VOLTAIRE. LES PÉLOPIDES
parlers toujours inutiles. Il n'y a de moyen de conciliation que de rendre Érope , qu Atrée s'obstine à redemander avec justice. Polémon et Hippodamie se flattent d'y déterminer Erope et Thyeste , dont ils ignorent encore l'union secrète. Atrée, a qui l'on promet toujours de lui rendre sa femme, ne peut pas même parvenir à lui parler ; ce n'est qu'à la fin du quatrième acte qu'Erope se résout à le voir et à lui révéler la vérité. Alors il prend le parti de dissimuler, comme dans la pièce de Crébillon , et prépare sa vengeance par les mêmes moyens. La coupe doit être le gage de la réconciliation entre les deux frères. Atrée, qui a fait égorger secrètement l'enfant d'Erope et deThyeste, remplit la coupe de son sang; et, au moment où Hippodamie la présente à l'époux d'Erope, la nourrice arrive, et nous apprend le meurtre de l'enfant. Atrée, qui a pris ses mesures pour être le plus fort dans le temple, tue de sa main Érope et Thyeste au pied des autels , et répand du moins leur sang , s'il n'a pu leur faire boire celui de leur fils. Au milieu de toutes ces horreurs, il n'y a nulle force dans les sentiment, nul développement dans les caractères; nul intérêt pour Thyeste, qui est évidemment coupable , et qui l'est sans excuse et sans repentir; nul, pour l'espèce d'amour qu'Erope a pour un mari , qu elle condamne sans cesse , et qui ne lui est cher que parce qu'elle voit en lui le père de leur enfant : jamais l'horreur n'a XI. 26
4oa Q0UI& PB UTTÉRAIUM.
iié plus froide. A l'égard da style ^ oa ea peut juger par ce nnuroeau^ qm est le plus fort du vâle d*Atrée; c est aiosi ^'il s'exprime dans un incmolègue, au HK^meat où il vient d'apprendre qu'Érope et Thyeslje soat uni& :
Tout Argos, favorable à leurs lâches tendresses. Pardonne à des forfaits qu*il appelle faiblesses, St je suis la victime et la &ble à 1» fois D'un peuple cpji noêprise et les mœurs et les lois. Vous en allez frémir, Grèce lé^re et Taine, Détestable Th^este , insolente Mjrcéne !
Soleil , qui Tok ce crime et toute m« fureur. Tu ne \ erras bientôt ces lieux q« a^ec horreur Le voilà, cet enfant, co r^eton du crime.... Je te liens : les enfers m*ont lÎYré ma victime ; Je tiens oe glaiire affieux sous qui tomba Félops U te frappe^ il t*cgorgt, Ufùak an lamleaiuc: W fait rentrer ton san^, au gré de. ma forte. Dans le coupable sang qui t*a donné la vie.
Le festin de Tantale est préparé pour eux; Le« poisons da )Méa an soat les mets aflircmx. Ihut tombe ouiQur de uuHjMtceni awrfx dijfirtmlcts Je me plais aux accens de leurs roix expirantes; Je savoure le sang dont j*étab affimaé.
Thjreste, Eropa, ingrats! trembles d avoir aimé!
Idus accourt ^ lui , et dit :
Seigneur, qu*ai-je entendu? quels discours effroyables! V^e vous m époiMcantea par osa cna htmumêmèiert
Cette étraxLge expres&îoo de cris lamentables y à ptropos des fureurs d'Atré« y suffirait peur Sûre iroir a q,uel point Voltaire av^t oobliéi même le
VOLTAIRE. AGATHOGLE% 4^
mot propre, quand tout ce qui précède m le prouverait paSi II n est pas nécessaire de détailler , loutes les fautes de ces vers : il y en a presque autant que de mots. Les quatre vers les plus passables ne sont qu une espace de plagiat des vers de Racine et de Boileau » extrêmement afikibliê. Toute la tragédie des Pélopides ne vaut pas une scène dijétrée^ qui pourtant n'est pas une bonne pièce.
