‹ Lycée (volume 2)Chapitre 69 sur 71 · FULVIE · texte numérisé non relu

FULVIE

Oui y quand on ne craint rien.

Le rôle de Pompée a de la noblesse : lorsque Antoine lui reproche d'être un assassin , il répond :

Lâches, par d'autres mains vous frappez vos victimes. J'ai fait une vertu de ce qui fait vos crimes. Je n*ai pu vous frapper au milieu des combats : Vous aviez vos bourreaux , je n'avaiis que mon bras.

On remarque aussi de temps en temps des vers d'une expression et d'une tournure heureuse : tel est celui-ci sur le jeune Pompée , qui avait eu le courage et la générosité de faire afficher dans Rome qu'il donnerait pour un citoyen sauvé le double du salaire promis pour la tête d'un prosent:

11 a par des bienlaîts combattu yot Tengeancet •

3n8 OOUltS VE lAWÈVLÉtVÊÊt*

On peut citer ces deux "vers-:

Le puissant foule aux pieds le faible qui menace. Et rit, en Fécrasant, deisa diâ>ye anflace.

Généralement le style de Voltaire, quoiqne'déjà fort défiguré et fort inégal , se soutient mieuaL ici que dans Olfmpie; et dans les ouvrages de sa vieillesse , cette même différence se fait apercevoir plus d'une fois entre les sujets d'histoire et les sujets d'invention.

Les Scjthes étaient de ce dernier genre : ils furent joués deux ans apvàsife Tnumifiratf «t ne réussirent guère mieux; il ÊiUaitles retirer après trois ou quatre représentatioms. I7aatear , accoutumé à chercher des contrastes de mœurs , voient offrir dans cette pièce celui des Persans et des Scythes , et c'est ce qu'il y a de mieux traité dans cet ouvrage , dont le plan a le même défant que celui à^Ol/mpie : c'est un labyrinthe sans issue. Athamare , neveu de Smerdis , roi des Mèdes , avait conçu pour Obéide, fille die So^ame, seigneur persan, un amour outragefimt et coupa^ble. So* zame , pour tbérober sa fille «ux atteiïtatstîn jeune prince et à ses ressentîmens , »s'étiMt -retiré chez les Scythes; et , résolu de se ïjrer <ftïeK«ux , ^âésabiisë 9es igrandeuTs , totigours si vei^nes de raFbaÂBse» ment et du danger dans un état dr spotique , il vient de nMiMr «a iiUe «a as dka ^iUani . son

meilleur ami. Ce jeune homme ^ nMomé Indatire y est plein de candeur et de courage : son amour pour Obéide est aussi vrai, aussi noble que son caractère. Elle a consantî à cet hymen sans marqueraucune répugnance^ elle a' pour les vertus dlndatiFe restime-qui leur «st due. Cependant , ce marie^e n est que l'effet de sa .complaisance pour un père , et de son dévouement à des volontés et à] des intérêts qu'cUe respecte : au fond du cœur, elle aimC'et regrette Athamare,>et celui-ci arrive, au second ^acte , lorsqu die vient d'être mariée. Cest précisément la situation de Zamore avec Alzire ; maïs c'en est l'inverse pour l'effet , comme pour les caractères et les circonstances. Tous les cœurs sont pour Zamore, qui est aussi intéressant -que Gusman est odieux : Alzire est mariée contre son gré , proteste contre l'hymen auquel on la force , et ne cache pas même h Gusman l'amour qu'elle <;onserve pour Zamore. Cest le contraire dans les ScjrÛies : tout ce que nous avons vu dlndatire est &it pour nous intéresser en sa faveur. Quoique choisi par Sozame, il n'a voulu épouser Obéide que de son aveu , et Ta obtenu; et, lorsque ensuite le fougueux Athamare, que nous ne connaissons encore que par les torts les plus graves, vient , sans la plus légère apparence de raison , réclamer cetle Obéide qn^il a outragée, tout bcMnme mi peu iostmit du théâtre s*apermit que ranteur ne^ie tirera point dn paa 0a ilWest en*

38o COURS DE LITTÉRATURE .

gagé , et que, dès ce moment , la pièce est tombée. Cet Athamare a hérité de la couronne de Médie; il vient jusque chez les Scythes , avec une faible escorte, chercher Sozanie et sa fille, demander son pardon et offrir sa couronne. Cette démarche est im peu extraordinaire; mais supposons que Tamour la justifie, que peut-elle produire? Obéide, il est vrai , a pour lui , dans le fond du cœur, un penchant quelle ne lui cache pas; mais quand l'intérêt d'une pièce est fondé sur une passion , il faut que le spectateur ou la partage , ou l'excuse, ou la plaigne : ici rien de tout cela ; et Obéide elle-même ne réclame pas un moment contre les nœuds qu'elle a formés; elle lui dit , quand il témoigne du mépris pour son époux :

Pourquoi méprises-tu Un homme, un citoyen qui te passe en vertu?

