DE LA FABLE ET DU CONTE
SECTION PREMIERE
De La Footaine
Dans tous les genres de poésie et d'éloquence, a supériorité , plus ou moins disputée , a partagé Vadmiration. S'agit-il de l'épopée , Homère , Virgile , le Tasse , se présentent à la pensée , et nul
n^ayant réuni au même d^ré toutes les parties de l'art , chacun d'eux balance le mérite des autres , au moins sous plusieurs rapports. Il en est de même de la tragédie , de l'ode , de la satire. Athènes , Roine , Paris , nous offrent des talens rivaux. Les anciens et les modernes se disputent la palme de Véloquence , et nous apposons aux Cicéron et aux Démosthène nos Bossuet et nos Massillon. Là comédie même , où Molière a une prééminence qui n'est pas contestée, permet encore que le nom de Regnard soit entendu après le sien. Il n'existe qu'un genre de poésie , dans lequel un seul homme a si particulièrement excellé, que ce genre lui est resté en propre , et ne rappelle plus d'autre nom que le sien, tant il a éclipsé tous les autres. « Nommer la, Fable, c'est nommer La Fontaine. Le genre et l'auteur ne font plus qu'un. Esope, Phèdre, Pilpay, Aviénus, avaient fait des fables. Il vient et les prend toutes , et ces fables ne sont plus celles d'Ésope , de Phèdre , de Pilpay , d' Aviénus : ce sopt les fables de La Fontaine.
» Cet avantage est unique ; il en a un autre presque aussi rare. Il a tellement imprimé son caractère à ses écrits, et ce caractère est si aimable, qu'il s'est fait des amis de tous ses lecteurs. On adore en lui cette bonhomie , devenue dans la postérité un de ses attributs distinctifs , mot vul*gaire , mais ennobli en faveur de deux hommes
Là fontaine. s
rares, Henri IV et La Fontaine. Le bonhomme y voilà le nom qni lui est resté , comme on dit , en parlant de Henri ^ le bon rou Ces sortes de dénominations, consacrées par le temps, sont les titres les plus sûrs et les plus authentiques. Us expriment l'opinion générale , comme les proverbes attestent Vexpérience des siècles.
» On a dit que La Fontaine n'avait rien inventé, n a inventé sa manière d'écrire , et cette invention n'est pas devenue commune ; elle lui est demeurée tout entière : il en a trouvé le secret , et l'a gardé. Il n'a été , dans son style , ni imitateur, ni imité : c'est là son mérite. Comment s'en rendre compte? Il échappe à l'analyse, qui peut faire valoir tant d'autres talens , et qui ne peut pas approcher du ^n. Définition bien ce qui nous plait ? Peut-on discuter ce qm nous charme? Quand nous croirons avoir tout dit , le lecteur ouvrira La Fontaine , et se dira qu'il en a senti cent fois davantage; et, peut-être, si ce génieheureux et facile pouvait lire tout ce que nous écrivons à sa louange, peut-être nous dirait-il { avec son ingénuité accoutumée : Yous vous donnez bien de la peine pour expliquer comment j'ai su plaire : il m'en coûtait bien peu pour y parvenir.
M Son épitaphe , faite par lui-même , suffirait pour nous en convaincre. C'est , à coup sûr, celle d'un homme heureux. Mais qui croirait que o»
» Sa naissance fut placée près de celle de Molière , comme si la nature avait pris plaisir à produire en même temps les deux esprits les plus originaux du siècle le plus fécond en grands hommes. Il avait atteint l'âge de vingt-deux ans , et son talent pour la poésie , celui de tous qui est le plus prompt à se manifester, parce qu'il appartient plus à la nature, et dépend moins de la réflexion, n'était pas encore soupçonné. C'est une tradition reçue , qu'une ode de Malherbe , qu'on lut devant lui , fit jailhr les premières étincelles de ce feu qui dormait. Le jeune homme parut frappé d'un sentiment nouveau : il semblait qu'il eût attendu ce moment pour dire : Je suis poëte. Il le fut dès lors en effet. C'était le temps où tout naissait en France. Nourri de la lecture des auteurs anciens , il trouvait peu de modèles dans ceux de son pays. Mais en avait-il besoin ? Doué de facultés si heureuses , mais peu porté à les interroger par une suite de cette indolence qu'il portait dans tout , il fallait seulement une occasion qui l'instruisit de ce qu'il pouvait. Quelques stances de Malherbe , en flattant son oreille , lui apprirent combien il était sensible au plaisir de l'harmonie. L'harmonie est la langue du poëte : il sentit que c'était la sienne. La gaieté qu'il goûta dans Rabelais éveilla dans lui cet enjouement si vrai qui règne dans tout ce qu'il a écrit. Il aimait à trouver dans Marot et dans Saint*
'6 CQURf DE UTTJSRÀTURE.
Gelais des traces de cette naïveté dont lui-même devait bientôt devenir le modèle. Les images pastorales et champêtres, prodiguées dans d'Urfé, devaient plaire à cette âme douce , dont tous les goûts étaient si près de la nature. L'imagination de l'Arioste et du conteur Bocace avait des rapports avec celle d'un homme singulièrement né pour raconter. Telles étaient alors les richesses de la littérature moderne, et tels étaient aussi les auteurs les plus familiers à La Fontaine. Ils furent ses favoris , mais non pas ses maîtres ; et quelle différence d^eux tous à lui ! je dirais aussi quelle distance ! si je n'avais nommé l'Arioste , qu'une autre sorte de gloire , la richesse de l'invention et le sublime de la poésie , placent dans son genre au premier rang. Mais pour ce qui concerne l'art de narrer, le seul rapport sous lequel on puisse les rapprocher , leur manière est très-différente , surtout dans un point capital : l'Arioste a toujours l'air de se moquer le premier de ce qu'il dit ; La Fontaine semble toujours être dans la bonne foi. Aussi, dans tout ce qu'il emprunte, rien ne paraît être d'emprunt; et la première qualité qui nous frappe dans un homme qui n'inventa rien , c'est l'originahté.
» Tous les esprits agissent nécessairement le3 uns «ur les autres , se prennent et se rendent plus ou moins , se fortifient ou s'altèrent par le choc mutuel , s'éclairent ou s'obscurcissent par la commu-
nication des vérités ou des erreurs , se perfectionnent ou se corrompent par l'attrait du bon goût ou par la contagion du mauvais; et delà ces rapports inévitables entre les productions tlu talent , quand le temps les a multipliées. Il serait même possible qu'il se fcM^mât un esprit qui serait tour à tour la perfection ou l'abus des autres esprits , qm, empruntant quelque chose de chacun, en total pourrait les balancer tous ; et cette espèce de génie, aussi brillante que dangereuse, ne pourrait être réservée qu'au siècle qui suivrait celui de la renaissance des arts , et dans lequel la dernière ambition et le dernier écueil du talent seraient de tenter tous les genres , parce que tous seraient connus et avancés. Il est une autre espèce de gloire , rare dans tous les temps , nïéme dans celui où , les arts commençant à refleurir , chaque homme se fait son partage et se saisit de sa place ; un attribut inestimable, fait pour plaire à tous les hommes, par l'impression qu'ils désirent le plus , celle de la nouveauté : c'est ce tour d'esprit particulier qui exclut toute ressemblance avec les autres , qui imprime sa marque à tout ce qu'il produit , qui semble tirer tout de lui-même en donnant une forme nouvelle à tout ce qu'il prend à autrui; toujours piquant , même dans ses irrégularités , parce que rien ne serait irrégulier comme lui ; qui peut tout hasarder, parce que tout lui sied; qu'on ne peut imiter, parce qu'on n'imite point la grâce ; qu^on
8 COURS DE LITTÉHATUBE.
ne peut traduire en aucune langue , parce quM s^en est fait une qui lui est propre. Cette qualité , quand die se rencontre dans les ouvrages , tient nécessairement au caractère de l'auteur. Un homme très- recueilli en lui-même, se répandant peu aut dehors , rempli et préoccupé de ses idées , presque toujours étranger à celles qui circulent autour de lui, doit demeurer tel que la nature l'a fait. S'il en a reçu un goût dominant , ce goût ne sera jamais ni affaibli ni partagé ; tout ce qui sortira de ses mains aura un trait distinct et inefl^cable : mais ceux qui le chercheront hors de son talent ne le retrouveront plus. Molière , si gai , si plaisant dans ses écrits , était triste dans la société. La Fontaine, ce conteur si aimable la plume à la main , n'était plus rien dans la conversation. De là ce mot plein de sens de madame de La Sablière : En vérité , mon cher La Fontaine , vous seriez bien •bête, si yous ri aviez pas tant desprit. Mot qui serait tout aussi vrai en le retournant d'une manière plus sérieuse : « Vous n'auriez pas tant d'esprit, si vous » n'étiez pas si bête. » Ainsi tout est compensé , et toute perfection tient à des sacrifices. Pour être un peintre si vrai et si moral , il fallait que Molière fut porté à observer, et l'observation rend sérieux et triste. Pour s'intéresser si bonnement à Jeannot Lapin et à Robin Mouton , il fallait avoir ce caractère d'un enfant qui , préoccupé de ses jeux , ne regarde pas autour de lui ; et La Fon*
laine était distrait. C'était en s'amusant de son talent , en conversant avec ses bons amis, les animaux , qu'il parvenait à charmer ses lecteurs , auxquels peut-être il ne songeait guère. C'est par cette disposition qu'il devint un conteur si parfait. Il prétend quelque part que Dieu mit au monde Adam le nomenclateur, lui disant : Te voilà ^ nomme. On pourrait dire que Dieu mit au monde La Fontaine le conteur, lui disant-. Te voilà, conte. Cet art de narrer , il l'appliqua tour à tour à deux genres diflférens, à l'apologue moral , qui a l'instruction pour but , et au conte plaisant , qui n'a pour objet que d'amuser. Il réussit au plus haut degré dans tous les deux. C'est sur le premier qu'il convient de s'étendre davantage : c'est le plus important , le plus parfait , et la principale gloire de La Fontaine.
