‹ Lycée (volume 3)Chapitre 10 sur 32 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

194 COURS QB UTTÉRATUKE.

» narchie ? Tenons le milieu , et disons que le roi » mort lui avait confié sa fortune , qu'il Tarait &it » dépositaire de son bonheur et de cet ascendant » qu'il devait avoir sur tous ses ennemis^ et que, )> comme le sang du père, uni au fils, fait son » courage , le fils vivant par sa force anime la » mort du père, et que^ par des communications » réciproques , si le roi vivant s'enrichit des vie- 01 tùires du roi mort, le roi mort n'avait triomphé » dans ses cendres que par la félicité et le <xnirage » de sou fils. )> Voulez-vous des comparaiscms ^ en voici dans le même goût. Il s'agit de la bonté d'âme d'Anne d'Autriche, qui Êdsait dnlûen à ses » ennemis : « La rame blesse le fleuve ; mais ses » eaux entourent et caressent la ran[ie« Le fleuve » pouvait grossir, déraciner et entraîner les arbres % qui s'opposent à son cours , et qui sont à son » rivage ; mais il donne la fécondité à ces métnes yt arbres... Il en est des âmes basses et vulgaires )» comme de ces oiseaux domestiques et terrestres • » leurs ailes ne servent qu'à les rendre plus pe- » sans ; dès qu'on leur ôte ce qui leur sert d'appui , » ils tombent de toute la pesanteur de leur corps. . . » Je regarde le trésor de tant de belles qualités » qui sont attachées à cet amour naturel de la » vérité , comme des pièces tares et antiques d'un » cabinet curieux : la matière en est précîeose, » l'ouvrage en est «xquîs; mais txmtes oes mé- » dailles n'ont 'point de cours dans le monde ^ elles

mascâron. iqS

» sont marq[uées à un coin trop ancien...» Voa* lez* vous des métaphores, des similitudes, des figures de toute espèce ? c est ici que Mascaron est le plus abondant : on n a que rembarras du cboix. <( La yérité, maîtresse de cette pointe de Tesprit » par ses rayons et par ses lumières, déclare la » guerre à la volonté tm xebdk ou paresseuse ; M elle fait des courses sur le cœur, pour £siire que » ce qui est lumière dans Fespiit devienne feu » dans la volonté... )>

L'époque des premiers exploits du duc de Beau* fort fiit odle de Tavénement de Louis XIY au trône. « On peut dire , Mesrâeurs , avec vérité , » que Torient de ce beau soleil fut Torient de la » gloire du duc de JBeaufort. Le signe du lion n'est. )> jamais pkis brillant , ses influences ne sont ja- » mais plus fortes que lorsqu'il est joint au soleil , » tt qu'il reçoit un redouUenient d'ardeur , de » lumière et d'activité , de la jonction de ce grand )> luminaire. Jusqu'ici le duc de Beaufortvous a » paru comme un lion dans les combats par sa )) vakûr et par sa générositë ; mais ce Uon , joint » à ce soleil , brille de son plus bel édat , et est » embrasé de ses plus beaux feux. »

Mais ce qu'il y a de plus curieux en ce genre , c'est une de ces métaphores prolongées , d autant meilleures à citer, qu'on les a vues reparaître de nos jours avec les mêmes agrémens et la même affectation de connaissances phyàques mal appli-

ig6 COURS DE LITTÉRATURE.

quées. a L'ombre , Messieurs, est la fille du soleil D et de la lumière , mais une fille bien différente » des pères qui la produisent. Cette ombre peut )) disparaître en deux manières , ou par le défaut » ou pari l'excès de la lumière qui la produit : il » ne faut qu'un nuage ou que la nuit pour dé- » truire toutes les ombres. Ceux qui sont assez » aveugles pour courir après elle, ont le malheur » de perdre et l'ombre et la lumière , lorsqu'un » nuage ou la nuit vient à leur dérober le soleil. » Elnfans du siècle, voilà votre sort : tout ce que » vous aimez sur la terre, toutes les' grandeurs, » les plaisirs, tous ces objets de vos amours et de » votre ambition ne sont que des ombres. Les vrais » biens de l'éternité qui doivent occuper tout » notre cœur , ce Dieu , ce soleil brillant , ne les » produit ici qu'en passant sur la terre , réservant » pour le ciel la plénitude de ses lumières. Gepen- 1» dant vous tournez le dos à ce soleil pour courir » après des ombres : vous en êtes amoureux ;. et » dans le moment que vous les croyez tenir, le » nuage d'une mauvaise fortune vous les cache ; et, » plus que tout cela, le soleil se couchant sur vous A par la nuit de la mort, vous perdez en même » temps et la lumière qui vous tourne le dos , et » les ombres qui étaient le sujet de votre amour » et de votre poursuite. Il y a une autre façon de » faire disparaître les ombres , qui se fait par la » plénitude de la lumière , telle qu'est celle du