11 est triste d'être obligé de tenir ce langage à celui qu'on aime, et certes ce n'est pas le moyen de nous le faire aimer. Mais c'est bien pis quand il va trouver Indatire pour lui dire en propres termes :

Rends sur Theure Obéide.

C'est le comble de l'insolence absurde, de venir dire à un républicain qui est chez lui , et qui vient d'épouser une femme qui s'est donnée à lui de son plein gré: Rends'-moi ta femme. La tranquille

VOLTAIRE. LES SCYTHES. 38l

fermeté et la modération d'Indatire ne font que rendre plus révoltant le fol orgueil d'Athamare. Il venait de dire tout à Theure à l'un de ses confidens,

Penses-tu qu'Indalire osera me parler?

comme si un Scythe , un citoyen d'une nation qui avait taillé en pièces des armées persanes , eût dû trembler chez lui devant un jeune roi suivi de quelques courtisans! Cette arrogance parait encore plus ridicule quand Indatire lui répond :

Imprudent étranger, ce que je viens d* entendre

Excite ma pitié plutôt que mon courroux.

Sa libre volonté m'a choisi pour époux :

Ma probité lui plut, elle Ta préférée

Aux recherches , aux vœux de toute ma contrée;

£t lu viens de la tienne ici redemander

Un cœur indépendant qu'on vient de m'accorder 1

O toi qui te crois grand , qui l'espar V arrogance.

Sors d'un asile saint, de paix et d'innocence :

Fuis ; cesse de troubler, si loin de tes états ,

Des mortels tes égaux , qui ne t'offensent pas.

On n est point grande on est au contraire fort petit par C arrogance. Indatire voulait dire, toi qui prends V arrogance pour de la grandeur. Mais en mettant de côté cette faute de style, Indatire n*a-t-il pas cent fois trop raison? U n'y a certainement aucune réplique possible : celle d'Athamare est de lui proposer le combat. Je ne pense pas qu'on ait jamais rien imaginé de plus extraor-

38a G0im8 DE UTTÈBèêOnmSf.

dinarôe qu'un roi des' Mèdèsqui yieiït, en ptekie paix, cliez les Seythes, propaser à ï^mft d'entre eux un combat singulier : cest à pewprèsf comme si le grand-seigneur venait en Crimée défier wi Tartare. Je ne sais pas si , dans un plan quelconque, il serait possible de trouver un caractère, des passions et àes circonstances capables démotiver «ne. conduite si peu vraisemblaUe : ce qui est een^ tain , c'est qu'ici; tout s'y oppose; noo-seulement là fierté superbe des rois d'Asie , constamment attes^ tée par l'histoire, mais le danger éyià&M de se mettre à la merci d'un peuple tel que les Scythes, jaloux de ses droits^ et de son ind;^endanc6, et terrible dans ses> ressentimens. Indatire est tué contre toutes les convenances morales et dramatiques. Autant on applaudit à la vengeance de Zamore qui suit ht' loi de la nature, autant on est blessé de voir l'innocent et vertueux Indatire succomber sous un agresseur injuste et inexcusable. Sa mort fait courir les Scythes aux arnae^, et l'insensé Athamare est bientôt enveloppé avec tous les siens, et mis dans les fers. La loi du pays vent que ce soit la femme d'Indatire qui venge son trépas en immolant son meurtrier sur les autels ; et si Athamare avait été un personnage intéressant , si son amour et celui d'Obéide avaient pu nous toucher, cette situation serait terrible. Mais la passion d'Obéide, jusque-là simplement iiidiquée^ n'éclafte qu'au cinquième acte, à Fînstant

imxjJJÊX". les; sgtvhbbi 38S

même où la conduite d'Athamare vient de le rendre encore plus condamnable. Elle feint d'accepter lafifreux ministère qu'on; lui impose^ parce que si elle le refusait^ Athamare périrait dans la»., aiqppltoes*. Ovu sUittend bien qu'elle se tuera eUe-fluémo';. mais) œ qu'on- n'attend pa», c'est l'es^ pèœdc détour subtiLdont elle^se sert pour sauver Athamare. Les Scythes jurent que tous liesPt»^saoA ^piii scmt leucs^ prisonniers serœt éipargnés^ dès ^'Obéide aura vengé Indatire. Elle se firappe et Jbuc dit r

Vous jurez d*éparçner tous me» coneitoyent :

irrêst; sauvez ses jours; r amour finit les miens» ViSy.mon cBer Athamare^ em moorant je FordannOi.

