CHAPITRE XIÏ
DE LA POÉSIE PASTORALE, BT DES DIFriREXS GENRES 9B V
POésiE LÉGÈRE.
Après avoir traité en détail des objets les plus importans, de l'Épopée, de tous les genres de poésie dramatique , de la Faille , de la Satire , de l'Epître morale , et de l'Ode , il nous reste à par» courir rapidement les poésies d'un ordre inférieur, depuis la Pastorale jusqu'à la Chanson.
Il ne s'agit point ici de la Pastorale dramati-' que qui nous vint dltalie en France au com«mencement du siècle dernier. EUle appartient à l'histoire de la naissance du théâtre français ; et comme il n'en a rien conservé , je n'aurai rien à ajouter à ce que j'en ai dit en son lien, si ceii'e$t lorsque j'aurai à parler de quelques pièces de ce genre qu'on a faites de nos jours. Le roman pa^ toral , soit en prose , soit mêlé de prose et de vers, rentre dans l'article des romans. Il n'est donc question que de YEglogue et de YIdjrUe dans le siècle où nous nous arrêtons.
Ces noms , génériques dans Torigine , on( été particulièrement appl jués à la poésie bucolique
OU champêtre depuis que les piëcçs pastorales de Théocrite et de Virgile ont été publiées sous les titres dUdjlles et d'Égloffues. J'ai traité de la nature de ces petits poëmes, quand ils sont venus a leur rang dans la littérature des anciens. Les modernes y ont çu moins de succès , soit parce que la nature n en avait pas mis le modèle si près d'eux, soit parce que les écrivains qui s'y sont exercés avaient moins de talent poétique. Cependant trois de nos poètes s'y sont distingués : Ségrais, Deshoulières et Fontenelle.
Le principal mérite de Ségrais est d'avoir bien ^isi le caractère et le ton de l'églogue. H a du naturel, de la douceur et du sentiment. Ipiitateur fidèle , mais faible, de Virgile, il fait , comme lui , rentrer dans ses sujets les imagés champêtres qui leur donnent un air de vérité ; mais il ne sait pas à beaucoup près les colorier comme lui. Il donne à ses bergers le langage qui leur convient ; mais ce langage manque souvent de cette élégance et de cette harmonie qu'il faut allier à la simplicité. Boileau citait le commencement de sa première églogue , comme ayant bien la tournure propre au genre.
Tjrrcis mourait d^amour pour la belle Glimene , Sans que d*aucun espoir il pût flatter sa peine. Ce berger, accablé de son mortel ennui.
Ne se plaisait qu*aux lieux aussi tristes cpie lui. Errant à la merci de ses inquiétudes , .
siGRAIS. 69
Sa douleur Tentrainait aux noires solitudes; Et des tendres accens de sa mourante Yoiz 11 faisait retentir les rochers et les bois.
Cette églogue a d'autres morceaux qui ne sont pas indignes de ce commencement , et qui sont en général imités des anciens, de manière à ce que tout homme qui a lu puisse reconnaître les originaux.
£n mille et mille lieux de ces rives cnampétres , J*ai gravé son beau .nom sur Técorce des hêtres ; Sans <pi*on s*en aperçoive , il croîtra chaque jour : Hélas l sans qu* elle y songe , ainsi croit mon amour....
Sous ces feuillages verts, venez, venez m*entendre :
Si ma chanson vous plaît , je vous la veux apprendre.
Que n*eùt pas fait Iris pour en apprendre autant ^
Iris que j'abandonne , Iris qui m'aimait tant i
Si vous vouliez venir , ô miracle des belles S
Je vous enseignerais un nid de tourterelles :
Je vous les veux doaner pour gage de ma foi ;
Car on dit qu'elles sont fidèles comme moi.
Gliméne, il ne faut pas mépriser nos bocages»
Les dieux ont autrefois aimé nos pâturages ;
Et leurs divines mains , au rivage des eaux »
Ont porté la houlette et conduit les troupeaux.
L'aimable déité qu'on adore à Cjthére
Du berger Adonis se fabait la bergère.
Hélène aima Paris , et Paris fut berger ;
Et berger on le vit les déesses Juger,
Quiconque sait aimer peut devenir aimable.
Tel fut toujours d^ Amour l'arrêt irrévocable.
Hélas I et pour moi seul change-t-il cette loi ?
Rien n'aime moins que vous , rien n'aime autant que moii
>J^O COURS DB LITTBRATURE.