» A la moralité simple et nue des récits d'Esope Phèdre joignit l'agrément de la poésie. On connaît sa pureté, sa précision, son élégance. Le livre de l'Indien Pilpay n'est qu'un tissu assez embrouillé de paraboles mêlées les unes dans les autres , et surchargées d'une morale prolixe , qui manque souvent de justesse et de clarté. Les peuples qui ont une littérature perfectionnée sont les seuls chez qui l'on sache faire un Kvre. Si jamais on est obligé d'avoir rigoureusement raison, c'est surtout lorsqu'on se propose d'instruire. Vous voulez que ie cherche une leçon sous l'eu-
10 C0UB5 DG UTTÉRATURE.
Tdoppe allégorique dont tous la couvrez : fy consens. Mais si l'application n est pas très-juste , si vous n allez pas directement k votre bot, je me ris de la peine gratuite que vous avez prise, et je laisse là votre énigme qui n'a point de mot. Quand La Fontaine puise dans Pilpaj, dans Aviénus et dans d'autres fabulistes moins connus , les récits qu'il emprunte , rectifiés pour le fond et la morale , et embellis de son style , formait souvent des résultats nouveaux , qui suppléent chez lui le mérite de l'invention. On y remarque presque partout une raison supérieure. Cet esprit si simple et si naif dans la narration est trè&-juste et souvent même très-fin dans la pensée , car la simplicité du ton n'exclut point la finesse du sens ; elle n'exclut que l'afiectation de la finesse. Veuton un exemple d'un éloge singulièrement délicat, et de l'all^orie la plus ingénieuse, lisez cette fable adressée à l'auteur du livre des Maximes , au célèbre La Rochefoucauld. Je la cite de préférence , comme étant la seule qui appartienne notoirement à La Fontaine. Quoi de plus sjùrituellement imaginé pour louer un livre d'une philosophie piquante, qui plaît même à ceux qu'il a censurés , que de le comparer au cristal d'une eau tran^arente , où l'homme vain , qui craint tous les miroirs, qu'il n'a jamais trouvés asses flatteurs^ aperçoit malgré lui ses traits tels qu'ils 6ont; dont il veut en vain s'éloigner , et vers la-
quelleiil revient toujours? Peut-on louer avec plus d'esprit ? Mais à quoi pensé*je ? Me pardonnerat-on de louer l'esprit dans La Fontaine ? Quel liomme. fut jamais plus au-dessus de ce que Ton appelle esprit? Oh! qu il possédait un don plus émiuent et plus précieux ! cet art d'intéresser pour tout ce qu'il raconte en paraissant s'y intéresser si véritablement , ce charme singulier qui nait de l'illusion complète où il parait être , et que vous partagez. Il a fondé parmi les animaux des monarchies et des républiques. Il en a composé un inonde nouveau , beaucoup plus moral que celui de Platon. Il y habite sans cesse; et qui n'aimerait à y habiter avec lui ? U en a réglé les rangs, pour lesquels il a un respect profond dont U ne s'écarte jamais. Il a transporté chez eux tous les titres et tout l'appareil de nos dignités. Il donne au roi lion un Louvre, une cour des pairs, un sceau royal, des officiers, des courtisans, des médecins; et quand il nous représente le loup qui daube au coucher du roi son camarade absent, le renard, il est clair qu'il a assisté au coucher , et qu'il en revient pour nous conter ce qui s'est passé : c'est un art inconnu à tous les fabulistes. Ce sérieux si plaisant ne l'abandonne jamais : jamais il ne manque à ce qu'il doit aux puissances qu'il a établies; c'est toujours nosseigneurs les ouf^, nosseigneurs les choraux , sultan léopard , dont coursier y et leç parens du loup , gros messieurs
qui Font fait apprendre à lire. Ne voit-on pas qu'il vit avec eux , qu'il se fait leur concitoyen , leur ami, leur confident? Oui, sans doute , leur ami : il les aime , il entre dans tous leurs intérêts , il met la plus grande importance à leurs débats. Écoutez la belette et le lapin plaidant pour un terrier : est -il possible de mieux discuter une cause? Tout y est mis en usage, coutume , autorité , droit naturel , généalogie ; on y invoque les dieux hospitaliers. C'est ainsi qu il excite en nous ce rire de Tâme que ferait naître la vue d'un enfant heureux de peu de chose , ou gravement occupé de bagatelles. Ce sentiment doux , l'un de ceux qui nous font le plus chérir l'enfance , nous fait aussi aimer La Fontaine. Ecoutez cette bonne vache se plaignant de l'ingratitude du maître qu'elle a nourri de son lait :
Enfin me Yoilà seule : il me laisse en un coin , Sans herbe. S*il Toulait encor me laisser paître ! Mais je suis attadiëe ; et si j*eusse eu pour maître Un serpent, eût-il pu jamais pousser plus loin L'ingratitude?
Est-ce qu'on ne plaint pas cette pauvre bête? ITest-cepas là ce qu'elle dirait, si elle pouvait dire quelque chose ?
» La plupart de ses fables sont des scènes par** faites pour les caractères et le dialogue. Tartufe parlerait-il mieux que le chat pris dans les filets , qui conjure le rat de le délivrer, l'assurant qu'il
LA FONTAINE. FABLES. l3
raime comme ses yeux ^ et qu'il était sorti pour aller faire sa prière aux dieux , comme tout dévot chat en use les matins ? Dans cette fable admirable des Animaux malades de la peste y quoi de plus parfait que la confession de l'âne ? Comme toutes les circonstances sont faites pour atténuer sa faute, qu'il semble vouloir aggraver si bonnement ?
En un pré de moines passant, La faim, Toccasion, Therbe tendre, et, je pense,
Que1<pie diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Et ce cri qui s'élève :
Manger Therbe d'autrui I
L'herbe d'autrui ! comment tenir à ces traits-là ? On en citerait mille de cette force. Mais il faut s'en rapporter au goût et à la mémoire de ceux qui aiment La Fontaine : et qui ne l'aime pas? » Éloge de La Fontaine.
Je ne puis cependant résister au plaisir de revoir en détail quelques-unes de ses fables, et sans doute on me le pardonnera. J'ai remarqué souvent que, dès qu'on parle de lui , chacun est tenté d'en réciter quelque chose, quoique Hen sûr que tout le monde le sait par cœur. Et après tout, le plaisir vaut mieux que la nouveauté, ou plutôt c'en est toujours une ; au lieu que la nouveauté n'est pas toujours un plaisir. Je ne puis être embarrassé
l4 COXJhB DE UTTÉEATURE.
que du choix : sur près de trois cents fables qu'il a faites , il n y eu a pas dix de médiocres , et plus de deux cent cinquante sont des chefs -d'œuvi^. Voyons le Rat retiré du monde.
Lei Levantim, eft Icia* légende.
Disent qu'un cerUin rat , las des soins-d'ici-bas »
Dans un fromage de Hollande
Se retira , loin du tracas.
La solitude était profonde : ^.
S'étendant partout à la ronde.
Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.
11 fit tant des pieds et des dents , ':'*■•.
Qu'en peu de jours il eut au fond de Termitage Le yivre et le couvert : que faut-il davantage ? II devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens
A ceux qui font vœu d*étre siens.
Un jour , au dévot personnage
Les députés dn peuple rat S'en vinrent demander quelque aumône légère.
Ils allaient en terre étrangère Chercher quelque secours contre le peuple chat«
Ratopolis était bloquée :
On les avait contraints de partir sans argent.
Attendu Tétat indigent
T)e la république attaquée.
Ils demandaient fort peu , certains que le secours
Serait prêt dans quatre ou cinq jour$«
Mes amis, dit le solitaire.
Les choses d*ici-bas ne me regardent plus.
En quoi peut nn pauvre reclus
Vous assister? Que peut-il faire, >
Que de prier le ciel qu'il vous aide en ceci? J'espère qu'il aura de vous quelque souci.
Ayant parlé de cette sorte ,
Jjt aouveau sàini ferma sa portt •
LA FONTAINB. VABLES. |5
Qui désigné-je, à votre avis.
Par ce rat si peu Seeourablt?
X5ik mohief Aoa, mais un dervis :
Jd svj^poM cpi*tai moine <st tdti^ws charitable.
Je ne connais point l'original de cette fable. Si La Fontaine Va iikiagînée, comme on peut le croire^ elle fait voir que ses idées s'étendaient sur des objets qui ont beaucoup OCG&pé les philosophes et Ira politiques de ce sièele , et que le bon sens dm Êibuliste indiquait des vérités utiles , qui de nos jours ont été plus hardiment exposées. Mais cette hardiesse avait-elle le mérite de sa discrétion? Nous en apprenait-il moins en ne voulant pas tout dire? La fin de cet ap€Jogtfen'est-etle pas d'une tournure fine et dâicate, qui prouve ce que j'ai avancé tout à l'heure , qu'il avait dans l'esprit une finesse d'autant plus réelle , qu'il la cache sous cette bonhomie qui était en hri habituelle ? Et dans les ouvrages , comme dans la société , ceux-là ne sont pas les moins fins qui ne veulent pas le paraître. Observons encore que, pour substituer avec plus de vraisemblance un dervis à un moine y il feint d'avoir pris la &ble dans la Légende des Levantins y quoique assurément il n'en soit rien. Le bonhomme ^ comme on voit , ne laissait pas d'avoir quelquefois un peu d'astuce ; mais elle était bien innocente. Et quelle perfection dans ce court récit I H y prend tour à tour le ton d'un historien et celui d'un poëte comique. Mo-
l6 GOUBS DE -UTTÉRATUIIE.
lière aurait -il mieux fait parler un dervis danj sa cellule (puisque dervis y a) que ne parle notre ermite dans son fromage^? Et ce sérieux dont j'ai fait mention , cette importance qu'il donne à ses acteurs ! Le blocus de RatopoUs y la république attaquée , son état indigent , le secours qui sera prêt dans quatre ou cinq Jours , n'est-ce pas là le style de Thistoire? Aussi ne s'agit -il de rien moins que du peuple rat , du peuple chat. Ces dénominations^ auxquelles il nous a accoutumés, nous semblent peu de chose : il n'y en a pourtant aucun exemple dans les fabulistes qui l'ont précédé. De plus , elles sont nécessaires pour amener les détails qui suivent , et cette unité fonde l'illusion. Mais aussi cette illusion ne se trouve que chez lui; c'est ce qui fait que sa manière de narrer ne ressemble à aucune autre. Comme il parle gravement de ce rat, las des soins d ici-bas! Ne dirait-on pas d'un solitaire philosophe ? Cette réflexion , qui semble venir là d'elle-mêjne et sans la moindre malice ,
Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu d'être siens,
avait été si confirmée par l'expérience, que nous la répétions tous les jours. Voilà bien des remarques , on en ferait de pareilles presque à chaque vers. Nous avons un peu trop la prétention , dans ce siècle, d'avoir fait, en économie politique,
des découvertes qpi ne sont pas toujours aussi modernes que nous l'imaginons. On a crié beaucoup , par exemple , contre l'inconvénient de la trop grande multiplicité des fêtes , et si fort , qu'à la fin nous en avons vu supprimer un certain nombre. On pouvait là-dessus citer La Fontaine , qui était bien aussi philosophe qu'un autre, quoiqu'il ne s'en piquât pas, car il ne se piquait de ri(în. Écoutons son savetier.
Ua savetier chantait du maUn jusqu'au soir.
C'était merveille de le voir.
Merveille de Touir : il faisait des passages ,
Plus content qu*aucuii des sept sages.
Son voisin , au contraire , étant tout cousu d*or.
Chantait peu , dormait moins encor :
C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait. Le savetier alors en chantant l'éveillait ;
Et le financier se plaignait
Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,'
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit : Or çà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an ? Par an ! ma foi , monsieur,
Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte, et je u'entasse guère Un jour sur l'autre ; il suffit qu'à la fin
J'attrape le bout de l'année :
Chaque jour amène son pain.
Eh bieu ! que gagnez- vous , dites-moi , par journée ? Tantôt plus , tantôt moins : le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seraient «scex honnêtes), VIII. 2
l8 C0UU8 J>i LITTÉRATURE.
Le mal est que dans Fan s* entremêlent des jous
Qu'il faut chômer : ou nous ruine en fêtes.
L*une fait tort à l'autre ; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. Le financier, riant de sa naîyeté.
Lui dit: Je yeux vous mettre aujourd'hui sur le trône: Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin
Pour vous en servir au besoin.
Le savetier crut voir tout Targent que la terre
Avait, depuis plus de cent ans.
Produit pour Tusage des gens.
Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre
L'aident et sa joie à la fois.
Plus de chant : il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines^
Le sommeil quitta son logis ;
Il eut pour hôtes les soucn.
Les soupçons , les alarmes vaines.
Tout le jour il avait Fceil au guet; et la nuit.
Si quelque chat faisait du bruit.
Le chat prenait Targent. A la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu il ne réveillait plus : Rendez-moi , lui dit-il , mes chansons et mon somme ,
Et reprenez vos cent écus.
On voit que le savetier de notre fabuliste pen sait comme les réformateurs de notre siècle. Il fit plus : il se conduisit en sage , puisqu'il rapporta les cent écus. Mais La Fontaine le fait toujours parler en savetier, et lui laisse , avec le bon sens qu il lui donne , le langage de son état et la grosse gaieté de son caractère : c'est en quoi consiste dans la fable le grand mérite de la partie dramatique. Il ne possède pas moins éminemment celui de la partie descriptive : avec quel art il suspend
LA FONTAINE. ÏABLES. jg
au cinquième pied , par une césure îmitative , ce vers qui peint les alarmes du pauvre homme, que l'idée de son trésor tient toujours en l'air !