Jl iaut que le&Seytbe» soient de; bennes gêna et d*une extrême simplicité pour trouvée ce raisonnement juste,, et ne paa diw à Obéide : Nous avons promis de faire: grâce à tous les Persans^; oui, mais: quand vous- aurez. &it justice pour nous de cfiLoi qui a taé notre- frère : c'est sa mort et non pas la vôtre tyjà doit nous- vengyix. Ifoiï*seulement ils ne a'^sont pas d'une réponse si naturelle , mais y lorsque Athamare, suivant les bienséances du théâtre, vent tourneir conitrelui le miéme glaive dont Obékle s'est percée, on le lui araache des maias en lui disant. -

Arrête, et respecte la loi* C» fbfrMMÎt fonilié mv dm naios étrangéres^i

384 COURS DE LITTÉRATLRE.

Et Sozame lui dit :

Va, régne, malheureux!

Ainsi , pour punir cet Athamare qui est Tauteur de la mort de deux personnes très-innocentes , on l'envoie régner. Ce dénoûment est tout près du burlesque.

Le style de la pièce est beaucoup plus &ible et plus défectueux que celui du Triumvirat^ cependant le coloris de l'auteur se retrouve dans quelques peintures de mœurs.

Le titre de la Tolérance ^ qu'ajouta Voltaire a la tragédie des GuèbreSy comme il avait ajouté celui du Fanatisme à Mahomet, marquait assez le dessein de l'auteur. 11 voulut encore faire de la tragédie une école de morale; mais si le dessein était bon , ses forces n'y répondaient plus. Le plan des Guèbres est encore bien plus mauvais que tout ce que nous venons de voir; il est bâti sur un roman aussi dénué de vraisemblance dans les faits, que de vérité dans les mœurs. D'ailleurs, il est des leçons qu'il faut donner directement, et qui s'affeiblissent trop par des allégories éloignées et des tableaux symboliques. 11 faut alors sacrifier l'ambition d'être applaudi sur la scène à l'ambition plus noble d'être utile à l'humanité. Au reste, ce sacrifice ne pouvait pas avoir lieu pour les Guèbres , dont les vrais amis de Voltaire empê«

VOLTAIB£. LES GI3ÈBRES. 385

chèrent la représentation , qu'assurément la pièce ne pouvait pas soutenir.

Il a placé la scène dans Apamée , aux confins de là Syrie , et sous le règne de Gallîen. Il suppose que cet empereur a proscrit dans ses provinces d'Orient la religion des Mages, que le voisinage des Persans pouvait introduire dans son empire, et qu'il a porté la peine de mort contre tous ceux qui professeraient le culte du soleil. Des prêtres dePluton sont chargés, dans Apamée, de veiller au maintien de cette loi , et de présider avec les officiers de l'empereur au jugement des réfractaires. Toutes ces suppositions sont absolument contraires à l'histoire et aux mœurs romaines. Jamais Gallien , ni aucun empereur, ne songea ni ne put songer à proscrire la religion des Mages de l'empire romain : elle y était à peine connue. On ne proscrit une religion dans un état que quand ses sectateurs , opposés à celle du pays , peuvent en faire craindre la chute. Mais on sait que Gallien ne persécuta pas même les chrétiens, déjà trèsnombreux dans ses provinces; et les Romains, qui toléraient toutes les religions , ne s'élevèrent contre le christianisme que parce qu'il les condamnait toutes , et ne reconnaissait aucun des dieux du paganisme. Voltaire, qui lui-même avait cent fois attesté cette vérité reconnue , ne devait pas la contredire dans sa pièce des Guèbres. Il ne devait pas non plus faire siéger des prêtres à côté des XI. 25