Irène et jégatkocle , sujets beaucoup moins forte que edui diAtrée^ montrent moins la décrépitude de Fauteur^ et ofirent encore quelques traits àt se&lîment et quelques vers heureux. Un des iti^ convémens dUAgathock est de ressembler beaii^ coup à Venceslas* Dans Tune et Fautre pièce ^ c'est un vieux souverain dont les deux fils ont autant de différence entre eux que d'éloignement Tau * pour Fautre^ LW des dettx est tué par son frèrei. Le père veut d'abord faire périr le meurtrier, et finit par lui céder la couronne t c'est évidemment le même fond. On peut cependant regretter que Voltaire n'ait pas traité ce sujet dans un temps où il eût pu se servir de tout son talent pour àé^ velopper leë idées accessoires qui pouvaient dis*» tinguer sa pièce de celle de Rotrou , et , malgré les rapports généraux des deux plans ^ donner au âen un caractère particulier. Celui qu'il n'a fait qu'indiquer pouvait être dramatique , et fovr* nissftit aux nlœu^ et aux situations^ Ses draf
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Itères sont l'inverse de ceux de Rotrou : Rotrou 'fait mourir celui des deux qui a le plus de vertu, et le meurtrier, qui obtient sa grâce et le trône , n^intéresse que par la violence de ses passons , qui semble Tentraîner malgré lui. Dans Agathocle , Argide , après avoir tué Polycrate , peut dire , comme Égisthe dans Mérope :
J*ai tué justement un injuste adversaire.
Polycrate, d'un caractère féroce et tyrannîque, veut enlever à force ouverte une jeune captive que Ton doit rendre aux Cartba^nois, en vertu d'un traité. Argide, aussi généreux que sensible, veut que cette captive soit libre, quoiqu'il en soit amoureux; il défend l'innocence opprimée: attaqué par le ravisseur, il ne lui ôte la vie que pour sauver la sienne. L'amour réciproque du prince Argide et de cette jeune Idace , d'autant plus intéressant dans tous les deux que tous les deux le combattent , et que les circonstances le traversent , pouvait former une intrigue attachante. Du côté des caractères , on pouvait tirer un grand parti de cet Agathocle parvenu au trône du sein de la bassesse , qui a fait respecter ses exploits, son courage et ses talens de ces mêmes Syracusains qui baissaient sa tyrannie. C'était un aperçu assez juste et assez heureux que cette prédilection que le poëte lui donne pour son fils Polycrate, dont il n'ignore pas les
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vices I mais dont la fierté et Ténergie lui paraissent propres à rendre le trône héréditaire dans sa famille. D'un autre côté, il y a de la vérité dans cette jalousie secrète qui éloigne le cœur d'un vieux tyran de son autre fils Argide, dont Théroisme aimable semble reprocher à son père les vices et les cruautés qui ont servi à son élévation. Toutes ces dispositions différentes et contrastées, vaincues à la fin par la nature, par l'ascendant de la vertu , par les réflexions de l'expérience, par la nécessité des conjonctures , pouvaient donner d'autant plus d'effet au dénoûment, que, si l'abdication d'Agathocle rappelle celle de Venceslas, celle d'Argide, qui vient ensuite, est une idée aussi belle qu'originale. Que le vieil Agathocle descende du trône quand il a déjà un pied dans la tombe , il n'y a rien là de bien extraordinaire; mais que son fils, au moment où on le fait roi, où les peuples applaur dissent à cette proclamation, se souvienne que les Syracusains étaient libres avant que son père les eût asservis ; qu'il n'accepte la couronne que pour avoir le droit de s'en dépouiller ; et que le premier acte de son pouvoir soit de rendre la liberté à sa patrie, et de préférer des concitoyens à des sujets : je crois que cette révolution serait vraiment théâtrale, si tout le rôle d'Argide avait été fait pour amener et préparer ce beau moment. Agathocle n'est qu'une esquisse extrêmement im«
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parfaite, dont Voltaire aurait |m faire un tableau â*il avait pu tenir encore d^une main at»ez ferme et assez vigoureuse le pinceau tragique , qui ^ tremblant entre les doigts glacés d'un vieîUard , ne put que dessiner des fifgures indécises , sans expression , sans couleur et sans vie.