MASCiOlON. IQ-y

. » soleil en son naidi , lorsque , dardant ses rayons » à plomb, il cache l'obscurité de toutes les om- » bres sous la base de tous les corps , et les oblige » pour ainsi dire de s'aller cacher dans les enfers, » leur séjour, pour laisser régner la lumière toute » seule sur l'hémisphère. »

Cette physique est très-exacte ; mais cette éloquence est bien mauvaise. C'est pourtant celle qui régnait partout avant qu'on eût entendu les sermons de Bourdaloue, et les oraisons funèbres de Bossuet et de Fléchier. Elle n'est autre chose qu'une rhétorique puérile, un misérable eflfort

, d'esprit pour parler sans rien dire. La scolastique avait corrompu l'éloquence comme la philosophie, et apprenait à Tune et à l'autre à se passer de sens. Vous avez vu qu'il n'y en avait pas la moindre trace dans tout ce que j'ai cité : ce n'est qu'un fatras inintelligible qu'on admirait d'autant plus ,

. qu'on mettait plus d'amour-propre à s'imaginer qu'on l'entendait. Vous en avez ri , Messieurs ; mais avez -vous remarqué que ce style a beaucoup de

. rapport avec celui que tant d'écrivains se sont efforcés de remettre en vogue? Combien j'en pour-

; rais citer qui n'ont pas manqué de prôneurs , ou qui même en ont encore, et chez qui vous trou-

. verez ce même entassement de figures insignifiantes, de termes d'art ou de science ambitieusement étalés; cette bouffissure de mots qui couvre le vide des idées, ce luxe apparent qui cache

igS COURS DS UTTÊRÀTURE.

Tindigence rédle^ surtout ces métaphores sans fin y où , en voulant réunir une multitude de rapports frivoles y on fût perdre de vue Tobjet e!h sentiel l Et pourquoi est*on revenu à ce style ? Par la raison que je viens de dire plus haut : c est la facilité si heureuse et la prérogative si conunode de se dispenser de bon sens.

Après ce que j'ai dit et cité de Mascaron , Ton sera tenté de demander conunent il a conservé de la réputation jusque dans ce siècle, et une place parmi nos orateurs. C'est qu'il l'a méritée par la dernière de ses oraisons funèbres, celle de Tuvenne; c'est qu'il en est de lui comme de plus, d'un écrivain en plus d'un genre , et qu'il s'est une fois surpassé lui-même , et de beaucoup , soit que le sujet l'eût porté, soit qu'il eût profité des progrès que Élisait le bon goût sous les auspices de Bossuet et de Fléchier. Il eut la gloire de lutter contre ce dernier , et même sans désavantage , en célébrant Turenne avant lui. Il eut un prodigieux succès; et madame de Sévigné , qui en parle avec admiration dans ses Lettres , désespère que Fléchier puisse soutenir la concurrence. Il la soutient pourtant , et par des moyens difiërens : il est plus pur , plus ^1 , plus noml»reux , plus touchant. Mascaron garde encore quelques traces de recherche et d'enflure; mais d'abord elles sont bien plus légères et moins fréquentes , et surtout elles sont couvertes par de grandes beautés; et il Yi

UÂSCASiom. 199

porte sur Ftédiier par la force ^ la rapidité, les mouvemens. On pourrait rapprocher nombre de morceaux analogues dans les deux orateurs; je me bornerai i un seul , qui roule entièrement sur le même fonds d'idées cpie celui que j'ai cité ci-dessiis de Fléchier , où il fait voir combien il est difficiled'accorder la modestie, et encore plus Thumilité chrétienne, ayee la gloire militaire. Ce fonds est traité bien supérieurement dans Mascaron ; mais aussi c'est l'endroit triomphant de son discours, c'est ce qa'îl a écrit de plus beau, et «i j'ose le dkre, tous croirez presque entendre Bo»soeC^

« Certes , s'il y a une occasion au monde où )> Tànae, pleine d'cdle-méme, soit en danger d'où- » Uier son Dieu , c'est dans ces postes éclatans où » un homme , par la sagesse de sa conduite , par D la grandeur de son courage, par la force de son » bras, et par le nombre de ses soldats, devient » comme le Dieu des autres hommes, et, rempli » de gloire en lui-même, remplit tout le reste du » monde d'amour, d'admiration ou de frayeur.

» Les dehors même delà guerre, le son des instni^ 1» mens, l'édat des armes. Tordre des troupes, le » ^lence des soldats , l'ardeur de la mêlée, le €on>y> mencement , le progrès et la consommation d« » la victoire , les cris différens des vaincus et des » vainquem's, attaquent l'àme par tant d'endroits, » qu'enlevée à tout ce qu'elle a de sagesse et àe

aOO COURS .DE LITTERATURE.