386 COURS DE LITTÉRATURI.

tribuns militaires ; ce qui était sans exemple cliez les Romains. Ces sortes de fautes, qui sont pour ]es gens instruits un objet de critique, ne décident pas, il est vrai, du sort d'une pièce de théâtre : ce qm en éloignait les GuèbreSj cest le TÎce d'une tàkAe très-mal construite dans toutes ses parties , et destituée de tout moyen d'intérêt. Cest une fuite d'incidens fortuits, de coups du hasard , qui , ne se rapportant à aucun but, ne peuvent atta-» cher le spectateur. Une jeune fille inconnue est dénoncée et poursuivie par les prêtres de Pluton pour avoir sacrifié au soleil. Le tribun militaire , Iradan, commandant d'Apamée, ne pouvant la soustraire à la condamnation légale, praid le parti de l'épouser, uniquement pour lui Ëiire une sauV^arde de ce titre d'épouse d'un dtojen romain. Mais la jeune Arzame ne peut aix^epter son ofire, parce qu'elle aime un Guèbre, nommé Arzémon , et qu'elle aime mieux mourir que de renoncer à lui. Cet Arzémon vient pour la chercher, et, trompé par un faux rapport qui lui fait croire qu'Iradan veut livrer Arzame aux prêtres de Pluton, il commence par poignarder ce tribiui, ^on bienfaiteur, qui heureusement n'est pas IJlessé à mort. Cette méprise odieuse et sans objet ne produit qu'un repentir inutile , . lorsque , dès la scène suivante, ce jeune insensé reconnaît son erreur. Un autre Arzémon , qui passe pour le père ^u premier, vient au quatrième acte ; car ^ dans

VOLTAIRE. L£S GTJÈBRES. 387

cette pièce, tous les personnages arrivent d'acte en acte , les uns après les autres. H fait reconnaître dans celui que l'on croit son fils le fils d'Iradan , et dans Arzame ]a fille de Céséne, frère d'Iradan. Cette froide reconnaissance est fondée sur un roman trivial, qu'il seraitaussi long que superflu de détailler. Cependant les prêtres redemandent leur victime, puisqu'elle n'est pas l'épouse d'Iradan; et quoiqu'on ait dit et répété plusieurs fois que les soldats n'osent pas leur désobéir, ceux-ci prennent parti pour toute la famille, et le guèbre Arzèmon , qui n*a fait que manquer Iradan , ne manque pas le grand-prêtre et l'étend sur la place. On ne sait trop comment tout ce chaos d'événemens pourra se débrouiller, lorsque l'empereur GalHen arrive à la dernière scène pour apporter le dénoûment : c'est un pardon général et l'abolition d'une loi barbare. Mais l'abolition est saiis efiet quand on sait que la loi n'a jamais existé, et le pardon accordé au jeune Arzémon , qui a ma^ sacré un grand-prêtre, est d'une invraisemblance trop choquante dans les mœurs romaines. Xa crainte d'irriter les dieux était si forte chez le peuple romain , qu'un empereur même n eût pas osé faire grâce au meurtrier d'un prêtre : on aurait crié au sacrilège. Il n'y a eu d'exemple à Rome de cette espèce d'assassinat avec impunité que dans le temps des proscriptions, où la terreur avsdt fait taire un moment toutes les Icîis.

388 COURS DE LITTÉRATXJKE.

De toutes ces productions dégénérées , Sophonisbe est celle qui se ressent le moins de l'âge avancé de Tauteur. Les caractères en sont bien tracés, les sentimens nobles : il y a des scènes entières dont le dialogue se soutient , des morceaux qui ont de la force , et de temps en temps de beaux vers. Le plus grand vice de l'ouvrage est "îelui du sujet, que Voltaire lui-même avait reconnu impraticable, lorsqu'il avait parlé de la Sophonisbe de Corneille. La sienne est à peu près tracée sur le plan de Mairet ^ , surtout dans le cinquième acte qui offre un très-beau spectacle. Il parait que c'est là surtout ce qui le séduisit; et peut-être d'ailleurs, rebuté du mauvais succès des pièces d'invention qu'il avait faites depuis Zir/zcrède , se livra-t-il plus volontiers à la facilité de travailler sur un plan donné. Quoi qu'il en soit , Sophonisbe ne fut pas plus heureuse que les Scjrthes , quoique beaucoup meilleure. Je ne crois pas même que Voltaire, dans toute sa force, eût pu vaincre les difficultés du sujet, qui présente un vice radical. C'est un jeune roi intéressant par luimême , et nécessairement le héros de la pièce , forcé de faire mourir la femme quil vient d'épouser, Sophonisbe, la nièce d'Annibal, pour la

^ Il l'intitula , dans la première édition » la Sophonisbe de Mairet , réparée à neufi titre un peu gi*otesque , qui fit dire à BufTon une plaisanterie à peu près du même goût : Il faut voir si le public sera content de la resscnielure.