Tout le jour il avait l'œil au guet....
Quelle précision dans cet autre vers !
L'argent et sa joie à la fois.
S'il étend cette idée , quel intérêt dans les détails !
Plus de chant : il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines. Le sommeil quitta son logis :
Il eut pour hôtes les soucis , etc.
Tout à l'heure on riait du savetier : on le plaint maintenant. Cette réflexion si rapide , ce qui cause nos peines, nous fait revenir sur nousmêmes. Et ce trait si heureux , celui qu'il ne réveillait plus ! C'est dans un seul hémistiche toute la substance de l'apologue. Cette facilité étont* nante à nous faire passer d'un sentiment à un autre sans disparate et sans secousse est une es^ pèce de magie qui est surtout nécessaire en racontant, lidée de vendre le dormir, qu'on pourrait prendre pour une saillie, n'en est peut-être pa-r une. Il est assez naturel à quiconque a beaucouj d'argent d'y voir l'équivalent de tout ce qu'on peut désirer ; et l'on sait qu'un riche gourmand , mécontent de son estomac , se plaignait qu'on ne put
pas payer un digéreur, attendu qu'il trouvait que la gourmandise, fort bonne en elle-même, n'avait d'inconvénient que l'indigestion,
Patru voulait détourner La Fontaine de faire des fables : il ne croyait pas qu'on pût égaler en fra^içais la brièveté de Phèdre. Je conviendrai que notre langue est plus lente dans sa marche que celle des Latins : aussi La Fontaine ne s'est-il pas proposé d'être aussi court dans ses récits que le fabuliste de Rome ; il eût couru le risque de tomber dans la sécheresse. Mais, avec bien plus de grâce que lui , il n'a pas moins de précision , si l'on entend par un style précis celui dont on ne peut rien retrancher d'inutile, celui dont on ne peut rien ôter sans que l'ouvrage perde une beauté et que le lecteur regrette un plaisir. Tel est le style de La Fontaine dans l'apologue : on n'y sent jamais de langueur ; on n'y trouve jamais rien de vide. Ce qu'il dit ne peut pas être dit en moins de mots, ou vous ne le diriez pas si bien. Qu'on relise, par exemple, la fable du Vieillard et des trois Jeunes Hommes , ce modèle de la plus aimable morale , et du talent de narrer avec un intérêt qui parle au cœur : qu'on examine s'il y a un seul mot de trop.
Un octogénaire plantait.
Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge ! Disaient trois jouvenceaux, enfans du voisinage;
Assurément il radotait.
Car, au nom des dieux, je tous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-Yous recueillir? Autant cpi*un patriarche il vous faudrait vieillir.
A quoi bon chaîner votre vie Des soins d*un avenir qui n*estpas fait pour vous? Ne songez désormais qu*à vos erreurs passées ; Quittez le long espoir et les vastes pensées : Tout cela ne convient qu*à nous.
Il ne convient pas à vous-mêmes, Repartit le vieillard. Tout établissement Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également.
Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il un'seul moment Qui vous puisse assurer d*un second seulement? Mes arriére-neveux me devront cet ombrage :
£h bien 1 défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d* autrui ? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui : J*en puis jouir demain, et quelques jours encore;
Je puis enfin compter Taurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
Le vieillard eut raison : Tun des trois jouvenceaux Se noja dés le port , allant en Amérique ; L'autre, afin de monter aux grandes dignités. Dans les emolois de Mars servant la république , Par un coup imprévu vit ses jours emportés;
Le troisième tomba d'un arbre
Que lui-même il voulut enter :
Et pleures du vieillard, il grava sur leur tombe
Ce que je viens de raconter.
On peut bien appliquer au poëte ce qu'il dit quelque part de Tapologue :
Cest proprement un charme.
Oui : mais ce n'eu est un que chez lui; chez les autres, ce n*€8t qu'une leçon agréable. A quel autre a-t-il été donné de faire des vers tels que ceux-ci ?
Mes arriére-neyeus^ me deyrofit cet ombrage : Eh bien! etc«
Cet inexprimable enchantement ne permet pas même à l'imagination de voir rien au delà : c'est encore autre chose que la perfection, car Phèdre y parvint dans plusieurs de ses fables; il est fini, il est irréprochable : on n'eût pas soupçonné le mieux , si La Fontaine n'eut pas écrit. Mais La Fontaine !... oh ! que la nature l'avait bien traité l aussi n'en a^t^elle pas fait un secopd.
Comment se fait-il que cet homme, qui paraissait si lindifîërent dans la société , fût si sensible dans ses écrits ? A quel point il la possède , cette sensibilité, l'âme de tous les talens! non celle qui est vive, impétueuse, énergique, passionnée, et qui est faite pour la tragédie, pour l'épopée , pour tous les grands ouvrages de l'imagination ; mais cette sensibilité douce, naïve, attirante, qui convenait si bien au genre d'écrire qu'il avait choisi , qui se fait apercevoir à tout moment dans sa composition, toujours sans dessein, jamais sans eflfet, et qui donne à tout ce qu'il a écrit un attrait irrésistible. Quelle foule de sentlmens aimables répandus partout! Partout l'épanchement d'une
Lk FOUfÏAfNE. FABLES. :i3:
âme pure , et l'^usion d'un bon cœur. Avec quelle vérité pénétrante il parle des douceurs de la solitude et de celles de l'amitié! Qui ne voudrait être l'ami d'un homme qui a fait la fable des Deux Amis ! Se lassera-t-on jamais de relire celle des Deux Pigeons, ce morceau dont l'impression est si délicieuse, à qui peut-être on donnerait la palme sur tous les autres, si parmi tant de chefsd'œuvre on avait la confiance déjuger, ou la force de choisir ? Qu'elle es4 belle , c^te fable l qu'elle est touchante ! que ces deux pigeons sont un couple charmant ( quelle tendresse éloquente dans leurs adieux ! comme on s'intéresse aux aventures du pigeon voyageur ! quel plaisir dans leur réunion ! que de poésie dans leur histoire ! Et lorsque ensuite le fabuliste finit par un retour sur lui-même , qu'il regrette et redemande les plaisirs qu'il a goûtés dans l'amour, quelle tendre mélancolie ! quel besoin d'aimer l on croit entendre les soupirs de Tibulle. • . • Relisons-la , cette fable divine : il ne faut pas louer La Fontaine ; il faut le lire, le reUre et le relire encore. Il en est de lui comme de la personne que l'on aime : en son absence, il semble qu'on aura mille choses à lui dire, et quand on la voit, tout est absorbé dans un seul sentiment , dans le plai^r de la voir. On se répand en louanges sur La Fontaine, et dès qu'on le lit , tout ce qu'on voudrait dire est oubUé : on le lit , et on jouit.
Deux pigeons s*aimaient d'amour tendre :
L'un d*eux, 8*ennujant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre ^ Un Yojage en lointain pajs.
i^ L'autre lui dit : Qu*allez-yous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère?
L'absence est le plus grand des maux :
I4on pas pour vous , cruel ! au moins que les travaux ,
Les dangers , les soins du vôjage ,
Changent un peu votre courage.
Encor si la saison s'avançait davantage l Attendez les zépliirs : qui vons presse? Un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste , Que faucons, que réseaux. Hélas l dirai-je, il pleut;
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, i Bon souper, bon gîte, et le reste?
'. Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent vojageur :
Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit: Ne pleurez point; Trois jours au plus rendront mon âme satis^Etite : Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère.
Je le désennuirai : quiconque ne voit guère , N'a guère à dire aussi. Mon vojage dépeint . . ,.
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai : Tétais là , telle chose m'advint.
Vous y croirez être vous-même.
A ces mots, en pleurant, ils se disent adieu. Le vojageur s'éloigne : et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encor que Forage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.
L'air devenu serein , il part tout morfondu , Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie ; Dans un champ à Fécart voit du blé répandu , Voit un pigeon auprès. Cela lui donne envie;
VA-r
LA FONTAINE. FABLES. a5
11 j voie , il est pris : ce blé couvrait d*un lacs
Les menteurs et traîtres appâts.
Le lacs était usé , si bien que de son aile , De ses pieds, de son bec, Toiseau le rompt enfin. Quelque plume y périt ; et le pis du destin Fut qu*un certain vautour , à la serre cruelle , Vit notre malheureux , qui , trainanf la ficelle , Et le morceau du lacs qui Tayait attrapé,
Semblait un forçat échappé. Le vautour s* en allait le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
I^ pigeon profita du conflit des voleurs , S*envola , s*abattit auprès d*une masure ,
Crut pour ce coup que ses malheurs
Finiraient par cette aventure. ,
Mais un fripon d'enfant ( cet âge est sans pitié ) Prit sa fronde , et du coup tua plus d*à moitié
Lk volatile malheureuse , Qui , maudissant sa curiosité ,
Traînant Taile et tirant le pied ,
Demi-morte et demi-boiteuse ,
Droit au logis 8*en retourna :
Que bien, que mal elle arriva,
Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines*
Amans, heureux amans, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines.
Soyez-vous Tun à Tautre un monde toujours beau ,
Toujours divers , toujours nouveau ; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J*ai quelquefois aimé : je n'aurais pas alors,
Contre le Louvre et ses trésors , Contre le firmament et sa voûte céleste ,
Changé les bois , changé les lieux ,
Honorés par les pas , éclairés par les yeux
De Faimable et jeune bergère
d6 caUBS DE LITTÉRATURB.
Pour ^i, sous le fils de Cythére, Je servis, engagé par mes premiers sermens.
Hélas! quand reriendront de semblables saomensl Fautril que tant d'objets si doux et si cbaimans Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète I Ah! si mon cœur osait encor se renflammerl Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?
Ai-je passé le temps d'aimer?
La Fontaine avait appris des anciens, et surtout de Virgile , cet art de se mettre quelquefois en scène dans son propre ouvrage , art très-heureux lorsqu'on sait également et le placer à propos et l'employer avec sobriété. Mais l'exemple en est dangereux pour ceux à qui il ne saurait être utile : c'est celui dont les maladroits imitateurs ont de nos jours le plus abusé. De quoi qu*ils parlent au public, c'est toujours d'eux qu'ils parlent le plus; et souvent rien n'est plus étrange et plus insipide que les confidences qu'ils nous font. Au contraire , jamais on n'aime plus La Fontaine que quand il nous entretient de lui-même. Pourquoi ? C'est que toujours on voit son âme se répandre , ou son caractère se montrer. Voyez ce morceau sur lescharmes de la retraite, que depuis on a si souvent imité, et que La Fontaine lui-même a imité en partie de Virgile.
Solitude où je trouve une douceur secrète.
Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais , Loin du monde et du bruit, goûter Tombre et le frais? Oh! qui m*arrétera dans vos sombres asiles!
Quand pourront les neuf sœurs, loin des cours et des villes»
M*occuper tout entier, et m*apprendre des cieux
Les mouvemens divers inconnus à nos jeux ,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par <]ui sont nos destins et nos mœurs différentes?
Que si je ne suis né pour de si grands projets ,
Bu moins que les ruisseaux m*ollrent de doux objets ;
Que je pei^e en mes vers quelque rive fleurie.
La Parque à filets d'or n*ourdira point ma vie ;
Je ne dormirai point sous de riches lambris ;
Mais voit-on que le somme en perde de son prix?
En est-il moins profond et moins plein de délices?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d*aller trouver les morts.
