et combien le jeu de Facteur j ajoutait ! On se souvient encore de Timpression qnH faisait lorsque, Orbassan lui demandant son nom, il répondait hautement,
nom, je le lab, et tel est
35a coms DE unteATun.
et que, s*approchant eosaite de hd^ il lui disait, à voix basse et les dents serrées^ par la foreur :
Mais je te rapprendrai les annes à la main.
MarchoDS.
A son regard , à son geste , à son accent , Orbassan était déjà mort.
Les comédiens se sont accoutumés depuis longtemps à terminer cet acte à la sortie des deux champions : ils ont grand tort. Il n est point du tout convenable qu'Aménaïde , dans une situation semblable, sorte sans rien dire. Elle a eu le temps de revenir de son saisissement ; son père a repris l'espérance; il reste avec elle: la scène qu'ils ont entre eux est très-courte , mais belle , mais touchante et digne du reste. Les premiersmots que dit Aménaide à part sont important :
Ciell que de?iendra-t-il? Si Ton sait sa naissance , 11 est perdu I
ARGIRE.
Ma fille!....
AMÉNAIDE.
Ah! que me voulez- vous?
Vous ni*ayez condamnée.
ARGIRE.
O destins en courroux!
Voulez- vous, 6 mon Dieu! qui prenez sa défense. Ou pardonner sa faute , ou venger l'innocence ? Quels bienfaits à mes yeux daignez-vous accorder? Est-ce justice ou grâce? Ah! je tremble et /espère.
Qu'as-tn fait» et eanmettfc dso-je te «tgardcrf Av«c (fjoeÏM jeux « liélas !
Avee les jevac d*ya père.
Votre fille est encore au bord de son tombeau* Je ne sais si le cie) me sera fayoraMe ; Hien ii*cst ckangtf , jie tau eacAr sous le cooleast.. Tremblez moins pour ma giloÎK ; elle est ioaltérab^. Mais si tous êtes père, 6tez-moi de ces lieux; Dérobez votre fiHe, accablée, expirante, A tout cet appareif , à la feole rasuHaiite,. Qui sur mon inibrtmie arrête ici se& jeux.
Observe mes alfironts » et contemple des larmes Dont hk cause est si belle.... et qu*on ne connaît pas.
Cette dernière scène noarrit et entretient le» im« pressions qu a faites cet acte^ dont la mardbe esl un des chefs-d'œuvre de l'art : Voltaire ii^a rient fait de plus tliéâtraL
11 n était pas possible d'aller plus loin dans le quatrième ; maia l'intérêt s'y soutient dans sa force. Si la victoire de Tancréde nous rassure suy les jours d'Aménaide, l'amour, grâce aux ressorts disposés par l'auteur, va lui fournir de qudi exà* ter la pitié pendant les deux derniers actes; le dénoûment y mettra le comble, et fera couler autant de larmes que celui de Zaïre.
Tancréde a triomphe dfOrbassan , mais la mort est dans son cœur ; il ne peut plus douter de la perfidie d' Aménaîde. Il a vu le fatal billet : on l'a instruit des prétentions que Solamir avait an» noncées* sur Aménaîde. Il ne lui reste d'autre
désir, d'autre espoir que de consommer sa vengeance sur cet autre rival , plus odieux que le premier : il a promis aux Syracusains d'aller combattre Solamir; il brûle d'en venir aux mains avec lui , et dès l'acte précédent , on a vu que Solamir approchait , et voulait présenter la bataille. Les chevaliers viennent avertît» Tancrède qu'il faut partir : il est prêt à les suivre , lorsque Aménaïde, en leur présence, vient se jeter aux pieds de son libérateur. Ainsi tout est préparé pour cette scène unique , nécessaire au plan , et qu'il fallait rendre terrible pour Aménaïde , en rendant cette rapide entrevue inutile à l'éclaircissement. Tancrède était déjà résolu à ne pas la voir; le temps presse; il faut marcher à l'ennemi; il est entouré de témoins devant qui Aménaïde ne peut le nommer sans le perdre. Quelle combinaison savante! Ce n'est pourtant là que de l'art : le génie est dans la réponse de Tancrède, dont chaque parole est plus cruelle pour son amante que l'échafaud dont il vient de l'arracher. Il la laisse anéantie; et cette nouvelle situation, si forte pour l'effet théâtral , si douloureuse pour les deux amans, ne laisse aucune prise à la critique réfléchie. Il ne restait plus qu'à l'approfondir par l'éloquente expression des sentimens , et c'est où le poète triomphe. Aménaïde n'a pas même pensé jusque-là que son amant pût la croire capable de Tinfamie dont on l'accuse; elle
VOLTATBE. TANCRÈDE. 353
voit quil en paraît convaincu, qu'il dédaigne même de l'entendre.
il me rebute, il fuit, me renouce et m*outrage! Quel changement affreux a formé cet orage?
Que veut-il? quelle offense excite son courroux' De <pii dans TunÎTers peut-il être jaloux?
Oui, je lui dois la yie, et c^est toute ma gloire -. Seul objet de mes voeux, il est mon seul appui. Je mourais, je le sais, sans lui, sans sa yictoîre; Mais s* il sauva mes jours, je les perdrais pour lui,
La réponse de Fanie est un résumé très-adroit de tous les moyens que le poëte a imaginés pour fonder cette erreur, sans laquelle il n'y avait point de pièce.
11 le peut ignorer : la voix publique entraîne; Même en s'en défiant on y résiste à peine.
Ce dernier vers, d'une vérité remarquable, méritait d'être tourné avec plus de soin et d élégance.
Cet esclave, sa mort, ce billet malheureux.
Le nom de Solamir, Téclat de sa vaillance , L'offre de son hjmen, Taudace de ses feux.
Tout parlait contre vous , jusqu'à votre silence; Ce silence si fief, si grand, si généreux.
Qui dérobait Tancréde à l'injuste vengeance De vos communs tjrans armés contre vous deux. Quels jeux pouvaient percer ce voile ténébreux? Le préjugé l'emporte, et l'on croit l'apparence.
ambhàIde.
Lui me croire coupable ?
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36i$L COCBS DE LITXÉRATUia.