‹ Lycée (volume 2)Chapitre 66 sur 71 · VOLTAIRE, LB TRIUMVIRAT · texte numérisé non relu

VOLTAIRE, LB TRIUMVIRAT

pas un bon. Ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est que presque personne n'y reconnut la manière de cet écrivain , qui en avait une sî reconnaissable. La pièce fut tour à tour attribuée à tout le monde, excepté à son auteur. Il y avait pourtant des traits qui devaient montrer Voltaire à des yeux exercés; par exemple, ces vers qui furent applaudis, les premiers que dit le jeune Pompée en apercevant les tentes où sont les triumvirs :

l^es voilà : je les vois ces pavillons horribles, Oïl nos trois meurtriers , retirés et paisibles , Ordonnent le carnage avec des jeux sereins.

Comme on donne une fête et des jeux aux Romains.

Cet art des rapprochemens est familier k Voltaire, dans ses vers comme dans sa prose.

Le Triumvirat est dénué d'action , d'intrigue et d'intérêt. Tout le nœud de la pièce consiste dans le projet que forme le jeune Pompée, au quatrième acte, d'assassiner Octave dans sa tente. Ce projet, formé subitement, et qui n'est qu'un coup de désespoir, est toute l'action de la pièce : jusque-là tout se passe en conversations ; car on ne peut pas donner le nom d'intrigue aux froids amours d'Octave pour Julie, qui n'y répond qu'avec le dernier mépris. Julie est la fille de Lucius César; elle aime le jeune Pompée , et en est aimée. Tous deux sont jetés, par un hasard assez mal expliqué, dans une petite lie de la rivière du Réno, ile où les XI. 24

370 om» V» urriMTvn^

éeax, tTinmamSj, Octave et Antoine ,. ont fixé t& lieu de bur eiua^vne, où il» ont partagé le monde et s»gné de noiurelks pposcriptions. Antoine, j, œ * mâme jour y a rë^Hidié Fulvie pour épouser Qctayift^yja soeur du tinuniwir Octave. L'ile est gardée par des troupe&^^uî ont ord)?e de ny laisser entrer qui que ce aoit..Il estdifiicile qaua ocage et un tr^nblemieat de lecre y portent Pompée et Julie , qui aUaient par terre de Rome à Césène. Toute leur suite a péri; et Fulvie, au deuxième acte, aperçoit une femme évanouie sur des roches : c'est Julie, absolument abandonnée, même de son amant, qui ne pcurait qu au troisième, acte, et qui a perdu de vue sa maîtresse, on ne sait trop comment; car ce ti»mb]ement de teive nV nen dé* rangé dans Tile, où. tout le monde converse avec la plus graujde tranquillité , et où les triumiârs ne disent pas un mot de ce prétendki. bouleversement dont le poëte se sert pour amener Pompée et Julie dans l'endcoit du ntionde où ils devaient le moins se rencontrer. Fulvie, quoi qu il en soit, irritée contre Antoine qui Ta répudiée, prend Julie sous sa pooteetû»!;, joint ses ressentimens à ceux de Poniipée, et avec le seeours d-ua tribun de la légion de son mari , nommé Aufide , qui autrefois a servi sous le grand Pompée, elle engage ïe fils de ce héros: à pénétrer la nuit dans la. tente d'Octave et à le- tuer : elle se charge, d» son côté^ de tuer Antoine. Mais Pompée se trompe, comme