}> modération, elle ne connaît plus ni Dieu ni » elle-même. C'est alors que les impies Salmonée » osent imiter le tonnerre de Dieu , et répondre » par les foudres de la terre aux foudres du ciel ; » c'est alors qiie les sacrilèges Antiochus n'adorent » que leurs bras et leurs cœurs , et que les inso- » lens Pharaon , enflés de leur puissance , s'écrient : » C'est moi qui me suis fait moi-même. Mais )) aussi la religion et l'humilité paraissent-elles }) jamais plus majestueuses que lorsque , dans ce » point de gloire et de grandeur, elles retiennent » le cœur de l'homme dans la soumission et la )) dépendance où la créature doit être à l'égard de » Dieu?

» M. de Turenne n'a jamais plus vivement senti » qu'il y avait un Dieu au-dessus de sa tête que » dans ces occasions éclatantes, où presque tous > les autres l'oublient. C'était alors qu'il redour » blait ses prières; on l'a vu même s'écarter dans » les bois , où , la pluie sur la tête et les genoux » dans la boue , il adorait en cette humble posr » ture ce Dieu devant qui les légions des anges » tremblent et s'humilient. Les Israélites, "pour » s'assurer de la victoire, faisaient porter l'Arche j> d'alliance dans leur camp; et M. de Turenne » croyait que le sien serait sans force et sans dé- » fense , s'il n'était tous les jours fortifié par l'o- » blation de la divine victime qui a triomphé de » toutes les forces de l'enfer : il v assistait avec une

MASCARON. âOf

» dévotion et une modestie capables d'inspirer du » respect à ces âmes dures , à qui la vue des ter- » ribles mystères n en inspirait pas.

y> Dans les progrès même delà victoire , et dans » ces moraens d'amour-propre où un général voit » quelle se déclare pour son parti, sa religion )» était en garde pour Vempêclier d'irriter tant soit » peu le Dieu jaloux par une confiance trop pré- » eipitée de vaincre. En vain tout retentissait des » cris de victoire autour de lui ; en vain les officiers » se flattaient et le flattaient lui-même de l'assu- » rance d'un heureux succès : il arrêtait tous ces n emportemens de joie où l'orgueil humain a- tant » de part y par ces paroles si dignes de sa piété : Si -» Dieu ne nous soutient, s'il n'achève pas son M ouvrage, il y a encore, assez de temps pour êtve » battus. »

Est-ce bien le même homme qui tout-à-l'heure nous semblait si étranger à la saine éloquence? Oui. Mais il avait entendu , il avait lu Bossue t et Fléchier. Et qui sait quelles leçons il avait pu recevoir du génie de l'un et de l'élégance de l'autre? Qui sait jusqu'où peut s'étendre l'influence d'un esprit supérieur sur ceux qui sont susceptibles d'amélioration? Qu'on me permette à ce sujet une réflexion que je ne crois pas qu'on ait encore faite, et qui est bien capable d'inspirer la modestie non pas celle qui n'est que d'usage et de forme , et qui consiste k ne montrer son amour-propre

303 COURS BS UTTÉRATURE.

que jus^'amr pomt où il ne doit pas blesses? celui des autres y mais celle qui est iBrlérieure et Yéri-r table , qui apprend à ne pas s'apprécier au delà de sa valeur y et qui doit être Tétude de tout bomme sensé. En £gut d'esprit ^ de talent, pour estimer au juste ce qu'on vaut, ne Êtudrait*il pas pouvoir séparer bien précisément ce qui est de notre fonds et ce qui appartient h autrui? On, je le demande, qui dcmc pourra se ikbtter jamais de ne commettre aucun mécompte dan» une semblable répartition ?

Je ne dois pas finir cet article sans observer que, parmi les dé&uts de Mascaron, il faut ccnnptepr ces fréquentes citations des auteurs profanes ^ qui forment par ellesrmêmes une disparate choquante avec la gravité religieuse du langage de la chaire: c'était un reste de l'abus qui avait long-temps végné. Ce n'est pas qu'on ne puisse quidLquefois citer en chaire un auteur psaen ; mais il ikutabso* lument l'à-propos le plus heureux , et cet à-propos même doit être très-rare : dans Mascaron^ ce n'est qu'un luxe d'érudition. Mais il Ëiut a|outer à sa louange que, s'il a trop cité les anciens^ il les connaît assez bien pour les imiter , et même les traduire quelquefois avec assez de bonheur : il a surtout profité de quelques passages de Cicà^on et de Tacite. On peut dire la même chose de Bossuet et de Fléchier, chez qui l'on reaaaarque souva;it avec plaisir des traces de l'étude de l'antiquité»

nu SERMON. 203

SECTION IV

Le Sermon.