VOLTAIRE. SOPHONISBB. SSq

dérober au joug de ses propres aUiés, des Romains ^ qui veulent mener leur captive en triomphe au Capitol e. L'impuissance absolue et l'avilissement sont, sans contredit, dans le héros d'une tragédie les défauts les plus intolérables , et ce sont ceux du rôle de Massimsse. Il a aimé autrefois Sophonisbe, qui se souvient encore de cet amour, et qui en a conservé pour lui, même depuis qu'elle a épousé Syphax. Allié des Romains, Massinîsse a combattu avec eux , et vient de prendre Cirthe, capitale des états de Syphax ; et le vieux roi a été tué sur la brèche. L'amour de Massinisse pour Sophonisbe se rallume quand il revoit cette princesse ; et apprenant que Lélie, lieutenant de Scipion, redemande, au nom du consul, la nièce d'Annibal, captive des Romains , il prend le parti de l'épouser le jour même où elle est devenue veuve de Syphax. Ce mariage peut paraître contraire aux bienséances ordinaires ; cependant ce n'est pas là ce qui nuit à la pièce : des convenances plus fortesjustifient cet hymen. Massinisse, indigné de l'orgueil et del' ingratitude des Romains, est résolu derenoncer à leur aUiance; et la nièce d'Annibal , leur mortelle ennemie, animée contre eux d'une haine héréditaire , qui est à ses yeux le premier des devoirs, ne voit dans son nouvel époux que le vengeur de Syphax , le sien et son dernier appui contre Rome. La manière dont ce mariage est proposé et accepté eût fait honneur à Voltaire dans tous les temps.

SgO COURS DE LITTERATURE.

JfASSIIVISSE.

Écoulez , vous n'ayez qu*i)n inslanf* Vos fers sont préparés... Un trône tous attend. Scipkm ya yenir... Gorthage tous appelle; Et , si yous balancez, c'est un crime enve'rs elle. Suivez-moi, tout le veut... Dieux justes! protégez L'bjmen où je l'entraîne , et soyons tous vengés.

SOPHOmSBE.

Eh bien ! à ce seul prix j'accepte la couronne; La veuve de Sypbax à son vengeur se donne.

Oui, Carlbage l'emporte. O mes dieux souverains! Vous m'unissez à lui pour punir les Romains.

On voit que la nécessité des conjonctures justifie la promptitude de cet accord, et commandé Ténergique brièveté du dialogue. On voit ausâ que cet amour , ennobli par les plus puîssans motifs , est , ainsi que le sujet , plus héroïque que touchant ; et c'était une raison de plus pour que l'héroïsme se soutînt dans la pièce , puisqu'il en est le premier intérêt. Maïs malheureusement il s'évanouit aussitôt devant Lélie et Scîpion. Dans la scène suivante , le lieutenant du consul dicte ses ordres à Massinîsse comme à un sujet révolté; et quand celui-ci , qui croit avoir pris ses mesures pour être le maître dans Cirthe , veut mettre Tépée à la main et proposer le combat à Lélie, le Romain, d'avance instruit de tout, mieux servi et plus puissant, le fait arrêter et désarmer, sans qu'il puisse faire la moindre résistance. Scîpion , qui vient ensuite , prend sur lui une supériorittJ

VOLTAIRE. SOFHOiaSBE. 3^

d'autant plus accablante , qu'il joint à la confiance du pouvoir le langage de la modération la plus tranquille et les consolations de Tamitié. 11 fait plus, il montre à Massinisse le traité qu'il a signé, et qui porte expressément que tous les capti& seront au pouvoir des Romains : Massinisse lui même est forcé d'en convenir ; il ne lui reste d'autre ressource que d'implorer la pitié pour son amour ; et Scîpion n'est que trop bien fondé à lui: opposer les ordres du sénat , qu'il est obligé de suivre, et les ^dispositions du traité qui doivent être remplies : en sorte que Massinisse, le premier personnage de la pièce pendant les trois actes, est à la fois trompé dans un projet téméraire , puni comme un rebellé, réprimandé comme un jeune homme , et convaincu d'avoir tort. Cet acte décida le sort de cette tragédie , que les beautés du cinquième acte ne purent relever. La scène du dénoûment est tragique. Massinisse, qui est demeuré sans défense, comme sans réponse, a Seiat de consentir à livrer son épouse ; et quand Scipion la demande , un rideau qui se tire découvre l'intérieur du théâtre, et montre Sophonisbe mourante, étendue sur une banquette , et un poignard enfoncé dans le sein ; et Massinisse , affaibli déjà par^ le poison qu'il a pris , mais à qui la rage rend un reste de force, meurt en prononçant contre lias Romains des imprécations qui oi&ent des traits* d'énergie parmi beaucoup de négligences.^

Zq2 C0I}RS de iaTTÉRATURE.