J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
C'est là le ton d'un homme qui révèle ses goûts ^ et qui épanche son cœur. Dans d'autres occasions ce n'est qu'un mot en passant, qui trahit son caractère :
Toi donc, qui que tu sois, 6 père de famille, ( Et je ne t'ai jamais envié cet honneur. )
Quand nous ne saurions pas que La Fontaine ne pouvait pas souflGrir les embarras du ménage, et qu'il avait une femme qui ne les lui faisait pas aimer, ce vers nous l'apprendrait.
Ailleurs, c'est un trait de gaieté, une saillie;
Une souris tomba du bec d*un chat-huant :
Je ne l'aurais pas ramassée ; Mais un Bramin le fit : chacun a sa pensée.
S'il eût dit simplement qu'un Bramin la ramassa ^ il n'y avait rien de piquant. Tout le sel de cet en- -
38 COORS DE LITTÉRATURE.
droit consiste dans l'adresse de l'auteur à se mettre en opposition avec le Bramin, et cela lorsqu'on y pense le moins, par une réflexion si simple, qu'elle fait ressortir davantage la singularité de l'Indien. C'est ainsi qu'il égaie et embellit tout par des moyens que lui seul connaît : personne n'a su entremêler avec plus de rapidité, de justesse et de bonheur, le récit et la réflexion.
Un lièvre en son gîte songeait.
Car que faire en un gîte, à moins que Ton ne songe? Dans un profond ennui ce liéyre se plongeait : Cet animal est triste , et la crainte le ronge.
Les exemples de cette espèce sont sans nombre. 11 reste à parler de la poésie de ses fables; mais elle est si riche, qu'elle demande un détail fort étendu , et La Fontaine mérite bien de nous occuper deux séances.
Toujours guidé par un discernement sûr, La Fontaine a réglé sa manière d'écrire la fable et le conte sur le plus ou moins de sévérité de chaque genre. Tout est bon dans un conte , pourvu qu'on amuse : il y hasarde toutes sortes d'écarts. Il se détourne vingt fois de sa route, et l'on ne s'en plaint pas; on fait volontiers le chemin avec lui. Dans la fable , qui tend à un but que l'esprit cherche toujours , il faut aller plus vite , et ne s'arrêter sur les détails qu'autant qu'ils concourent à l'unité de dessein. Dans cette partie, comme dans tout le
reste , les fables de La Fontaine , à un très-petit pombre près, sont des modèles de perfection.
Le conte , familier et badin , fait pardonner les fautes de langage , d'autant plus facilement qu'il ressemble à une conversation libre et gaie ; la fable, plus sérieuse, ne les soufiEre pas. Aussi La Fontaine, négligé dans ses Contes ^ est en général beaucoup plus correct dans ses Fables; il y respecte la langue bien. plus que Molière dans ses comédies : non content d'y prodiguer les beautés , il s'y défend les fautes. Et qui croira pouvoir s'en permettre aucune , quand La Fontaine s'en permet si peu ?
Cette correction , qui suppose une composition soignée, est d'autant plus admirable, qu'elle est accompagnée de ce naturel qui semble exclure toute idée de travail. Je ne crois pas qu'on trouve dans La Fontaine, du moins dans les écrits qui ont consacré son nom , une ligne qui sente la recherche ou l'affectation. Il ne compose point; il converse : s'il raconte, il est persuadé; s'il peint, il a vu : c'est toujours son âme qui s'épanche, qui nous parle , qui se trahit. Il a toujours l'aiî ae nous dire son secret , et d'avoir besoin de le dire. Ses idées , ses réflexions , ses sentimens , tout lui échappe, tout naît du moment. Rien n'est appelé, rien n'est préparé. Tout, jusqu'au sublime, parait lui être facile et familier : il charme toujours et n'étonne jamais.
3o COURS DE UTTÉRâTURE.
Ce naturd domine tellement chez lui, qu'il dérobe au commun des lecteurs les autres beautés de son style. Il n y a que les connaisseurs qui sachent à quel point La Fontaine est poëte par l'expression, ce quil a vu de ressources dans notre langue, ce qu'il en a tiré de richesses. On ne fait pas assez d'attention à cette foule de locutions aussi nouvelles qu'elles sont heureusement figurées. Combien n'y en a-t-il pas dans la seule fable du Chêne et du Roseau ! Veut-il peindre l'espèce de &émissement qu'un vent léger fait courir sur la superficie des eaux :
Le moindre vent qui d*aventure Fait rider la face de Teau....
Ce mot de rider offre la plus parfaite ressemblance. Veut-il exprimer les endroits bas et marécageux où croissent ordinairement les roseaux :
Mais TOUS naÎMez le plus touyen Sur les humides bords des royaumes du vent.
S'agit-il de peindre la différence de l'arbuste fragile au chêne robuste , peut-elle être mieux représentée que dans ce vers d'une précision si expressive ?
Tout TOUS est aquîloa, tout me semble tëphyi*.
Un vent d'orage, un vent impétueux et de»-
LA FONTAINE. FABLB«. 3l
tructeur peut-il être plus poétiquement désigné que dans cet endroit de la même fable?
Du bout de l'iiorizoa accourt avec furie
Le plus terrible des enfans Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
Quelle tournure élégamment métaphorique dans ces deux vers sur les illusions de Tastrologie ! Celui qui a tout fait, dit le poëte.
Aurait-il imprimé sur le front des étoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ses Yoîles?
Aucun de nos poètes n'a manié plus impérieusement la langue; aucun surtout n'a plié avec
tant de facilité le vers français à toutes les formes
imaginables. Cette monotonie qu'on reproche à notre versification, chez lui, disparaît absolument : ce n'est qu'au plaisir de l'oreille, au charme d'une harmonie toujours d'accord avec le sentiment et la pensée, qu'on s'aperçoit qu'il écrit en vers. Il dispose et entremêle si habilement ses rimes, que le retour des sons parait une grâce, et non pas une nécessité. Nul n'a mis dans le rhythme une variété si pittoresque; nul n'a tiré autant d'eifets de la césure et du mouvement des vers : il les coupe, les suspend,Ie§ retourne comme il lui plait. L'enjambement , qui temble réservé aux vers grecs et latins , est tort commun dans les siens , et ne lierait pe0 un mérile , sH ne produisait
32 GOUAS DE UTTJSRATURE.
des beautés ; car s'il est vicieux dans le style sou« tenu , à moins qu il n'ait un dessein bien marqué et bien rempli , il est permis dans le style fami-» lier, et tout dépend de la manière de s'en servir. J'avouerai aussi que les avantages que je viens de détailler dans la versification de La Fontaine tiennent originairement à la liberté d'écrire en vers de toute mesure, et aux privilèges d'un genre qui admet tous les tons : il ne serait pas juste d'exiger ce même usage de la langue et du rhythme dans la poésie héroïque et dans les sujets nobles. Mais aussi tant d'autres ont écrit dans le même genre que La Fontaine ! pourquoi ont-ils si rarement approché de cette espèce de poésie? C'est lui qui possède éminemment cette harmonie imitative des anciens qu'il nous est si difficile d'atteindre : et l'on ne peut s'empêcher de croire , en le lisant, que toute sa science en cette partie est plus d'instinct que de réflexion. Chez cet homme, si ami du vrai et si ennemi du faux, tous les sentimens , toutes les idées , tous les personnages , ont l'accent qui leur convient , et l'on sent qu'il n'était pas en lui de pouvoir s'y tromper. De lourds calculateurs aimeront mieux peut-être y voir des sons combinés avec un prodigieux travail ; mais le grand poëte , l'enfant de la nature , La Fontaine , aura plus tôt fait cent vers harmonieux que des critiques pédans n'auront calculé l'harmonie d'un vers.
lA FONTAINE. FABLES. 33
Faut-il s'étonner qu'un écrivain pour qui la poésie est si docile et si flexible soit un si grand peintre? C'est de lui surtout que l'on peut dire proprement qu'il peint avec la parole. Dans quel de nos auteurs trouvera-t-on un si grand nombre de tableaux dont l'agrément est égal à la perfection? Lorsqu'il nous rend les spectateurs du combat du Moucheron et du Lion, que manquet-il à cette peinture?
Le quadrupède écume , et sou œil étincelle ; U rugit : on se cache , on tremble à TenTirou ,
Et cette alarme universelle
Est l'ouvrage d*un moucheron.
Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle ; Tantôt pique Féchine, et tantôt le museau,
Tantôt entre au fond du naseau.
La rage alors se trouve à son faite montée.
L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir Qu'il n'est griffe ni dent en la béte irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. Le malheureux lion se déchire lui-même , Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs , Bat Tair qui n'en peut mais ; et sa fureur extrême Le fatigue , l'abat : le voilà sur les dents.
De cette peinture énergique passons à une peinture riante :
Perrelte, sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet , Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue , elle allait à grands pas, Ajant mis ce jour-là , pour être plus agile ,
Cotillon simple et souliers plats»
vm. 3
34 COURS DE LETXÉRATUBE.
Ici toutes les syllabes sont coulantes et rapides ; tout à Theiire elles étaient fermes et résonnantes . elles seront , quand il le faudra , lourdes et pénibles. Nous avons vu la Êiôlité , voyons l'effort :
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Ef de tous les côtes au soleil exposé,
SîxfSBrts chevmuc tÎFaîent mt coche.
I/a phrase est disposée de manière que Fœil se porte d'abord sur la montagne et sur tous les accessoires qui lai rendent si rude à monter , la raideur, le sable, le soleil à plomb : on voit ensuite arriver avec peine les six forts chevaux , et au bout le coche qu'ils tirent , maid> de manière que le coche parait se traîner avec le vers. Ce n'est pas tout ; le poëte achève le tableau en peignant les gens de la voiture :
Femmes, moines , vieillarck, tout était detccsndw L*ëquîpage suait , souffiait , était cendu.
On ne peut prononcer ces mots suait ^soufflait , rsans être presque essoufflé : on n'imite pas mieux avec des sons. Cet art n'est pas moins sensible dans la fable de Phébus et Borée. Celui-ci
Se gorge de vapeurs , s*enfle comme un ballon ,
Fait un yacarme de démon , Siffle, souffle, tempête. •••
Siffle j soifffle : on entend le vent. Ne voit- on
pas aussi le Idpin quand il va prendre le frais k la pointe du jour ?
11 était allé faire à Faurore sa cour
Parmi le thym et la rosée.
Après qu îl eut brouté, trotté, fait tous ses tours, etc.
Cette peintupe est fraîche et riante cooune Faur rare. Brouté , trotté , cette répétition de Bons qui se confondent peint merveilleusement la multijilicité des ihouvémens du lapin.
Quand la perdrix
Voit ses petits £ii danger et n ajant qv'une piome nouTclle , Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas. Elle fait la blessée, et va traînant de Faile, Attirant le cbasseur et le chien sur ses pas, Détourne le danger , sauve ainsi sa famille ; £t pois quand le chasseur croit que son chiea la pille , Elle lui dit adieu , prend sa volée , et rit De rbomme , qui , confus , des yeux en vain la suit.
Je demande si le plus habile pântre pourrait me montrer sur la toile tout ce que me fait voit le poète dans ce petit nombre de vers. Tel est l'avantage de la poésie sur la peinture , qui né peut jamais représenter qu^un moment. Conmoe le chasseur et le chien suivent pas à pas la perdrix qui se traîne dans ces vers tratnans ! Comme un hémistiche rapide et prompt nous montre le chien qui pille ! Ce dernier mot est un élan , un ^lair. L'autre vers est suspendu quand la perdrix:
36 COURS DB UTTËRATURB.
prend sa volée : elle est en Tair avec la césure , et vous voyez long-temps l'homme immobile, qui, confus , des yeux en vain la suit ,• et le vers se prolonge avec l'étonnement.