L'usage d'assembler les hommes dans les temples pour leur prêcter , par Torgane d'un ministre des autels^ ce qu'ils doivent croire et pratiquer, est une institution particulière aux Chrétiens , et qui a pris son origine dans les premiers jours de 1 etahhssement du christianisme. Les anciens philosophes f k compter depuis Socrate et Platon dissertaient sur la morale naturelle dans leurs écoles et dans leurs ouvrages , sans autre autorité que celle de la raison ; mais la loi de l'EvangUe ayant ajouté à cette morale un degré de perfection qui tient à la croyance, et qui fait partie de .ses mystères, puisque le mystère de la grâce en est la source , il £aJlait une mission divine pour prêcher des vertus surnaturelles. On en a fait une des principales fonctions du sacerdoce, qui remonte à Jésus-Christ et aux apôtres; et l'objet de ces prédications étant toujours une vie à venir , on n'a pas cru pouvoir les répéter trop souvent devant des hommes occupés de la vie présente.

H est vrai que cette répétition même, si fréquente et si multipliée de toutes parts , a dû malheureusement affîiiblir un peu l'effet de ces discours. Ils avaient sans doute un grand pouvoir

ao4 COURS DE LITTÉAATURS.

sur les premiers fidèles , qui , dans la ferveur d'une religion naissante et persécutée , ne s'assemblaient guère que pour se préparer à Théroisme du martyre, ou s'encourager à l'héroïsme persévérant, et peut-être plus difficile, d'une vie entièrement détachée du monde. Mais quand le relâchement et la corruption s'introduisirent parmi les pasteurs aussi-bien que dans le troupeau , la parole évangélique dut perdre sa première force , qui était cdle de l'exemple. Les auditeurs, au fond de leur conscience , confrontèrent le prédicateur avec ses maximes, quoique ces mêmes maximes les avertissent assez de ne pas se rassurer par l'exemple. Alors ce qui était un besoin et un secours dans les dangers de l'Eglise opprimée, devînt une sorte d'habitude dans ses prospérités.

Mais aussi c'est au grand talent qu'il est donné de réveiller la froideur et de vaincre Tindifi^rence; et lorsque l'exemple s'y joint (heureusement encore tous nos prédicateurs illustres ont eu cet avantage ), il est certain que le ministère de la parole n'a nulle part plus de puissance et de dignité que dans la chaire. Partout ailleurs c'est un homme qui parle à des hommes. Ici c'est un être d'une autre espèce. Élevé entre le ciel et la terre, c'est un médiateur que Dieu place entre la créature et lui. Indépendant des considérations du siècle, il annonce les oracles de l'éternité. Le lieu même d'où il parle, celui où on l'écoute, confond et

fait disparaître toutes les grandeurs pour ne laisser sentir que la sienne. Les rois s'humilient comme le peuple devant son tribunal , et n y. viennent que pour être instruits. Tout ce qui l'environne ' ajoute un nouveau poids à sa parole : sa voix retentit dans l'étendue d'une enceinte sacrée et dans le silence d'un recueillement universel. S'il atteste Dieu, Dieu est présent sur les autels; s'il annonce le néant de la vie , la mort est auprès de lui pour lui rendre témoignage , et montre à ceux qui l'écoutent qu'ils sont assis sur des tombeaux.

-Ne doutons pas que les objets extérieurs, l'appareil des temples et des cérémonies , n'influent beaucoup sur les hommes , et n'agissent sur eux avant l'orateur , pourvu qu'il n'en détruise pas l'efifet. Représentons-nous M assillon dans la chaire ^ prêt à faire l'oraison funèbre de Louis XIV, jetant d'abord les yeux autour de lui , les fixant quelque temps sur cette pompe lugubre et imposante qui suit les rois jusque dans ces asiles de mort où il n'y a que des cercueils et des cendres , les baissant ensuite un moment avec l'air de la méditation , puis les relevant vers le ciel , et prononçant ces mots d'une voix ferme et grave : Dieu seul est grand, mes frères! Quel exorde renfermé dans une seule parole accompagnée de cette action! comme die devient sublime par le spectacle qui entoure l'orateur! comme ce seul mot anéantit tout ce qui n'est pas DienI

:206 COURS DE tlTtÉKATURE.