Ce dénoûment n'est pas conforme à Thistoire : Massinisse, malgré l'horreur du sacrifice où les Romains l'avaient réduit, oubliant un amour passager pour des intérêts durables , fut jusqu'à sa mort l'allié le plus constant et le plus fidèle ami de Rome. Corneille et Mairet, n'osant pas contredire une histoire aussi connue que celle du peuple romain , n'ont point fait mourir Massinisse. Mais on eût peut-être pardonné cette violation de la vérité historique, si la pièce avait pu être plus intéressante. Les mœurs y sont assez fidèlement observées , k un seul endroit près. A la fin du deuxième acte , un ofiicier numide vient dire à la reine :

Reine , il faut vous apprendre Qu'un insolent Romain vient ici de se rendre. On le nomme LélU, et le bruit se répand Qu*il est de Scipion le premier lieutenant.

Sa suite avec mépris nous insulte et nous brave : Des Romains , disent-ils , Sophonisbe est Tesclave. Leur fierté nous vantait yc ne sais quel sénat. Des préteurs, des tribuns, l'honneur du consulat, La majesté de Rome, etc.

Ce langage pouvait convenir à quelque Germain des bords du Rhin ou du Danube, la première fois que les Romains pénétrèrent dans ces contrées presque sauvages; mais il n'était pas possible qu'au temps de la seconde guerre punique, les Romains , déjà connus en Afirique lors de la première, les Romains, depuis si long -temps en

VOLTAIRE. SOPHONISBE. 3q3

guerre avec Carthage, alliés de Massinisse, ennemis de Syphax, et maîtres de Girthe après un long siège , fussent tellement étrangers pour un Numide, qu'il entendît parler pour la première fois du sénat de Rome et du nom de Lélie ^ le lieu* tenant du général romain qui vient de prendre la ville. Cette ignorance est ici aflfectée mal à propos , et ne rend pas plus piquans des vers dont la diction est d'ailleurs négligée , comme elle l'est en beaucoup d'endroits : mais elle se relève dans quelques autres. C'est d'ailleurs un grand défaut dans le plan , d'avoir fait paraître au premier acte le personnage inutile de Syphax, qui est tué avant le commencement du second : suivant les règles delail , la pièce ne devait commencer qu'après sa mort. Il semble que l'auteur ait voulu suivre le plan de Mairet jusque dans les fautes qui étaient faciles à corriger.

La manière dont on accueillit Sophonishe n'était conforme , ni aux ménagemens qu'on devait à l'âge et aux titres de l'auteur, ni même à un mérite que cet âge devait rendre plus intéressant. Certainement il y en avait un , fort peu ordinaire à soixante-quinze ans , à soutenir jusqu'à un certain point l'exécution et le dénoûment d'un sujet si ingrat; et l'agonie de Massinisse, que le jeu de Lekain rendait si terrible , était d'un effet vraiment théâtral. Mais le public ne parut sentir que la froideur du sujet; et Voltaire , blessé de cet ao

$94 COURS DE LITXBRATtlBS.

cudl, qui lui rappelait encore la disgrâce des Scythes et celle du TriumiHrat, parut aussi se dégoûter enfin, non pas encore de la tragédie, jmÀs du théâtre. Il ne voulut y exposer , ni les Lois de Minos , pièce imprimée avant Sophornsbcy ni Don Pèdre , ni les Pélopides , qui la suivirent, n déclara même y dans la préface de ces* deux dernières pièces , quHl ne les avait pas faites pour être représentées. Dans celle des Lois de Minos il avait annoncé solenneUement qu il sor tait de la carrière dramatique i mais il promettait plus qu il ne pouvait tenir. La tragédie était sa passion dominante ; cette passion s'était mêmerallumée avec plus de force que jamais , lorsqu'il vint nous apporter lui-même Irène et jégatocle. Mais avant d'en venir à ces deux ouvrages , qui furent ses derniers, il faut dire un mot des trois autres que je viens de nommer.