La fable dont j'ai tiré ce dernier morceau me rappelle avec quelle surprenante facilité cet écrivain si simple et si familier s'élève quelquefois au ton de la plus haute philosophie et de la morale la plus noble. Quelle distance du corbeau qui laisse tomber son fromage, à l'éloquence du Paysan du Danube , et à cette fable que je viens de citer, si pourtant on ne doit pas donner un autre titre à un ouvrage beaucoup plus étendu que ne l'est un apologue ordinaire , à un véritable poëme sur la doctrine de Descartes , relativement à l'âme des bêtes; poëme plein d'idées et de raison , mais dans lequel la raison parle toujours le langage de l'imagination et du sentiment ; car c'est partout celui de La Fontaine : il a beau devenir philosophe , vous retrouverez toujours le grand poëte et le bonhomme.
Ce petit poëme, adressé à madame de La Sablière, où il discute très-ingénieusement la question long-temps fameuse du mécanisme et de l'organisation des animaux, prouve que, malgré sa paresse , il n'avait pas négligé les connaissances éloignées de ses talens. U avait étudié , avec son ami Bernier , les principes de Descartes et de Gassendi. Ainsi , La Fontaine avait fait tout ce qu'on
LA FONTAlIfE. GOlifTES. 3^
peut demander à un homme occupé d'ouvrages d'imagination : il n était pas resté au-dessous des lumières de son siècle.
Ses contes sont, dans un genre inférieur, aussi 'parfaits que ses fables, excepté que la diction en est moins pure , et la rime plus négligée. D'ailleurs, c'est toujours ce talent de la narration dans un degré unique. QueUe gaieté ! quelle aisance ! quelle variété de tournures dans des sujets dont le fond est quelquefois à peu près le même!
quelle abondance gracieuse ! que tous les auteurs et tous les fabulistes sont loin de lui ! Il est au« dessus de Bocace et de la reine de Navarre , autant que la poésie est au-dessus de la prose. L'Arioste seul , quand La Fontaine conte d'après lui , peut soutenir la concurrence. Voltaire prétend qu'il y a plus de poésie dans l'aventure de Joconde , telle qu'elle est dans le Roland y qu'il n'y en a dans l'imitation de La Fontaine. Boileau , dont nous avons une dissertation sur Joconde , donne partout l'avantage au poète français. On voit , par les citations qu'il fait , que l'original italien ne lui est pas étranger. Voltaire, plus versé dans la langue de l'Arioste , reproche à Boileau de ne pas la connaître assez pour rendre une exacte justice à l'auteur de FOrlando , et sentir tout le mérite de ses vers. Je ne prononcerai point entre ces deux grands juges; mais il me semble que, dans tous les endroits où Despréauz rapproche et com-
33 COURS DB LltTÉIUTURi:.
pare les deux poètes , il est difficile éù n'être pas de son a^is, et de ne pas convenir que La Fontaine l'emporte par ces traits de naturid et de naïveté^ par ces grâces propres au conte , qui étaient en loi un présent particulier de la nature. Du coté des mœurs , la plupart de ses contes sont plutôt libres que licencieux; ce qui nem« pêche pas qu'on ait eu raison d'y voir un mal et un danger qu'il n'y voyait pas lui-même, et qu'd aperçut dans la suite. On a trouvé moyen d'en accommoder plu^eurs au théâtre , en les épurant^ au lieu que Veiner, Grécourt et d'autres conteurs^ n'ont rien fi[mrni à la scène, parce qu'ils sont infiniment moins réservés que lui. Ceux de ses contes où il a blessé la décence , et par le fond , et par les détails , sont en assez petit nombre ; et plusieurs sont entièrement irréprochaUes , par exemple^ celui du Faucon , qui est d'un intérêt ai touchant. Il n'y a personne qui ne soit attendri lorsque le malheureux Frédéric, auquel il ne reste plus rien que son Faucon y le tue sans ba« lancer pour le dîner de sa maîtresse, de cette même femme jusque^-là toujours insensible , et à qui son amour a tout sacrifié.
Hélas! reprit Famant infortuné, L*oiseatt n*é8t plus , tous en arez dîné.
L*<Haeau n'est pl«« , dit )a veure confine.
Non „ repiritril, plût au ciel vous avoir Servi mon cœur , et cp*il eut pris la place De ce faucom \ Mais le sort me fait Toir
Là FONTAINE. 3^
Qu*ii ne tera jamais ai mon pouToir De mériter de tous aucune grâce.
Dans mon pailler rien ne m*était resté :
Depuis deux jours la béte a tout mangé.
J*ai TU l'oiseau , je Tai tué sans peine.
Rien coûle-i4l quand on reçoit sa reine?
Le conte de la Courtisane amoureuse a aussi de Tintérét. En total , cet ouvrage ne me parait pas du ncnnbre de ceux qui sont les plus dange-^ reux pour les mœurs. Les livres où la passion est traitée de manière à exalter l'imagination de la jeunesse, caix où la voluptë est représentée sans voile ^ enfin ce qui peut nourrir dans les jeunes personnes les erreurs de la sensibilité , ou exciter rivresse du libertinage , voilà les lectures vraiment pernicieuses; et l'expérience apprend tous les jours le mal qu^elles ont fait.
Il n'y a point d'écrivain qui ait réuni plus de titres pour plaire et pour intéresser. Quel autre est plus souvent relu, plus souvent cité ? Quel autre est mieux gravé dans le souvenir de tous les hommes instruits, et même de ceux qui ne le sont pas? Le t poëte des enfans et du peuple est en même temps } le poëte des philosophes. Cet avantage , qui D'apis partient qu'à lui , peut être dû en partie au genre de ses ouvrages ; mais il l'est surtout à son génie. Nul auteur n^a dans ses écrits plus de bon sens joint à plus de bonté ; nul n'a fait un plus grand nombre de vers devenus proverbes. Dans ces mo«
mens , qui ne reviennent que trop , où l'on cherche à se distraire soi-même et à se défaire du temps, quelle lecture choisît-on plus volontiers? sur quel livre la main se reporte-t-elle plus souvent ? Sur La Fontaine. Vous vous sentez attiré i vers lui par le besoin de sentimens doux : il vous calme et vous réconcilie avec vous-même. On a beau le savoir par cœur depuis l'enfance , on le relit toujours; comme on est porté à revoir les gens qu'on aime , sans avoir rien à leur dire.
Madame de Sévigné lui reprochait de pa^^r trop légèrement d'un genre à un autre , et luimême s'en accuse avec cette grâce infinie qu'il a toujours quand il parle de lui.
Papillon du Parnasse, et semblable ajxx abeilles ,
A ^i le bon Platon compare nos merreilles »
Je suis chose légère, et vole à tout sujet 1.
Je rais de fleur en fleur et d*objet en objet ;
A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire.
dirais plus haut peut-être au temple de Mémoire ,
Si dans un genre seul j*ayais usé mes jours ;
Mais quoi! je suis Tolage en yers comme en amours.
^ller plus haut ne lui était guère possible , aprè ses fables et ses contes. Mais les difFérens genres qu'il a essayés sont-ils en effet un sujet de reproche ? N'y en a-t-il pas qui, sans ajouter rien à sa
^ Le texte de Platon porte : xov^ ov yxp xp'^f^^ itocnrriç Ici» nxi TTTvjvovy XXI cfpôv; le poëte est chose l^re, volage» tacrée. Ion, ou de FlUade.
LA FONTAINE. ^l
renommée y n'étsdent pourtant pas étrangers au caractère de son génie, et nous ont valu des ouvrages assez agréables pour qu'on lui sache gré de s^en être occupé? Il a fait une comédie. Dans cette espèce de drame, l'enjouement n'est sûrement pas un titre d'exclusion; et le Florentin est un des plus jolis actes qui égaient encore le théâtre de Thalie. On ne peut pas donner le nom de comédie à un petit drame mythologique , intitulé Clymène j dont les neuf Muses sont les principaux personnages , mais l'idée en est ingénieuse, et la pièce est pleine de délicatesse. Son poëme de la Mort d^ Adonis, imité en partie d'Ovide, ainsi que Philémon et Baucis et les Filles de Minée, a, comme ces deux morceaux, des endroits faibles et peu soignés ; mais , comme eux , il en a de charmans , surtout celui des amours de Vénus et d'Adonis. Le poëte habite avec eux des lieux enchantés, et y transporte le lecteur. C'est là qu'on reconnaît l'auteur de la fable de Tjrcis et Amaranthe. Jamais les jardins d'Armide , ce brillant édifice de l'imagination qu'elle a construit pour l'amour, n'ont rien offert de plus séduisant et de plus doux. Vous croyez entendre autour de vous les chants du bonheur et les accens de la tendresse. Vous êtes environné des images de la volupté. Tout ce que les cœurs passionnés ont de jouissances intimes, tout ce que les jours qui s'écoulent entre deux amans ont de délices toujours
^2 COURS DB LITTBRATUBi:.
variées et toujours les mêmes , tout ce que deux âmes confondues lune dans l'autre se communiquent de ravissemens et de transports ; enfin , ce qu'on voudrait toujours sentir , et qn'on croit ne pouvoir jamais peindre : voilà ce que La Fontaine nous représente sous les pinceaux que l'Amour a mis dans ses mains. Les vers que je vais dter justifieront cet éloge :
Tout ce qui nait de doux en Famoureux empire.
Quand d'une égale ardeur Tun pour Tautre on soupire,
Et que , de la contrainte ajant bantii les lois ,
On se peut assurer au silence des bois,
Jours détenus momens, xn<imeûs filés de soîe*
Agréables soupirs, pleurs enfans de la joie.
Vœux, sermens et regards, transports, rayissemeas ,
Mélange dont se fait le bonheur des amans ;
Tout par ce couple heureux fut Ion mis en usage.
Tantôt ils choisissaient l'épaisseur d*un ombrage :
Là , sous des chênes vieux, où leurs chifiEres gravés
Se sont avec les troncs accrus et conserrës.
Mollement étendus, ils consumaient les heures î
Sans avoir pour témoins, en ces eon&res demeures, *
Que les chantres des bois , pour confident jqu* Amour,
Qui seul guidait leurs pas en cet heureux séjour.
Tantôt, sur des tapis d'herbe tendre etsatvée,
Adonb s*endormait auprès de Cjrthérée «
Dout les jeux, enivrés par des charmes puissans.
Attachaient au héros des regards languissans.
Bien souvent ils chantaient les douosuiib de leurs chaînes;
1£t quelcpiefois assis sur les bords des fontaines.
Tandis que cent cailloux luttant à chaque bond
Suivaient les longs replis du cristal Taga]bond ,
Vojrez, disait Vénus, ces ruisseaux et leur eourse;
Ainsi le temps jamais ne remonta à sa source.
Vainement pour les dieux il fuit d*im pas léger : Mais TOUS autres mortels le devez ménager.
Consacrait à Farnoor la saison la plus belle. Soirrent, pour divertir leur aordcur mutuelle, n» daniaiewt aux chaînons » de nymphes entourés. Gambien de fois la lune a leurs pas éclairés. Et» couvrant de ses rais Fémail d'une prairie* Les a yiis k Tevwï fouler flierbe fleurie 1 Combien de fois le jour a vu les antres creux Complices des larcins de ce couple amoureux!
Mais nentreprénons pas d*âter le voile nombre De ces plaisirs, amis du silence et de fombre.