Les amis de Voltaire crurent honorer sa mémoire en faisant représenter Jgûtkocle le jour de Tanniversaire de sa mort ; je ne crois pas que ce zèle fût bien entendu. On sollicita , par un long compliment, Tindulgence du public. Estce un hommage bien flatteur que de demander l'indulgence pour celui qui, pendant si long»temps, n'avait eu à demander que la justice? Le public parut connaître mieux les bienséances : il ne se montra pas indulgent, mais respectueux; il écouta la pièce sans murmure , et n'y revînt pas. Ce qui put donner de meilleures espérances pour Agathocle , c'est l'accueil qu'on avait fait k Irène. Mais pouvait-on s'y tromper ? Voltaire était présent lorsqu^on joua Irène ; et dans quelles circonstances! De plus, quoique le sujet ne valût pas celui d^Jgathocle , l'exécution en était moins défectueuse : il y avait quelques situations dti moins indiquées , quelques instans d'intérêt. Mais au fond la fable de cette pièce avait l'îrremé» diable inconvénient que nous avons déjà ren*^ <«ntré dans plusieurs des pièces précédentes , celui de mettre les personnages principaux dms
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UIH» aituatîon dont ils ne peuvent pas sortir. Ccist la prcamière fois que Tautèur avait occasion à/i peèatdro Ic^ soœurs du BasrEnipiFe et la cour ]>yiMntine : c était un cadre neuf au théâtre , car je compte pour rien Y^ndronic de Gampistron, wm qu il soit sans intérêt > mais parce que Fauteur semble ne s'être pas même douté que la tragédie dût peindre des moeurs. Celles de B^zapce y k Tépoque où est placée Vaction d'Irène , et qui n'est pas loin de celle dUAndronic , demandaient ces touches de Tacite que Racine sut em- ]Nninter pour Britarmicus ; et malheureusement Yoltaire , qui , dans Morne sam^e , s'était montré ^pable de la n^éme force, ne pouvait plus TavcÂr dans li'ène. Il y a des peintures dramatiques que tout le monde peut essayer avec quelque facilité, afÂt parce que les modèles en sont multipliés, soit parce qu elles sont par elles-mêmes susceptibles de frapper quiconque a un peu d'imagi-* nation : tels sont , par exemple , les tableaux de la grandeur romaine ou ceux de la chevalerie , qui sont si propres à élever Tame, et si favorables k présenter au spectateur. Il y en a d'autres qui demandent le pinceau le plus sûr et le plus exercé : tels sont ceux d'une profonde corruption, du dernier avilissement dans une nation dégradée, du dernier abaissement d'une puissance qui tombe , de cette dégénérescence politique et mcMrale (s'il est permis d^ se servir de ce terme)^
qui , se manifestant à la fois dans toutes les parties du corps social , annonce sa dissolution prochaine. C'était l'état de l'empire grec, qui succomba peu de temps après ; et ces sortes d'objets sont très-difficiles à représenter, parce que les couleurs, pour être fidèles, doivent être tristes et flétrissantes; que, ne pouvant réussir par l'éclat , elles ne peuvent attacher que par l'extrême vérité , et que la seule lumière qu'on puisse y répandre est celle de la morale et de l'expérience.