Chaque homme a reçu son partage; et le talent deréloquence, comme celui de la poésie , appelle ceux qui les poisâëdent k des genres difi^rens. Sossuet était médiocre dans les sermons, et Massillon le fut dans Toraisôn funèbre. Au trait C[ae je viens de citer, on ne pourrait joindre que peu de morceaux d^nne beauté remarquable, et il est bien naturel que je choisisse de préférence les portraits de Montausier et Bo^suet , tracés |Mnr une main à tous égards si digne de pdndre de tels modèles. Ils se trouvent dans Toraison fiuiè* bre du Dauphin, Monseigneur, élève ^ces deux respectables maîtres. « L'un , d'une vertu haute )) et austère, d'une probité au-dessus de nos » mœurs , d'une vérité à Tépretive de la ccwr , phi- » losophe sans ostentation , chrétien sans faiblesse, » courtisan sans passion , l'arbitre du bon goût » et de la rigidité des bienséances , l'ennemi du » feux, l'ami et le protecteur du mérfte, le lâa- » teur de la gloire de la nation , le censeur de la » licence publique; enfin , un de ces hommes qui » semblent être comme les restes des anciennes » mœurs , et qui seuls ne sont paâ de notre idècle» » L'autre , d'un génie vaste et heureux , d'une )) candeur qui caractérisé toujtmrs les grandes » âmes et les esprits du premier ordre , l'ome- )) ment de l'épiscopat , et dont le clergé de France » se fera honneur dans tous les siècles ; un évêque » au milieu de la cour , l'homme de tous les ta*

XXSStLLON. 207

n lens et de toutes les sciences, le docteur de n toutes les Églises , la terreur de toutes les sec- I) tes, le père du dix-septième siècle, et à qui il » ti*a manqué que d'être né dans les premiers » temps pour avoir été la lumière des conciles , n Tâme des Pères assemblés , dicté des canons , et » présidé à Nicée et à Éphèse. »

De ces deux portraits , qui n'ont peut - être d^autre dé&ut qu'un peu de ressemblance dans la tournure , le premier me paraît un peu supérieur à l'autre ; mais tous deux sont exactement fidèles.

C'est dans les sermons que Massillon est audessus de tout ce qui Fa précédé et de tout ce qui l'a suivi , par le nombre , la variété et l'excellence de ses productions. Un charme d'élocution continuel, une harmonie enchanteresse, un choix de mots qui vont tous au cœur ou qui parlent à l'imagination ; un assemblage de force et de douceur, de dignité et de grâce, de sévérité et d'onction ; une intarissable fécondité de moyens , se

. fortifiant tous les uns par les autres ; une surprenante richesse de développemens; un art de péné-

' trer dans les» plus secrets replis du cœur humain , de manière à Tétonner et à le confondre, d'en détailler les faiblesses les plus communes de manière à en rajeunir la peinture, de l'eftayer et de le consoler tour à tour, de tonner dans les consciences et de les rassurer, de tempérer ce que

l'Évangile a d*austère par tout ce que la pratique des vertus a de plus attrayant ; l'usage le plus heureux de l'Écriture et des Pères ; un pathétique entraînant, et par-dessus tout un caractère de facilité qui fait que tout semble valoir davantage, , parce que tout semble avoir peu coûté : c'est à ces traits réunis que tous les juges éclairés ont reconnu dans Massillon un homme du très-petit nombre de ceux que la nature fit éloquens ; cW à ces titres que ceux même qui ne croyaient pas à sa doctrine, ont cru du moins à son talent, et qu'il a été appelé le Racine de la chaire et le Cicéron de la France. Lorsque , étant encore à l'Oratoire , il eut prêché son premier Avent à Versailles devant Louis XIV, qui le nomma depuis à l'évêché de Clermont , ce monarque, dont on a si souvent cité les paroles , parce qu'elles étaient si souvent pleines de sens, lui dit :, « Mon Père , D j'ai entendu de grands orateurs dans ma cha- » pelle, j'en ai été fort content. Pour vous, toutes » les fois que je vous ai entendu , j'ai été trèsî) mécontent de moi - même. » On ne peut ni mieux louer un prédicateur, ni profiter mieux d'un sermon.

Cet A vent et son Carême, qui forment cinq volumes, sont une suite presque continue de chefs-d'œuvre. C'est dans son Avent que se trouve le sermon sur la mort du pécheur et la mort du juste , deux tableaux également parfaits. Je citerai

le premier pour donner un exemple de cette vigueur d'expression qu'on est si souvent tenté de disputer à ceux qui ont porté aussi loin que Massillon le mérite de l'élégance.