Soé-^olaf et, au lieu de frapper Octale, U.£ûtpélÎF ua esclave <]ui dosmait près de «on xnaiue. Fulvîe B'est pas plus h^oreuse ccmtse ABtoineiil »'(éydlle à tenaps pour la désarmer» Pompée et Fidyie s(MLt arrêtés 3, et Octave. pardonne. k.soaa£sassîn qu il estime ^ comme Antoine pardonne k sa &mme qnU méprise. On ccmçoit aisément qu un plan semUahle n'étaitsusceptikLe d'aucun intérêt. Ycdtaire dit qvie: les. mœurs des Romams du, temps di^ triumvirat sont représentées avec le pinceau le pbés fidèle. Oii , mais ce pinceau a est point du tout fidèle dans les caractères. Ce qui est encore plus essentiel,. Taut^r a fosmellement contredit rkistrâre dans les deux personnages principaux ^ Octave et Antoine. IL est deifait quà L'époque dCes proscnptions , Octave montra infînintient plus de cruauté qu Antoine : ici c est Antoine qui ne respire que le sang., et Octave qui ne parle que de démenée. On. sait Xxog^ qu!il n^'en eut ^aucnais qjue lorsque sa piûssance £ut entièrement a&rmie. «c Je » n'appelle pas. clémence y dît. à ce sujet Sénèque y » une barbarie fatiguée i » c'était encore plus une modération politique. Je ne crois pas qu'il, fut permis de suji^poser dans le sanguinaire Octave , au moment où il dressait des table» de proscriptitm y, UM aetioui de (générosité qui ressemble à celle d'Auguste dans Cwza. On. conçoit malaisément ^'Octave puisse pardonner à un. ennemi aussi dangiereux qjne le jpune Pompée^ dont le

nom seul est redoutable; à un ennemi qu'il a poursuivi avec fureur, qui l'a outragé , humilié , qui a soif de son sang , et enfin qui est son rival. C'est le contraire de Cinnaj dont le pardon est motivé par les circonstances les plus plausibles. L'imitation me paraît ici d'autant plus mal entendue, d'autant plus mal placée , que , dans la pièce de Corneille, Auguste ne commet aucun acte de cruauté, et que ses crimes sont reculés dans le passé; au lieu que, dans celle de Voltaire, Octave signe au premier acte la mort des proscrits , que pourtant il semble plaindre , et pardonne au cinquième à celui de tous les hommes qui lui est le plus odieux. Rien n'est plus opposé à la vraisemblance morale et à l'unité de caractère.

Je ne croîs pas non plus que celui d'Octave, qui nous est très-connu, permît au poëte, et surtout à un poëte aussi instruit de l'histoire que l'était Voltaire, de nous le représenter amoureux. Cet homme, qui semblait être également le maître de ses vices et de ses vertus , ne montra jamais de faiblesse de ce genre ; et dans un sujet tel que le Triumvirat y c'était un mérite nécessaire de peindre les personnages tels qu'ils ont été, comme avait fait l'auteur dans Rome sauvée et dans la Mort de César. Aussi cet amour d'Octave est un des plus froids remplissages qu'on puisse imaginer; et rien ne contribua plus à la chute de la pièce que de voir un tyran qui ne marchait qu'en

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touré de bourreaux , et qui n'était là que pour proscrire , faire le rôle d'amoureux , de manière à sentir lui-même combîen ce rôle lui convenait mal. Il disait , en finissant le premier acte :

Destructeur des humains, t*appartient-il d'aimer?

Et certes, il avait raison. C'était déjà dans Voltaire un signe de décadence bien marqué , que ces amours de commande qu'il avait cent fois condamnés , et qu'il Vêtait si rarement permis. Ceux du jeune Pompée et de Julie ne sont pas si déplacés, mais ne produisent guère plus d'effet, parce qu'ils ne tiennent point à l'action , et que Pompée est beaucoup plus occupé de vengeance que d amour. En total , l'amour ne devait pas se trouver là : trop d'exemples faits pour servir de leçons prouvent qu'il figure mal dans ces grands tableaux dramatiques de la perversité humaine et des révolutions sanglantes. Quiconque aura un véritable talent pour le théâtre ne saurait trop désormais se garantir de ce défaut , dont il faudrait enfin purger entièrement la scène firançaîse. Quelques vers que dît Fulvîe au premier acte peuvent donner une idée de ce que l'amour est dans cette pièce :

Albine, les lions, au sortir des carnages, Suiyeiit en rugissant leurs compagnes sanyages; Les tigres yon/ ramaur aree férocité :

Tek sont nos trimiiTirt. AnUnae ensanglanté

374 ÔOUKS DB UTTÉRÂVUMI.