Si Ton en excepte quelques vers négligés , et surtout cette inversioii vicieuse et contraire au génie de la langue, les déesses Juger, le reste , traduit en partie de Virgile , respire cette sensibilité douce et naïve qui convient aux amours des bergers. La seconde églogue , dont le sujet est une querelle de jalousie suivie d'un raccommodement, $^annonce par un récit qui est bien du ton des Muses champêtres.
TimaretU aux rochers racontait ses douleurs ,
Et le triste EurylaA soupirait ses «nallieurs ;
Tous den ( dlMux I que ne peut Taveugle jalousie ! )
L*un pcnr Fautre troubles de cette frénésie ,
Abandonnaient leur âme à d'injustes soupçons.
Qu'ils (^Lisaient même entendre en leurs douces cbansotis.
Écho les redisait aux nyropbes du bocage ;
Un vieux ISàufie en riait dans sa grotte sauvage.
Tels sont les Jeux d'amour , disait-il , et jamais
Ces guerres ne se font qu'on n'en vienne à la paix.
Eurjrlas commença sur sa douce musette :
A son chant répondait la belle Timarette.
Tour à tour ils |4aignaient leur amoureux souci ;
La muse pastorale aime qu'où chante ainsi.
Ce dernier vers est heureusement traduit de Virgile.
Un vieux faune en riait dans sa grotte sauvage ,
est de Ségrais. C'e^ un trait excellent , un accessoire très -bien placé dans un tableau pastoral. Ségrais a même quelques peintures vraiment poé-
BÊGRA». «^Y
tiques, maïs en trop petit nombre. Telle est cette comparaison :
Comme on voit quelquefois par la Loire en fureur Périr le doux espoir du trisle laboureur , Lorsqu'elle rompt sa digue, et roule avec son onde Son stérile gravier sur la plaine féconde; Ainsi coulent mes jours depuis son changement; Ainsi périt Tespoir qui flattait mon tourment.
La comparaison n'est pas très-juste dans toutes ses parties , mais les vers sont bien tournés. La description de FAurore a le même mérite.
Qu*em ses pins beanx halnts TAurore au teint vermeil Annonce à l'univers le retour du soleil »
£t que devant son char ses légères suivantes Ouvrent de TOrient les portes éclatantes ; Depuis que ma bergère a quitté ces beaux lieux , Le ciel n*a plus ni jour ni clarté pour mes jeux.
Ce style descriptif est élégant. Ailleurs on troute des morceaux de sentiment.
Enfant, maître des dieux, qid d*uiie aile légère Tant de fois en un jour voles vers ma bei^ére. Dis-lui comlMen loin d'elle on soufire de tourment; Va, dis-lui mon retour, puis reviens promptement ( Si pourtant on le peut quand on s*éIoigne d*elle , ) M*appreudre comme elle a reçu cette nouvelle. O dieux I que de plaisir , si , quand j*arriverai , Elle me voit plus tôt que je ne la verrai.
Et du haut du coteau qui découvre ma route , En s*écrîant, Cest lui, c'est lui->méme sans doute! Pour descendre à la rÎYt elle ne lait qu'un pas.
•[2 COURS DE LITTiRATURE.
Vient jiuqu à moi , peut-être, et, me tendant Ifs bras, M*accorde un doux baiser de sa bouche adorable , etc.
Inutiles pensers, ou peut-être mensonges!
Qu'un amant, sans dormir, se forme bien des songes 1 Qui ne sait que tout change en Tempire amoureux? Et qui peut être absent et s*estimer heureux?
O les discours charmans I 6 les divines choses Quun jour disait Amire en la saison des rosés! Doux zéphjrs qui régniez alors dans ces beaux lieux, N*en portâtes-vous rien à l'oreille des dieux?
£n la saison de roses est un rapprochement trèsagréable. Cest un mélange bien doux que le souvenir des roses et celui d'une conversation amoureuse.
Puis reviens promptement ( Si pourtant on le peut quand on s'éloigne d'elle , }
est une idée assez fine^ mais où il n^ a pas plus . d'esprit que Famour n'en peut donner.
Rien n'est plus connu que les vers cbarmans de Virgile sur Galatée : Ségraîs les a rendus aêsez naturellement , quoique avec moins de Drécision.
Amjnte d'un regard m'attaque quelquefois»
Et la folâtre après se sauve dans les bois.
Elle passe et s'enfuit, et cependant la belle Veut toujours être vue , et qu'on coure après elle.
La folâtre rend très-bien le mot latin lascwa. Ségrais a mis un regard au lieu d'une pomme; c'est une autre espèce d'agacerie : il n*a pas osé