« Alors le pécheur mourant, ne trouvant plus » dans le souvenir du passé que des regrets qui » l'accablent , dans tout ce qui se passe à ses yeux V que des 'images qui l'affligent , dans la pensée » de l'avenir que des horreurs qui l'épouvantent , » ne sachant plus à qui avoir recours , ni aux » créatures qui lui échappent, ni au monde qui » s'évanouit , ni aux hommes qui ne sauraient le » délivrer de la mort , ni au Dieu juste qu'il re- » garde comme un ennemi déclaré dont il ne doit » plus attendre d'indulgence , il se roule dans ses )) propres horreurs, il se tourmente, il s'agite » pour fuir la mort qui le saisit, ou du moins » pour se fuir lui-même. Il sort de ses yeux mou- )) rans je ne sais quoi de sombre et de farouche » qui exprime les fureurs de son âme; il pousse » du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées » de sanglots, qu'on n'entend qu'à demi, et l'on » ne sait si c'est le désespoir ou le repentir qui » les a formées. Il jette sur un Dieu crucifié des » regards affreux, et qui laissent douter si c'est » la crainte ou l'espérance, la haine ou l'amour, » qu'ils expriment; il entre dans des saisissemens » où l'on ignore si c'est le corp^qui se dissout , }) ou l'âme qui sent l'approche de son juge; il VIII. 1 4

210 COURS DE LITTÉRATUHB.

» soupire profondément , et l'on ne sait si c'est le » souvenir de ses crimes qui lui arrache ces sou- » pirs, ou le désespoir de quitter la vie. Enfin, ); au miKeu de ces tristes efforts , ses yeux se » fixent, ses traits changent , son visage se défi- » gure , sa bouche livide s'ei^tr'ouvre d'elle-même , ?> tout son esprit frémit , et par ce dernier eflbrt » son âme infortunée s'arrache comme à regret » de ce corps de boue, tombe entre les mains de » Dieu , et se trouve seule au pied du tribunal » redoutable* »

A cette énergique et effrayante peinture opposons un morceau d'un ton tout-à-fait différent, et voyons s'il sait employer les teintes douces aussi bien que les couleurs fortes. Je le tirerai de son Petit Carême, celui de ses ouvrages qui peutêtre est plus relu que les autres par les gens du monde, parce qu'il traite des objets moins sévères , et que , s'adressa nt particulièrement à un jeune roi de huit ans et à sa cour, il proportionne sa matière et son style à son auditoire et aux circonstances. Il s'agit ici du plaisir que les grands peuvent trouver dans la bienfaisance , mis en comparaison avec tous les autres avantages de leur état. « Quel usage plus doux et plus flat- » teur pourriez-vous faire de votre élévation et de » votre opulence ? Vous attirer des hommages ? » Mais l'orgueil lui-même s'en lasse. Commander » aux hommes et leur donner des lois? Mais ce

» sojal là des témoins qui vous embarrassent et » vous gênent y plutôt qu une pompe qui tous » décore. Habiter 4^ palais somptueux? Mais i> yOus^ vous édifiez , dit Job , des solitudes où les » soucis et les noirs chagrins viennent bientôt ba- » biter avec vous. Y rassembler tous les plaisirs? » Ils peuvent remplir ces vastes édifices^ mais ils » laissent toujoudrs voire coeur vidé. Trouver tous M les jours dans votre opulence de nouvelles res- » sources à vos caprices? La variété des ressources » tarit bientôt; tout est bientôt épuisé; il faut » revenir sur ses pas,, et recommencer ce que Ten- » nui rend insipide , et ce que Toisiveté a rendu jè nécessaire. Employez tant qu'il vous plaira vos » biens et vc^re autorité à tous les usages que » l'orgueil et les plaiârs peuvent inventer, vous » serez rassasiés , mais vous ne serez pas satisfaits ; > ils vcms nvmtreront la joie, mais ils ne la laisy^ seront pas dans votre cœur. £mplojez4es à fsàre » des heureux , à rendre la vie plus douce et plus )». supportable à des infortunés que l'excès de la » misère a peut-ètrç réduits mille fois à souhaiter, n^ comme JEob , que le jour de leur naissance » eût été luirmême la nuit éternelle de leur tom- » beau : vous sentirez alors le plaisir d'être né » grand ; vous goûterez la véritable douceur de » votre état : c'est le seul privilège qui le rend 3) digne d'envie. Toute cette vaine montre qui )) vous environne est pour les autres : ce plaisir*

ai2 COURS DE LITTÉRATURE.

» là est pour vous seul. Tout le reste a ses amer- » tûmes : ce plaisir seul les adoucit toutes. La » joie de faire du bien est tout autrement douce » et touchante que la joie de le recevoir. Revenez- » y encore; c'est un plaisir qui ne s'use point : S) plus on le goûte, plus on se rend digne de le ' » goûter. On s'accoutume à sa prospérité propre , » et on y devient insensible; mais on sent tou- » jours la joie d'être l'auteur de la prospérité » d'autrui : chaque bienfait porte avec lui dans » notre âme ce plaisir doux et secret ; et le long » usage, qui endurcit le cœui' à tous les plaisirs^ » le rend ici tous les jours plus sensible. »

Comme toutes ces expressions coulent d'une âme qui s'épanche I Est - il possible de donner plus de charme à la vérité et à la vertu?