VréfmteAet'YhymÊiï la déIcitaUe fête.

Octave a île 2u\ic 'Cairtprit UœomquéU:

Et, dans ce jour de sang, de liistesse et d'IiorreHry

L'amour de tous côtés se mêle à la fnreiv.

Julie abKorre Octave : €Ue n€tt œeaj^

Que de livrer ton cœur au fils du grand Pompée.

Sur ce seul exposé du premier acte , on pouvait juger que la pièce devait tomber : il n'afnxmoè rien qui ne soit dégoûtant ou insipide ; et h» triumvirs qid font ïamour comme les tigres j Octave qui a entrepis la conquête de TuUe , €t Julie qui Viest occupée que de Sprer son cœur i Pompée , ce style qui se rapproche de celui des mauvaises pièces de OnrnéiQe , tout faisait dqk voir combien Voltaire était descendu.

Le rôle tf Antoine n'est ni mieux tracé ni mieux soutenu. Aufide dit de lui :

Je suis toujours surprb que cc'cœur efirêné.

Plongé dans la licence^ au vice abandonné.

Dans les pfatsirs aflreux qui partagent sa TÎe Carde «ne ^cruanté tranquille et réfléchie.

Cette cruauté tranquille et réfléchie était précisémeat ce qui devait eanactériser Octave. Antoine était au contraire brutal dans ses plaisirs^ et emporté dans ses vengeances , mais capable de bonté et de grandeur. Il se montra beaucoup moins sanguinaire qu Octave, qui le siirpassait de beau- •coup en politique, en lumières et en méchanceté, *et qui lui cédait «n ^couEage. Aussi, vdans Je tsaps

4e Ja guerre deg itriumvirs 'contpe Brutus t% Cas*» »us^ ies armées «des Amm par dis Hémoignét^eut hautement leur estime pour Aûtoine, autant que ieur ayecaîon ^ lem* mépris pour Octave. Ënfift il fallait , poor Télévalî^n de celm-«ci , qu^Atiftoine tombât dang le dcanner excès de Textravagatice €t de l'avilissement ; et c'est isuitout à GléopAtM^ ^^Auguste iM redevable de r^empire du tnovrde. Je ne prétends pas qu'il €ât faDu rendre Oc^ taye méprisable ; un personnage principal ne doit jamais l'être : je dis seulement qu'il n'eût pas fallu confondre, dans la tragédie , les traits qui le distinguent d'Auguste dans lliistoire. Octave devait , je Favoue , avoir de l'avantage sur An-> toine ; mais ce devait être celui du plus habile et du plus adroit. Dans la pièce^ H emporte tout de hauteur , et Amoiiie est trop nbordooné : son rôle , à la représentatiovi ^ déplut généraleaient. Celui de Folvie est mieux fait; il a quelque force; il est mieux écrit que les autres. Mais une tèame si odieuse , qui a partagé les crimes de son époux ^ et qui, souillée comme lui du sang des proscrits, ne vent répandre le sien que parce qu^ Ta répudiée ; une leaDOie qui n'a aocan des caractères et des grands notifii qoi p e iwent rauMir an théâtre la scâératesse et ks foHàiU ; uae tdle femme ne pent goere être nn persoon^e théâtral ; et le jexme Pompée ne pent ménie qœ perfre

térêt avec elle. Julie est un personnage insignifiant. Et ce plan , dans toutes ses parties , n avait rien de propre à la scène.

L'ouvrage n'est pourtant pas sans mérite dans les détails : la scène du partage du monde, quoiqu'elle ne soit pas à beaucoup près ce qu'elle pouvait être , et ce qu'elle eût été si l'auteur n'eût pas eu soixante et dix ans , commence du moins d'une manière imposante.

OCTJLVE.

Songez que je prétends la Gaule et Tlllyrie, Les Espagnes, TAfrique, et surtout Fltalie:

L'orient est à vous.

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