Cependant c'est toujours un avantage pour le grand talent d avoir à crayonner des mœurs nouvelles , quelque difficulté qu'elles présentent ; mais il faut qu'il ait tous ses moyens , et pouvait-on exiger que Voltaire les eût à quatre-vingt-quatre ans ? Nicéphore est un de ces despotes , comme on en voit tant dans les annales byzantines , qui, renfermés dans l'intérieur de leur palais avec des femmes, des esclaves et des eunuques, craignent égalendent les ennemis de l'état et leurs sujets , n*osent ni combattre les uns ni paraître devant les autres , pâlissent des succès de leurs généraux d^armée , encore plus que de leurs défaites, et ne voient dans tout honmie qui a du mérite et de la renommée quW concurrent qui peut devenir leur successeur. Nicéphore a une raison de plus pour haïr Alexis Comnène , qui vient de battre les Scythes auprès du Strvmon : cet Alexis avait dû épouser Irène devenue depuis unDératrîce;
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et son époux Nicéphore s^est aperçu des sentimens qu elle a conservés pour ce jeune prince , rejeton de la famille impériale des Comnène. U lui a fait défense de reparaître à fiyzance ; ce qui était alors la suite naturelle et la récompense or* dinaire des victoires remportées sur les ennemis. Mais Alexis , ramené par l'amour , revient ce jour même dans la capitale , et brave Nicéphore. Il eût fallu détailler les motifs de sa confiance et de son retour , développer ses desseins et ses ressources ; mais tout est précipité sans vraisemblance comme sans effet .Nicéphore ne parait que dans une scène pour être insulté par Alexis , et tué dans l'acte suivant. Au troisième, Alexis est empereur, et veut épouser la veuve après avoir égorgé le mari. Voilà le nœud de la pièce, qui reste le même pendant trois actes , sans qu'il arrive le moindre incident qui varie une situation dont on ne peut rien espérer. On ne voit d'un côté que d'inutiles tentatives, et de l'autre qu'une résistance nécessaire. L'auteur , comme pour donner à Irène un appui dont elle ne doit pas avoir besoin , fait sortir alors de l'ombre d'un cloître le père d'Irène, le vieillard Léonce, qui s'y était retiré, comme il arrivait assez souvent , pour se dérober aux hor-* reurs et aux dangers des révolutions continuelles dont Byzance était le théâtre. Il rappelle à sa fille la coutume établie qui oblige les veuves des empereurs à se renfermer dans une maison reli- XI. 27
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gieuse. Il combat avec force les prétentions injustet et les violence d*Alexis :
Écoutei Dieu qni parle, et la terre ffjai crie « Tes maim k tou monar^e ont arraclié la vie - N'épouse point ta TMiot.... •
Il est trop sûr qu*Alexis n*a rien à repondre , et que le héros d'une pièce, quand on peut lui parler ainsi , ne peut pas en fonder Tintérêt. Il y en a un peu plus dans le rôle d7rène , qui combat une passion si malheureuse; mais au théâtre on est plus ennuyé qu'attendri d'un malheur sans remède. Alexis , comme sîl voulait se rendre encore plus odieux ^ fait arrêter le père dlrène. Elle se tue, comme tout le monde s'y attend depuis trois actes; et cette mort , qui suit un long monologue,, est tout ce que contient le cinquième acte.
Ce qui doit toujours surprendre, c'est que^ dans toutes ses pièces, les Pélopides exceptés, il y a toujours quelques morceaux écrits du style de la tragédie* On applaudit beaucoup un fort beau vers du rôle de Léonce , en réponse à Comnène , qui lui reprochait sa morale comme un préjugé *
l*a Toix «le Tunivers est-elle un préjuge?
Je laisse aux philosophes à répondre à Yoltair? qui a fait ce vers , au public qui Tapplaudit , et à \tmivers*
Les rapides révolutions de Byzance parurent
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benreosement exprimées dans ces vers qui ont du nombre, de la précision et de Télégance:
Vingt fois il a suffi, pour changer tout l'état. De la Yoiz d'un pontife ou du cri d'un soldat.
Nous avons tu passer ces ombres fugitives , Fantômes d'empereurs élevés sur nos rives , Tombant du liant du trône en l'étemel oubli.
Où leur nom d'un moment le perd enseveli.
D'autres vers étonnèrent par le coloris poétique ; celui-ci , par exemple , que dit Irène en parlant du mariage qui la fit impératrice en la faisant si malheureuse ,
On para mes chagrins de l'éclat des grandeurs ,
et cet autre qui rend la même idée,
Je montai sur le trône au faite du malheur.
AxL reste , Irène fut bient&t oubliée ; mais on B^onbliera jamais ce triomphe du génie décerné sur le théâtre de Paris à Thomme extraordinaire qm, sentant sa fin prochaine^ était venu chercher la récompense de soixante ans de travaux, et qui , sans finir , comme Sophocle , par un chefd^oauvre, méritait comme lui de mourir souiles Iswriers.
Flir nV TOME OfHZliUK.