Ce précieux recueil du Petit Carême j et les Directions pour la conscience d'un roi, de Fénélon , et la Politique de l'Écriture sainte , de Bossuet , sont les meilleures instructions que puissent recevoir les souverains, non-seulement en morale, mais j'oserai dire en politique; car, tout bien considéré , quand les principes généraux de l'une sont aussi ceux de l'autre, ils conduisent par la voie la plus sûre au même résultat, qui est le bonheur du prince , fondé sur celui des sujets.

Le Petit Carême , prononcé en 1718 devant Louis XV, est composé dans le dessein de traiter de toutes les vertus et de tous les vices , dans

leurs rapports avec les hommes chargés de commander aux autres hommes; et ce beau plan , que Massillon sut adapter si bien aux circonstances y est parfaitement rempli* La dignité du ministère évangélique est heureusement tempérée par cette onction paternelle <jue permettait 1 âge du prince à qui l'orateur parlait, et qu'on ne retrouve que dans les Lettres de Fénélon au duc de Bourgogne. Toutes les vérités importantes sont exposées ici avec un courage qui n'en dissimule rien , et revêtues d'un charme qui ne permet pas de les repousser. En, un mot, si la raison elle-même, si cette £aiculté souveraine, émanée de l'intelligence éternelle , voulait apparaître aux hommes sous les traits les plus capables de la faire aimer, et leur parler le langage le plus persuasif, il faudrait , je crois, qu'elle prît les traits et le langage de l'auteur du Petit Carême y ou de celui de Telémaque.

Je ne crains pas de citer Massillon dans le développement de l'une de ces vérités qui depuis long-temps sont du nombre des lieux communs ; et la plupart des vérités morales aujourd'hui sontelles autre chose ? Tout dépend de la manière de les rendre ; et ceJle-ci d'ailleurs était de nature à être fortement inculquée à un jeune roi , à un roi de France, à un successeur de Louis XIV. On se ressentait encore des maux affireux qu'avait produits sous le dernier règne la vanité des conque-

31^ COURS DE LITHÉRATURE.

tes. Massillon, prê<^nt sur raiabition des grands et des rois, croyait ne pouvoir pas inspirer à Louis XV trop d'horreur pour la guerre ; et voici comme il lui peint nn roi conqfuérant. jT

a Sa gloire, Sire, sera toujours souillée de sang* *> » Quelque insensé chantera peut-être ses victoi- "' » Tes; mais les provinces, lesvilles, les campagnes » en pleureront. On lui dressera des monumens yt superbes pour immortaliser ses conquêtes ; mais » les cendres encore fumantes de tant de villes n autrefois florissantes , mais la destJation de tant » de campagneis dépouillées de leur ancienne -» beauté , mais les ruines de tant de mues sous )> lesquels des citoyens paisibles ont été ensevelis , » seront des monumens lugubres qui immortali- )» seront sa vanité et sa folie. Il aura passé conmne » un torrent pour ravager la terre , et non comme » un fleuve majestueux pour y porter la joie et » Tabondance. Son nom sera inscrit dans les an- » nales de la postérité parmi les conquérans^ mais )» il ne le sera pas parmi les bons rois, et Ton ne » rappellera Thistoire de son règne que pour rapy> peler le souvenir des maux qu'il a £Edts aux )> hommes. Ainsi son orgudl , dit Tesprit de Dieu , » sera monté jusqu'au ciel , sa tête aura touché » dans les nues , ses succès auront égalé ses désirs ; » et tout cet amas de gloire ne sera plus à la fin n qu'un monceau de boue, qui ne laissera après » lui que l'opprobre et l'infection. »

HASSlLtO». 21 5

J'ai dit que je considérais surtout le style, sa richesse , son harmonie : cette dernière qualité , si importante et si recommandée par tous les maîtres , revendique à elle seule une grande partie des effets produits par Massillon. Voyez cette phrase : Cl Quelque insensé chantera peut-être ses victoi- » res ; mais les provinces , les villes , les campagnes » en pleureront. » Je ne m'arrête pas à cette expression si simple, mais si heureuse, quelque insensé , qui rabaisse à la fois ses victoires et ceux qui les chantent ; je ne remarque que l'arrangemient des mots. Ceux-ci, qui terminent la phrase, en pleureront , ont je ne sais quel son sourd et lugubre qui attriste la pensée : qu'il eût mis à la place , mais elles feront gémir les pros^inces , les villes, les campagnes , c'était bien la même idée , mais ce n'était plus la même chose.