Il semble que , dans les Lois de Minos , il ait voulu revenir au sujet qu'il avait manqué dans les Guèbres , et consacrer à la tolérance civUe une seconde tragédie. Celle-ci est un peu moins défectueuse que la première, et pour le plan et pour le style, quoiqu'elle le soit encore beaucoup. Il s'agit, comme dans l'autre, d'une jeune fille que la superstition veut sacrifier aux dieux; mais ici du moins cette barbarie fanatique est mieux fondée sur les mœurs et sur la vraisemblance. La scène est en Crète, sous le règne de Teucer, suc—

YOLTAIRC LES LOIS DE HINOS. 3^5^

cesseur de Minos; celui-ci ^ législateur de Crète V a établi la coutume d'immoler tous les sept ans une jeune captive aux mânes des liéros crétois. C'est en conséquence de cette loi, regardée comme inviolable, qu'Astérie, &ite prisonnière dans laguerre que les Crétois ont contre les Cydoniens,. doit être sacrifiée dans le temple de Gortjne. Les Cydoniens sont des peuples du nord de la Crète ,. encore sauvages , tandis que ceux de Minos sont civilisés; et il entre dans le desseia de Tauteuî. d'opposer les vertus naturelles de ces Cydoniens,. simples et grossiers, aux mœurs superstitieuses et crueUes des Crétois policés. Teucer les abbwre , ces mœurs; il pense en vrai sage; il voudrait abolir des lois inhumaines , et sauver Astérie : mais son pouvoir est limité par les archontes, et subordonné à la lœ de l'état. Pendant ce conflit d'autorité , il arrive qu'Astérie est reconnue pour la fille de Teucer, qui avait été enlevée par les Cydoniens et nourrie chez eux : c'est précisément la fable des Guèbres. La même méprise que nous y avons vue n'est pas mieux placée dans les Lois de Minos. Datame , jeune Cydonien , amant d'Astérie , et qui vient pour payer sa rançon , la voit conduire par des soldats , qui sont ceux à qui Teuh cer a confié le soin de la défendre. Il se persuade tout le contraire; il prend les défenseurs d'Astérie pour ses bourreaux , et se jette avec toute sa suite sur les gardes de T^icer et sur ce prince lui*

même. Le dénoûment, au lieu d'être amené par l'autorité suprême, comme dans les Guèbres ^ est amené par la force, mais nullement motivé. Teucer , dont le pouvoir semblait jusque-là restreint dans des bornes si étroites , se trouve tout à coup maître absolu. C'est l'armée qui a fait cette révolution; mais il fallait la préparer et la fonder; il fallait dire par quels moyens il dispose ainsi de l'armée, qui ne pouvait pas être jusque-là dans sa dépendance, puisque alors tout y aurait été, le maître de l'armée l'étant nécessairement de tout le reste. Des scènes entières montrent évidemment le dessein de rappeler la dernière révolution de Suède , alors récente , dont l'auteur parle dans ses notes , et de retracer aussi l'anarchie polonaise, qui venait d'être la cause d'une autre espèce de révolution ; mais ces sortes d'allusions ne sauraient tenir lieu d'intérêt et de vraisemblance. Teucer brûle le temple de Crète , et abolit les sacrifices humains; le grand-prêtre est tué, comme dans les Guèbres ,• et Datame , le soldat cydonien, épouse la fille du roi.

Ce qu'on remarque le plus dans cette pièce et dans presque toutes celles du même temps, c'est Tesprit philosophique de l'auteur, devenu celui de tous les personnages , parce qu'il n'a plus guère la force de leur en donner un autre. Ce n'est plus cette philosophie naturelle , cette douce morale du cœur, sobrement nniénagée dans le dialogue, et

VOLTAIRE. DON PÈDRE. Sc)^

habilement fondue dans le sujet; c'est la raison d'un vieillard , c est-à-dire , le résultat de l'expérience mis à la place des passions et des caractères. La réflexion est l'esprit de la vieillesse : il domine dans tout ce qu'a fait Voltaire pour le théâtre, depuis Oljmpie jusqu'à Irène, et remplace progressivement l'imagination qui s'éteint.

Ce fut un paradoxe historique qui lui fit entreprendre la tragédie de Don Pèdre , pour réhabiliter la mémoire de ce roi , nommé par les historiens Pierre-le-Cruel. Il eut certainement des qualités estimables , et son frère naturel , Transtamare , commit, en le tuant, un meurtre très-odieux; mais il n'est ni possible ni permis de contredire tous les historiens, qui sont d'accord sur ses débauches et sur ses cruautés qui en furent la suite. Voltaire ne rend pas son apologie bien complète ni bien intéressante, quand il fait dire de lui à Léonore

femme ;

Ses maîtresses peut-être ont corrompu son âme*. Le fond en était pur.

Don Pèdre ailleurs dit de lui-même :

Padille m*encbainait et me rendait cruel :

Pour venger ses appas je devins criminel.