Jl y a d'autant plus de mérite dans cette description que rien n'est si difficile en poésie* que de rendre le bonriheur intéressant. C'est dans ce même poème que se trouve ce vers si connu , et qui devait être &it pour Vénus ^ et &it par La Fontaine
Et la grâce, plus belle encor que la beauté.
la même |dume cpii a écrit le roman de Psjrché^ tm peu trop long à la vérité, et trop mêlé d'épisodes y mais qui abonde en détails gracieux , ^i avertissent qu'on lit La Fontaine, et font mieux sentir , par la comparaison , ce qui manque au récit df Apidée« H faut sans doute rendras justice à nnventeur de la &Ue de Psyché : c'est la plus ingénieuse et la jints intéressante de toutes celles de l'antiquité. Mais elle est racontée dans l'original avec un sérieux trop monotone , et n'est pas .exempte de mauvais goût : il y a des pensées ridi-
culement recherchées. La Fontaine Ta rendue beaucoup plus agréable en y mêlant ce badinage qui naissait si facilement sous sa plume. Ce n^est pas non plus Apulée qui aurait fait cette chanson que Psyché entend dans le palais de l'Amour , et qui semble composée par le dieu lui-même :
Tout Funivers obéit à rAmour :
Belle Ppjché , soumettez-lui Yotre âme.
Les autres dieux à ce dieu font la cour.
Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme.
Des jeunes cœurs c*est le suprême bien :
Aimez, aimez; tout le reste n*est rien.
Sans cet amour, tant d'objets ravissans, Lambris dorés, bois, jardins et fontaines « N*ont point d*attraits qui ne soient languissaus. Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines. Des jeunes cœurs c'est le suprême bien :
Aimez , aimez ; tout le reste n'est rien.
Cet ouvrage est mêlé de vers et de prose : il est à remarquer qu en général la prose est supérieure aux vers , si l'on excepte le tableau délicieux de Vénus portée sur les eaux dans une conque marine , et \ Hymne à la Fbhipté. La Fontaine , qui s'est représenté dans son roman de Psyché sous le nom de Poljphile j nom qui àgnifie aimant beaucoup de choses y a justifié le nom qu'il s^est donné par ces vers qui terminent cet hymne dont je viens de parler :
Volupté, Volupté, qui fîis jadb nuitreMe Du plus bel-eeprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas; yiens-fen loger chez moi s
Tu n*jr seras pas sans emploi.
J*aime le jeu, Famour, les lirres, la musique, La ville et la campagne , enfin tout : il n*est rien
Qui ne me soit souverain bien , Jusqu*aux sombres plaisirs d*un coeur mélancolique. Viens donc ; et de ce bien , 6 douce Volupté I Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine ?
Il m*en faut tout au moins un siècle bien compté;
Car trente ans, ce n'est pas la peine.
On voit que ceux qui ont dit de La Fontaine que c'était un véritable enfant le connaissaient bien , puisque enfin c'est le propre des enfans d'être heureux à peu de frais , et de s'amuser de tout.
Il fit aussi quelques élégies amoureuses : c'était alors la mode. Mies sont médiocres ; mais il en fit une pour l'Amitié , et c'est la meilleure élégie de notre langue : c'est celle où il déplore l'infortune de Fouquet , son bienfaiteur , et ose implorer pour lui la clémence d'un maître irrité. C'était un courage aussi louable que rare , et la muse du poëte servit bien son cœur. Si cette pièce fut inutile à Fouquet , elle ne l'est pas à la gloire de Là Fontaine. Il n'entreprend pas de justifier le surintendant , qui n'était pas irréprochable : il l'ex^ cuse , autant qu'il le peut , sur ce qu'il s'est laissé aveugler par un long bonheur; il fait valoir en sa • faveur l'intéressant contraste de sa fortune passée et de son malheur présent; il y mêle , en poëte philosophe , des leçons de morale qui naissent du sujet.
Voilà le précipice où l'ont enfin jeté
^6 COUBS DC LITTERATURE.
Les attraàU «BdiaiHearsi ée la prospëif té.
Dans les palais des.itoii cette plainte est (^nmvne :
On ny coiiBaît <pe trop ka jeux de U F ofiaoe,
Ses trompeuses faretre, tes «pp»8 immMtaias;
Mais on ne les connaît que ifoaad il n'est plus temps.
Lorsfue Sur ocfttc mer os TOgnè à pleiaes Yoiles»
Qu'on croit «vtiir pour toi les tunts et les étollei ,
II est Lien malaisé de r^ler ses dësîrs :
Le plu* SA^ s'eudorC sur la foi des aép&yvs.
Jamais un Cavori né borne se eariière;
II ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière ;
Et tout ce Tain amolli des grandeurs et du Lruit
Ne le SMU^t ^yuitUr qii^aprés Tavo^r déimiC.
Tant d'exemples fameux que riustoiiiB en raoente
Ne sufiisaient-ils pas sans la perte d'Oronte ? .
Ali ! si ce faux éclat n*eût pas fait ses plaisirs »
Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs ,
Quil pouvait, doucement laisser eouler son k§€Î
Vous n'ave» pas chez tous ^ ce brillant équipage.
Celte foule de gens qui s'en Tont cbaque jour •
Saluer à longs flots ^ le soleil de fa coiir ,
UsÔB le AiTenr du cidl tous donne, en réeam|)eD6e ,
Du repos» du loisir, de l'ombre et du silenee »
Un tranquille sommeil , d'innooens entretiens ;
Et jamais à la cour on ne trouTe ces biens.
Mais quittons ces peneers; Oroate nous appelle.
Vous, dont U a rendu la demeure 41 belle,
Nympbes,. qui Jui dcTcz Tes plus channans appas.
Si le long de vos bords Louis porte ses pas ,
Tâcbez de l'adoucir, fléchissez son courage :
U aime ses sujets, il est juste, îl esl; sage.
Du titre de clément rendez-le «mbUienx :
^ C'est aux Nymphes de Faux que la pièce est adressée ' Imitadoii de Ytvgile :
Mimé it âuHmt ûm t^tig çemtt œâlhui Mmdtun,
(Georg. , II, 162. )
C'est par là <pit les rois sont semblables aux dieux. Du magnanime Henri qu*il contemple la vie :
Dès qu'il put se yenger, il en perdit Fenvie. Inspirez à Louis cette mém* douceur :
I«a plus belle victoire est de vaincre son cœur. Oronte est à présent un objet de clémence :
S'il a cru les conseils d*une aveugle puissance , II est ass62 puni par son sort rigoureux , Et c'est être ixinoceat que d*étre malheureux
La Fontaine ne s*en tint pas là : il fit de nouveaux efforts dans une ode qu'il adressa au roi pour émouvoir sa pitié en faveur du ministre disgracié. L'ode ne vaut pas l'élégie; mais peut-on être fâché qiie la compassion et la reconnaissance aient ramené deux fois sa muse sur le même sujet?
Je ne parlerai pas d'un poème sur le quinquina, qu'il fit dans les intervalles de sa dernière maladie , ni de celui de Saint^Malc , qu'il composa dans le même temps par pénitence , et pour acquitter le vceu qu'il avait fait de ne plus travailler que sur des sujets de piété. On ne connaît ces productions de sa vieillesse que par le recueil posthume de ses QEuifres mêlées , dont ses éditeurs sont seuls respensables. Ce n'est pas sa faute non plus si l'on y» trouve deux mauvais opéras. Il suffit de savoir comment il s^avisa d*en faire. Lui-même nous Tap^ prend dans une satire contre Lully, intitulée le Florentin. Gest la seule qu'il se soit permise , et ce fiit la suite de Thumeur qu'il eut de ce qu'on lui avait &it perdre son temps à faire des paroles
48 COURS DB UTTÉRATUAE.
d'opéra. Il en est d'autant plus fàclié, qv^îl avait fait ses opéras pour Saint^Germain , et que Lully ne les fit pas représenter. H nous conte comment le musicien s'y prit pour Tengager à ce travail , et finit par se moc[uer de lui.
Je me sens né pour être en butte aux mëchans tours. Vienne encore un trompeur, je ne tarderai ^ére.
U me persuada :
A tort, à droit, me demanda Du doux, du tendre, et semblables sornetties.
Petits mots, jargons d'amourettes , Confits au miel : bref il m*en^inauda.
Mais ce qui est curieux , c'est ce qui arriva à La Fontaine au sujet de ce même opéra. On le joua sur le théâtre de Paris. L'auteur était dans une loge : on n'avait pas encore exécuté la première scène , que le voilà pris d'un long bâillement qui ne finit plus. Bientôt il n'y peut plus tenir, et sort à la fin du premier acte. Il va dans un café qu'il avait coutume de fréquenter , se met dans un coin : apparemment l'influence de l'opéra le poursuivait encore ; car la première chose qu'il fait , c'est de s'endormir. Arrive un homme de sa connaissance, qui, fort surpris de le voir là, le réveille : £h ! mort" sieur de La Fontaine , que faites-vous donc ici ? et par quel hasard rCétes^vouspas à votre opéra ? — Oh Ijj ai été, Tai vu le premier acte; mais il m'a si fort ennujé , qu*il ne m* a pas été pos-*
sible d'en voir davantage. En venté ^f admire la patience des Parisiens.
La Fontaine n est peut-être pas le seul auteur qui ait .eu la bonne foi de s^ennujer à son propre ouvrage. Mais, après avoir bâillé à sa pièce , s'en aller dormir là-dessus est d'une insouciance qui peint bien le bonhomme. Il est d'ailleurs si indifférent pour uotré/ablier qu'il ait fait un mauvais acte d'opéra , et ce trait est si plaisant que ce serait dommage que La Fontaine n'eût pas été en^ quinaudé par LuUy , quand ce ne serait que pour avoir eu l'occasion de faire un si bon somme, chose dont on sait qu'il faisait le plus grand cas.
Ce n'est donc pas à lui qu'il faut s'en prendre si l'on rencontre ces pièces lyriques on non lyrîr ques dans le recueil de ses Œuvres mêlées. On se passerait bien aussi d'y voir àes fragmens du Songe de Vaux , une traduction de V Eunuque de Térence, une comédie qui a pour titre Je vous prends sans vert , et quelques autres poésies fort médiocres. Mais on y lit avec plaisir ses lettres à mesdames de Bouillon , de Mazarin et de La Sablière. Comment n'aimerait-on pas à entendre causer La Fontaine dans toute la liberté du com- , merce épistolaire? Il ny a aucune de ces lettres où il n'ait inséré quelques vers : il les aimait tant et le faisait si aisément , qu'il n*a jamais rien écrit en prose sans y mêler de la poésie. Elle est là plus négligée que partout ailleurs , mais on le recon* vm« 4
5o COURS DE LITTÉRATURE.
naît toujours au ton qui lui appartient, et à quelques vers heureux. En voici de très^jolis, qui sont à la fin d'une lettre à madame do Bouillon , sœui A^ la duchesse de Mnarin i
Vous Tcms aimez en sœurs : cependant j*ai raison
D^évîter la eamparaison.
L off se peut partager, stais mm pas la louange* Le plus grand orateur, quand ce serait un ange» Ne contenterait pas, en semblables desseins, Beux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux êaints.
Le plus aimable des écrivains fut encore le meilleur des hommes. Je ne préta[)ds pas dire qu'il n'eut point ks imperfections qui sont le partage de l'humanité ; mais il n'eut aucun des vices qui en sont k honte ^ et il eut plusieurs des vertus qui en sont rornement* Ses contemporains nous ont transmis Vidée généralement reçue de la bonté de son caractère : non qu ik *nous en rapp(»*tent au« cun trait frappant; il parait que c'était en lui une qualité habituelle et reconnue , qui se manifestait en tout sans se faire remarquer en rien. Qu'il de-* vait être bon , celui qui a fait de d beaux ouvra-» ges y et de qui la servante disait qu'il était plus béte que méchant j et que Dieu rC aurait jamais le courage de le damner!
Sa candeur était égale à sa bonté. Il fut toujours, dans sa conduite et dans ses discours , aussi i| jsimsÀ naif que dans ses écrits. Il parait que jSkpàùn et la réserve, si nécessaires à la plu-
LA rONTAIKE. 5l
part des hommes qui ont quelque chose à cacher , n étaient guère fiâtes pour cette àme toujours ou-verte , dont les mouvemens étaient prompts, libres db honnêtes; pour cet homme qui seul pouvait tout dire, parce qu'il n'avait jamais l'intention d'offenser. Ce mot si connu, Je prendrai fe plus hmg^ amrait été dans la bouche de tout autre une impolitesse choquante ; il fait rire dans La Fon-^ (aine, qui ne songeait qu'à dire bonnement combien il avait envie de s'en aller.
Il réclame quelque part contre l'axiome reçu, que tout homme est menteur. S'il en est un qui n'ait jamais menti, on croira yolontiers que c'est La Fontaine. Cette ingénuité de mœurs et de paroles allait si loin , que ceux qui vivaient avec lui l'appelaient qudquefofe bêtise y mot qu'on ne pouvait se permettre sans conséquence qu avec im homme de génie , mais qui prouve en même temps que les hommes en général ne jugent guère de l'esprit que sur les rapports qu'il peut avoir avec eux. L'esprit ^ sur chaque objet, dépend toujours du d^ré d'attention qu'on y apporte. Il n'en fallait pas beaucoup pour observer toutes les petites convenances de la société ; mais La Fontaine , ac-^ coutume à la jouissance de ses idées, ou bien an plaisir de ne songer à rien , oubliait le plus souvent ces convenances, et cet oubli on l'appelait hêtise : s'il eût paru tenir le moins du monde à un sentiment de liupériorité ou de mépris , il eût été^
sans excuse. Mais, chez lui, c'était ou la préoccupation de son talent, ou une insouciance invincible; et, grâces à la douceur de son caractère, elle pouvait amuser quelquefois , et ne pouvait jamaia blesser.
Il était naturellement distrait : il n'est pas san» exemple qu'on ait cherché à le paraître. Q faut qu^ certains hommes fassent grand cas de la singularité 9 puisqu'ils affectent même celle qui €St un défaut.
S'il était si souvent seul au milieu de la société , il dut avoir fort peu de cet esprit de conversation, Tun des grands moyens de plaire, qui , s'il ne conduit pas à la renommée , a souvent mené à la fortune. Cet esprit n'est pas nécessaire à la gloire du talent, et même n'est pas toujours compatible avec le genre de ses travaux; mais il ne faut pas non plus en prendre occasion de déprécier ceux qui l'ont possédé : c'est à coup sûr un avantage de plus. De grands écrivains ont mis dans leur conversation les agrémens que l'on trouvait dans leurs écrits; de grands écrivains ont manqué de cette heureuse faculté. Boileau , dans la société , était austère et brusque ; Corneille , embarrassé et silencieux; Racine et Fénélon , pleins d'urbanité , de grâces et d'éloquence. Deux quaUtés sont essen^ tielles pour briller dans un entretien : la disposition à s'intéresser à tout , et ce désir de plaire à tout le monde où il entre nécessairement beau*
LA FORTAINB. 53
coup de goût pour les jouissances de Tamour-propre. La Fontaine n'avait rien de tout cela , le fond de son caractère étant au contraire une profonde indifférence pour la plupart des objets qui occu-* peut les hommes quand ils sont les uns avec les autres, et une grande prédilection pour les choses dont on peut jouir tout seul , comme la lecture^ la campagne , la rêverie, ou ces jeux qui délassent un esprit souvent occupié en ne lui demandant au** cune action , ou le plaisir d'entendre de la mù* sique. Tels étaient ses goûts, à ce qu'il nous ap^ prend lui-même; et cette manière d'être, qui nous rend moins dépendans des autres, a peut-être plus d'avantages que d'inconvéniens, et semble être fort près du bonheur.
n fallait bien qu'on lui pardonnât la distraction qu'il portait dans le monde, puisqu'elle s'étendait jusque sur ses affaires domestiques : jamais homme n'en fut moins occupé. Cette négligence, qui détruisit par degrés sa médiocre fortune, tenait à un grand désintéressement, qualité qui marque toujours une âme noble; mais elle était aussi la suite nécessaire d'une indolence qui lui était trop chère pour qu'il essayât de la surmonter. Une fois tous les ans il quittait la capitale pour aller voir sa femme retirée à Château-Thierry, et là il vendait une petite partie de son patrimoine, qu'il partageait avec elle. C'est ainsi qu'il s'en allait , comme U nous Ta dit, mangeant le fonds avec le revenu*
^4 COURS OS UTTSjaATURE.
n eut des amis parmi les gexis de lettres^ et ce furent tous ceux qtii étaient conmie lui les premiers écrivains de la nation . Jamais il ne se brouilla aréc aucun d'eux ; car comment se hrouiller avec La Fontaine ? Les libéralités de Louis XIV , pro* diguées miême aux étrangers , n'allèrent pas jus* i çpià lui. n fut oublié , ainsi que 0>rneille : ni Tuo ni l'autre n'était courtisan. Mais il eut desprotec* tenrs à la cour^ et même des bien&iteurs, ce qui n'est pas toujours la même chose, et c'était ce qu'elle avait de plus brillant, les Conti, les Yen* dôme, le duc de Bourgogne , ce digne élève de Fénélon. Mais, avouons-le, à l'honneur d'un sexe qui peut-être doit avoir plus de bienfaisance que le nôtre , puisqu'il est plus porté à la pitié , ou qui dû moins doit faire aimer davantage ses bien&ita, puisqu'il a plus de délicatesse : ce furent deux femmes à qui La Fontaine fut le plus redevable , madame de La Sablière et madame d'Hervart. Elles furent ses véritables bienfaitrices , ou plutôt, s'il est permis de se servir d'un terme que la bonté pc^t en* noblir, parce qu'elle ennoblit tout, elles se firent ses gouvernantes ; et c'est ce qu'il lui fsJlait. La Fontaine n'avait pas besoin d'argent : il fallait seulement qu'on le dispensât de songer à rien , si ce n'est à faire des fables et à s'amuser. C'était là le plus grand bien qu'on pût lui faire, et c'est celui qu'il trouva chez elles. Peut-être n'y a-t-il que les femmes capables de cette manière d'obliger; elles
LA SOSTAUE* ' SS
savent ausâ hàen que nous, tt <|ael<{iiefoi6 imieufer^ Tespèce dé bonheur qui nous cDuvieM. Âiii^ do^ , grâces h deux femiiMfe^Xa Fontaine fint aum ken^ 7*eux quil pouvait Tétre. Cela fait plaÔBÎr b peur ser. Il fut heureux I tant de grands hûiMAieft rfè
tout pas été! Il Je fut par Idmitié.
Qu'un anoii yéfitable eài uii£ douce clioee ! ' ■ n cKerdie vos besoins au fbnd d& votre cœur, etc. '^
Je . ine pliais li cnoiré ^'il songeait à làiklariié de La Sdslière' H k madanîe d'Ho^ifft quaiÉMl fl fit ciB8 ver», qpii «ifficaieirt seuls font nous pwui verqoecet l«nme , « indiffirent «t ri apathiqt^ fur la pliqaart des choses qui tourmentent lék hommes 9 était bien loin de f être pour Tamitiéw Je sais qu on a prétendu que les Teri ne prouvent jattiais rien que de l'imaginatkwi ; mais je persiste à croire quil y en a que le cœur serai a pil dicter; et je le crois surtout quand je lis La Fon^ taiaé. II fut dii très-^jMit nombie des écrivains plus YéritaHlement lieureux par leurs ouvragée que par leuns succès. Sans ^re iâseni^le à là gloire I il oe parait pas l'avoir tnop recherehée ; et d'ailleurs il n était' pas en lui d'avoir aueun déâr aaseiK vif pour que la privation jpûit devenir une peîi^e^ Plein d^uue modestie vraie , deceAe qui n*est paa et ne peut pas être Tigtiêravice .de no% avantagea ^ mais la dispoaitK)!! à fk^ékit^fBetb^ aucun sUr autrui , 6n ne voit |Miiiqu^il- dit jamais
56 COURS DI UTTiRATTJRE.
eu d'ennemis. Et comment en aurait-il eu ? Sa simplicité extrême deyait calmer jusqu'à Tenyie. Comme il semblait ne prétendre à rien , on lui pardonnait de mériter beaucoup. On sait que ^ dans un moment d'eflbsion ^ Molière disait : Wos beaux-esprits ri effaceront pas le bonhomme. Il obtint les su£frages de VAcadémie avant Despréaux, qui obtint avant lui l'aveu de Louis XIV* La postérité, dans la distribution des rangs, a paru suivre l'avis de l'Académie plutôt que cdui du inonarque , et regarder La Fontaine comme utt bomme d'une espèce plus rare que Boiléau. Vivant dans le sein de l'amitié , assez bien né pour ne sentir que la douceur des bienfaits sans en port^ jamais le poids, libre de toute inquiétude, ne connaissant ni l'ambition ni Tennui, incapable d'éprouver le tourment de l'envie, et trop modéré 9 trop simple pour être en butte à tes at» taques , il jouissait de la nature et du plaiâr de la peindre , du travail et du loisir ; il jouissait de ses sentimens, de ses idées, et du plaisir de les répandre ; enfin il était bien avec lui-même, et avait peu besoin des autres* Tandis que ses années s'écoulaient sans qu'il les comptât , il voyait arriver la vieillesse et la mort sans les craindre, comme on voit le soir d^un beau jour. n fut porté dbns le même sépulcre qui avait reçu Molièrëi comme si la destinée qui avait rapproché leur nmimurri eût voulu réunir leur tombeau.
TBRGin* 5^
SECTION II
Verger et Senecé.
Parmi la foule des écrivains qui , nés aans le même siècle que La Fontaine , se sont exercés après lui dans le genre du conte ( car les autres fiïbulistes sont de ce âécle ) , on n'en peut distin* guef que deux, Fèrgier et Senecé. La Monnoye, Ducerceau, Saint-Gilles, Perrault, Desmarets, etc. , sont trop médiocres pour avoir un rang. A peine dans les recueils que cherche à grossir l'indulgence ou l'intérêt des éditeurs, a-t-on pu rassembler un petit nombre de pièces plus ou moins passables , et toutes sont fort peu de chose pour le fond comme pour le style. Vergier mérite une mention. Plusieurs de ses contes sont plaisamment imaginés , et narrés avec agrément et facilité. Le Rossignol, le Tonnerre , et trois ou quatre autres, ont mérité d'avoir une place dans la mémoire des amateurs ; et quoique bien loin de La Fontaine , c'est beaucoup d'en avoir une après lui. Au reste, il rend hommage à sa supériorité, ainsi que Senecé ; mais je ne sais pourquoi il se pique de n'être pas son imitateur; car on aperçoit assez fréquemment chez lui l'envie de prendre le même ton et des traces de réminiscence ; et c'est alors en effet qu'il a le plus de gaieté. Mais il s'en faut
^8 COURS QB UTXiRATTJRE.
bien qu il ait cet enjouement soutenu , ces tournures à la fois piqpiantei et naïves qui , dans La Fontaine , réveillent sans cesse le goût du lecteur. La longueur, la monotonie, le prosaïsme, se font sentir même dans ses meilleurs contes. Il se tire âsses bien de quelques détails , et eii néglige une fioule d'autres* En un mot, U n'est pas nsem poëte, quoique souvent varsificateur aisé et agréa*l>le. Le conte admet un air de négligence ; mais un trop grand nombre de vers inutiles ou com<muns montrent k faiblesse. Donnons pour exem** pie un de ses prolûgues, lune des parties où la Fontaine a excellé:
Il est assez d*ama&s contens; II n*em est guère de fidèles.