Ces temps étaient affreux... •

Dans la vérité, ni lui ni Transtamare ne pouvaient être des personnages intéressans. Tous deux se

398 COURS B< LITTÉRATUBE.

disputent Léonore et le trône : les états de Gastille •ont pour Transtamare , et du Guesclin , à la tête d*une armée française, lui prête un appui plus solide. Léonore a épousé en secret don Pèdre qu elle aime , quoiqu'elle soit en butte , pendant une partie de la pièce, à ses soupçons injurieux. Le plan est arrangé de manière que Transtamare joue un rôle très-noble pendant les premiers actes , et iinit par une barbarie exécrable : rien n'est plus mal conçu. Pour donner une idée de la manière dont cette pièce se dénoue et dont elle est écrite , il sullira de citer lendroit du cinquième acte où Xon rapporte la défaite et la mort de Don Pèdre.

Far sa valeur trompé, don Pèdre ft*est perdu, i^ous soit coursier mourant ce héros abattu A iHeulàt du roi Jeim ^ sahi la destiaëe.

ïi tombe, ou le saisit.

LÈOIIORK.

Exécrable journée , 'Vu uV$ pas à tcn ccmble -; Il vit du moins ?

Helas î le ^uereuv CuescUu le reçmt dans ses bras :

U trî;ti:cbe $<>& sjlq^; il te plaiat, le console, le sert avec respect, en^ça:^ sa parole V}u'il sera des Yaîui^ueurs eu tout temps Loncré , Cooime ttOL prince absolu de sa cour entouré. A.loi'S il (e présente à riieureu..\ Troostam;

YOLTAIBS. DON PàDRB. S^g

Dieu vengeur ! qui l'eût cru ? Le lâche , le barbarOi Ivre de son bonheur, aveugle en ton courroux, A tire son poignard, a frappé votre époux.

11 foule aux pieds ce corps étendu sur le sable , etc.

Cette basse atrocité est par elle-même dégoûtante , et indigne de la tragédie; et, de plus, rien n*a indiqué auparavant que Transtamare en fût capable. Qui croirait qu'après ce récit, qui ne serait pas supporté, le poète ose amener sur la scène cet abominable assassin, qui vient tranquillement réclamer la main de Léonore dont il a massacré 1 époux ? Une pareille scène révolterait le spectateur encore plus que le récit qui la précède. Léonore ne lui répond qu'en se perçant d*un poignaniL Du Guesdin accable Transtamare de reproches; il lui dit :

Je vous dégrade iâ an rang de chevalier;

vers très-noble , mais qui ne peut pas réparer de si énormes Êiutes : et Transtamare finit la pièce par ces deux vers :

Je m*en dit eneor pins : an crime abandonné t L éo n o re et OKm trèFCf tt Dieo ^ ni ont condamné*

Son remords est ausâ fircnd que son crime* Mm au miliea de tant de déÊints et de froideurs , on retrouve encore quelque chose de Voltaire daon une entrevue de Don Pèdre et de du Guescitn , dont le dialogue et la diction valent mieox qm

le reste de la pièce, et respirent la franchise et la générosité qui étaient les caractères de la chevalerie.

Les Pélopides sont le seul ouvrage de la vieillesse de Voltaire où il ne se fasse reconnaître nulle part. Dans tous les autres dont je viens de parler, c'est un feu presque éteint, mais qui laisse encore échapper des étincelles : ici ce sont des cendres froides. C'est la dernière lutte qu'il essaya contre Crébillon ; mais pour ce coup la partie était trop inégale. L'auteur d^Atrée avait composé sa pièce dans la vigueur de l'âge et du talent; Voltaire n'était plus que l'ombre de lui-même dans la tragédie lorsqu'il fit les Pélopides^ et ce sujet est un de ceux qui demandent le plus de nerf tragique. La pièce de Voltaire est de la dernière faiblesse , dans le plan comme dans les vers. Il a mis au nombre de ses personnages Hippodamie et sa fille Érope : celle-ci, sur le point d'être la femme d'Atrée , a été enlevée aux autels par Thyeste ; et cet enlèvement a produit une guerre civile dans Argos. Érope , qui a épousé Thyeste en secret , s'est retirée dans un temple avec l'enfant qu'elle a eu de son mariage. Sa mère Hippodamie, et le vieillard Polémon, ancien gouverneur des deux frères , et archonte d' Argos , ont obtenu une suspension d'armes. On parle d'accommodement :

c'est là que commence la pièce, et pendant quatre actes il n'est question d'autre chose que de pour-

Page 1