Gela ft*est yvk daat tous les temps, Fort firécpemmeat cbez Bout , eneor j^s ehes les belles. '
Cela va bien juàqu'ici : il n'y a rien de trop, et c'est le ton du genre. lia suite se soutîent^eUe?
On ne résiste ^ère h la tentation D'une agreable occasion.
L'auteur tombe déjà : voilà de la prose, et de la prose languijggante.
Tron^per est en amour chose délicieuse | Cest un cliarraant ragoût que la yariété :
Mais je crois voir de Tinfidelité Vnc source plus ^kiesut»
VEROIËIU Sg
Les deux pruniers \exs sont bleu : les deux derniers sont mauvais ; le sérieux de cette expression , une source plus vicieuse , sort du genre et gâte tout.
Cest la manyaise opmioB , G*e8t cette défiance extrême Que Ton a de ce <pe l'on aime.
Encore une phrase traînante et prosaïque.
Pourquoi , dit un amant , par quelle illusion Refuser les faveurs que m'offre la Fortune?
Pour faire mon devoir? Mais qui m'assurera
Qu'en pareil cas ma belle aura
Ma délicatesse importune?
Cela n'est pas mal : les deux vers suivans retombent encore dans un sérieux qui détonne :
Qui sait même, qui sait si, dans ce même instant, Elle ne traKît pas un amour si constant?
Ces deux vers pourraient entrer dans une tragé^ die. Ce n'est pas là le style du conte.
Ainsi , sonrent, plus qu'autre cLose, Des infîdâités la défiance est cause.
On doit peu s'assurer sur la foi des sermens : Ce ne sont en amour que yains amusemens , Ceux du sexe surtout : j*eii parle arec science;
Et dussé-je en être Laî, Deux fois mon tendre amour en fit Texpêrience ; Malgré mille termens mon amour fut trahi.
Enfin, •! tous ycmlei étM toujours fidèles.
Amans, ne quitlex point vos belles; Belles, Sôjez toujours auprès de tos amans.
Ces trois derniers vers marchent bien , mais Tau-* teur ne va pas loin sans broncher.
Mais une suite dangereuse Est attachée à cette extrémité.
Une suite attachée à une extrémité! Platitude et impropriété.
Un peu d'absence anime une flamme amoureuse : Le dégoût suit de prés trop d'assiduité ; Et je crains qu'en voulant fuir l'infidélitë ,
On ne rencontre Finconslance.
Que faire donc? Plus on y pense.
Plus on se sent embarrassé.
Le défaut principal de tout ce morceau , indé«* pendamment des autres , c est Tuniformité de tournures. Voyons des idées à peu près semblables dans La Fontaine : nous allons trouver là tout ce qui manq[uait ici.
Le changement de mets réjouit l'homme ;
Quand je dis l'homme, entendez qu'en ceci
La femme doit être comprise aussi.
Et ne sais pas comme il ne vient de Rome
Permission de troquer en hjmen;
Non si souYent qu'on en aurait envie.
Mais tout au moins une fois en sa vie. •'}
Peut-être un jour nous l'obtiendrons! Amen.
Ainsi soit-il. Semblable induit en Franct
TEBGISR. 61^
Viendrait fort bien , j*eii réponds ; car nos gens Sont grands tro^eurs. Dieu nous créa changeant.
Avec quelle légèreté ces vers courent en tout sens^ et vous mènent (Tune idée à une autre l Comme tout est assaisonné d'un sel qui pourtant est répandu avec sobriété! Comme il fait tout ressortir sans épuiser rien! Voilà comme on conte. Au reste , Yergier vaut un peu mieux dans le récit que dans les prologues ; mais il est si libre, qu'on ne peut pas le citer. J'ai dit qu'il prétendait n'être point imitateur de La Fontaine ; Toici comme il en parle :
Sur les traces de La Fontaine ,
Je n*ai pmnt prétendu marcher.
Si par hasard je puis en approcher, J*obtiendrai cet honneur sans dessein ni sans peine.
Je ne sais si c*est vanité ,
Mais je ne veux point de modèle ,
Et mon génie , enfant gâté ,
Ne saurait souffrir de tutelle.
La Fontaine a fort bien conté ; Il s*est acquis une gloire immortelle.
Qu*on me metle au-dessous , qu*on me mette & c^té ,
Je ne yeux point de parallèle.
Aussi n'en fera-t-on point. Ne vouloir point de modèle est un peu fier. Des bommes qui valaient un peu mieux que Yergier ont bien voulu en reconnaître; et quand on n'en veut point, il faut en être un soi-même.
J'aime beaucoup mieux ces vers adressés à La
6a COURS D£ LITTÉRATURE.
Fontaine lui-même , en réponse à une lettre ou le bonhomme 9 alors âgé de soixante et dix ans^ écrivait à Vergîer comment il s'était égaré de trois lieues en songeant à une ^ne et joKe personne qu'il avait vue à la campagne.
Que vous TOUS trouyios eii|Çagé
D'une beauté jeune et charmante,
L^ftTentufe est ^eii êHTpretiafiite: ' Que} 4ge cftt à eouTert des traiti de la bettiité? >
Uljsse. au beau parler, non moins fieux, npn moins vngt.
Que vous pouvez Tétre aujourd'hui ,
Ne se vit-il pas, malgré lut, [
Arrêté par Famour sur maint et nxamt ritagcf Qu*en suivant cet objet dont vous êtes épris. Sur le choix des chemins vous vous sojex uéprji y
L'accident est encor moins rare»
Et qui pourrait être mirpris
Ijorsque Lsi Fontaine 8*é^re ?
Tout le cours de ses ans n*e8t qu'on tissu d*etreMISt
Mais d'erreurs pleines de sagesse ;
Les plaisirs l'y guident ftans ctaie
Par des chemins semés de fieurs.
Les soins de sa famille ou ceux.de: sa fortune .
Ne causent jamais son réveil :
N laisse à son gré le soleil
Quitter Fempire de Neptane^
II dort tant qu'il plaît au Sommeil.
Il se lève au matin sans savoir pour quoi faire. '
II se promène , il va sans dessein , sans objet , Et se couche le soîr sans savoir d'ordinaire
Ce que dans le jour il a fait.
n semble que d'écrire à La Fontaine ait porté bonheur à Vergier; car ces vers sont certainement au nombre des plus jolis qu'il ait faits. Les
8ENEGÉ» 63
quatre derniers peignent notre febiiliste au natu^ rel , et celui-ci surtout ,
U dort tant qvCïl ^ait au SocimeUt
parait lai avoir été emprunté*
Les deux ccfutes qui nous restent de Senecé , et qui ont suffi pour lui faire un nom parmi le& poètes y sont dans un genre tout différent de celui de La Fontaine. Le premier , qui a pour titre la Confiance perdue y ou le Serpent mangeur de kajrmak , est un apologue oriental , assez étendu pour former une espèce de petit poème moral.
Le sujet du second, qui s'appelle Camille , eu la Manière de filer le parfait amour, est tout opposé à ceux que traite ordinairement La Fontaine. Chez celui-ci ^ ce sont des femmes qui trompent leurs maris : ici c'est une épouse qui est le modèle de la fidélité. Senecé a donc le douUç mérite d'avoir choisi un genre nouveau ^ et d'avoir su plaire dans le conte sans blesser en rien les mcmirs. Lui-même expose ainsi son dessein dans l'exorde de Camille :
Essayer veux , si mes forces suffisent^
A revêtir la sainte honnêteté
De quelque grâce. Auteurs qui ne médisent
N*ont les rieurs souvent de lenr côté:
Voilà le siècle et le train qn*!! veat suivre.
Dit-on du mal » c'est juHlatiûil ;
Dit-on du bien , des mains tombe le livre
Qhî vous endort comme ht\ oplnm.
64 COURS DE UTTÉRATURE.
Ce n*est pourtant pas Teffet qae produit ici Se* necé. Son conte de Camille est trés-joli. Il écrit avec beaucoup d'esprit et d'élégance , malgré quelques inégalités. Il connaît les convenances du
- style y et sait adapter son ton au sujet. Mais c'est surtout dans le conte du kaymak qu'il s'est mon
' tré supérieur. L'ouvrage est semé de traits fort heureux, de vers pleins de sens , de détails poéti« quement eml>ellis. Il joint la raison à la gaieté , et sa versification ferme ne se traîne point sur les traces d'autrui. Je me bornerai à citer cette description d'une fontaine que rencontre Mahmoud excédé de fatigue :
Des gazons ëmaillés Tornaient tout alentour ; Un plane Tombrageait par son vaste contour , Et les zéphjrrs au frais, sans agiter l'arène. Luttaient si joliment contre le chaud du jour, Qu*au murmure de Tonde et de leur douce haleine,
Tout semblait dire eu ce séjour :
Ou dormez , ou faites Famour.
Faire Tamour! Mahmoud nen avait nulle envie.
Quand même il aurait eu de quoi.
Mais oui bien de dormir, et plus que de sa vie : Aussi tout étendu dormii^il comme un roi , Posé le cas qu*un roi dorme mieux qu*un autre homme;
Ten pense au rebours, quant à moi
De pareils traits^ et cette manière de conter, rapt pellent notre La Fontaine un peu plus que ne fait Yergier. Aussi celui-ci a fait trop de contes , et Senecé en a fait trop peu. On ne peut pas don*
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ner ce nom aux Tra\^aux et Apollon^ le morceau le plus considérable qu'il nous ait' laissé. C'est un poëme dont le sujet est un récit un peu long de tous les maux que le dieu des vers a soufferts, si l'on en croit la Fable. L'intention de l'au- ,teur est de faire voir que les poëtes ne doivent \'pas s'attendre à être heureux , puisique le dieu Vqui est leur patron ne l'a jamais été. Rousseau le lyrique faisait cas de cet ouvrage , parce qu'il s'attachait surtout au . mérite de la versification. Celle des Travaux d'Apollon offre des morceaux Ken travaillés , et qui prouvent que Senecé avait étudié dans Boileau le mécanisme du vers. Mais il est pourtant susceptible de beaucoup de reproches, même dans cette partie. Sa diction est quelquefois pénible et contrainte, et assez sou-> vent un peu sèche. Il s'en faut bien qu'elle soit d'un goût égal et sûr, ni qu'il soutienne le ton noble comme celui du conte. D'ailleurs, le plan est mal conçu , et tout l'ouvrage est assis sur un fondement vicieux. Senecé suppose que, dégoûté de la poésie par le peu d'encouragemens qu'il reçoit, il est prêt à y renoncer, lorsque l'ombre de Maynard lui apparaît, et, pour le disposer à 'la résignation et à la patience , s'oflfre de lui faire voir que toute l'histoire d'Apollon n'a été qu'un enchaînement de malheurs de toute espèce. Mais en accordant que ce soit là un motif de consolation , Maynard pouvait-il croire que Senecé n'eût vin* 5
^ COURS DS UTTERATURE.
pas lu y comme lui, les Métamorphoses (TOiide^ et ae sut pas les aventures d'Apollon? Il parle donc pour parler, il raconte pour raconter, il décrit pour décrire : c'est un dé&ut martel. Si vous voulez mener le lecteur , il faut lui proposer un but : et qui se soucie d'entendre ce que tout le monde sait? Toute machine poétique, toute fiction, dans le plus petit ouvrage conune dans le plus grand , dcHt , pour nous attacher , être conr forme au bon sens et à la vraisemblance. Enfin ce narré , aussi prolixe qu'inutile , des fabuleuses dis-* grâces d' Apollon , est d'une ennuyeuse uniformité. Bien ne fait mieux voir combien le talent a besoin de se trouver en proportion avec les sujets qu'il choisit.
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