H est d'autres vérités que l'adulation parvient à rendre suspectes , et quelquefois même criminelles : ce sont celles-là qu'un homme vertueux lie se lasse point de répéter, surtout dans des temps où Ton est plus porté à les oublier qu'on ne songe à en abuser. Le digne évêque croit de son devoir d'instruire le jeune monarque de la véritable origine et de la véritable essence du pouvoir suprême.

« Sire , c'est le choix de la nation qui mit d'a- » bord le sceptre entre les mains de vos ancêtres : » c'est elle qui les éleva sur le bouclier militaire

3l6 COURS DE LITTÉRATURE.

» et les proclama souverains. Le royaume devint » ensuite Théritage de leurs successeurs; mais ils » le durent originairement au consentement libre » des sujets. Leur naissance seule les mit ensuite . » en possession du trône; mais ce furent des suf-'^* » frages publics qui attachèrent d'abord ce droit » et cette prérogative à leur naissance. En un mot, )) comme la première source de leur autorité vient » de nous, les rois n'en doivent faire usage que

)) pour nous Ce n'est donc pas le souverain,

» c'est la loi , Sire , qui doit régner sur les peu- )) pies : vous n'en êtes que le ministre et le pre-r » mier dépositaire. C'est elle qui doit régler l'u- » sage de l'autorité , et c'est par elle que l'autorité » n'est plus un joug pour les sujets , mais une rè- » gle qui les conduit, un secours qui les protège, » une . vigilance paternelle qui ne s'assure leur » soumission que parce qu'elle s'assure leur ten- » dresse. Les hommes croient être libres quand î) ils ne sont gouvernés que par les lois ( l'orateur » aurait pu ajouter : Et ils le sont en eflFet; il n*y î> a point d'autre liberté politique ) : leur soumis^ » sion fait alors tout leur bonheur, parce qu'elle » fait toute leur tranquillité et toute leur con- » fiance* Les passions, les volontés injustes, les » désirs excessifs et ambitieux que les princes md» » lent à l'usage de l'autorité, loin de l'étendre, » l'afikiblissent ; ils deviennent moins puissans » dès qu'ils veulent l'être plus que les lois; ils

3 perdent en croyant gagner. Tout ce qui rend V Tautorité injuste et odieuse l'énervé et la di- » .minue. n

Toute la politique de Machiavel, bonne tout au plus pour les petits tyrans de son siècle , ne vaut pas ce passage d'un prédicateur. La saine morale est la bonne politique des siècles éclairés.

Massillon ne craint pas de combattre une autre erreur capitale, trop souvent érigée en système dans les gouvernemens absolus, et qui a été la source de longs malheurs et de longues injustices : c'est ce fatal principe des cours , que l'autorité ne doit jamais avoir tort.

« Sire, rien n'est plus grand dans les souverains » que de vouloir être détrompé, et d'avoir la force » de convenir soi-même de sa méprise. Assuérus 31 ne crut point déroger à la majesté de l'empire » en déclarant, même par un édit public, que sa » bonne foi avait été surprise par les artifices » d'Aman. C'est un mauvais orgueil de croire qu'on » ne peut avoir tort ; c'est une faiblesse de n'oser » reculer quand on sent qu'on nous a fait faire » une fausse démarche. Les variations qui nous » ramènent au vrai aflFermissent l'autorité, loin » de l'afifaibUr. Ce n'est pas se démentir que de n revenir de sa méprise ; ce n'est pas montrer au » peuple l'inconstance du gouvernement , c'est lui » en étaler l'équité et la droiture. Les peuples sa- 9 vent assez et voient assez souvent que les sou-

SlS COUKS DB UTTÉEATUBE.

9» verains peuvent se tromper; mais ils voient ra* » rement qu'ils sachent se désabuser et convenir » de leurs méprises. Il ne faut pas craindre qu^ils » respectent moins la puissance qui avoue son » tort et qui se condamne elle-même : leur res- ^ }> pect ne s'affaiblit qu'envers cdle ou qui ne le » connaît pas^ ou qui le justifie; et, dans leur es- » prit, rien ne déshonore l'autorité que la fai* i> blesse qui se laisse surprendre , et la mauvaise » gloire qyi croirait s'avilir en convenant de son » erreur et de sa surprise. »

Vous pouvez vous apercevcrir qu'un des carac«^ tères de Massillon est de revenir un peu sur hi même idée; mais il l'étend, ce me sanble, sans l'a&iblir , et c'est un des privilèges de l'art ora-^ toire. Massillon ne retourne pas sa pensée avec une recherche pénible, œmme Sénéque ; il la développe comme Cicéron , sous toutes les faces , de manière à en multipUer les eflfets . c'est la ki^ miére d'un diamant dont le numvement multiplie les rayons. Ce peut être un mérite , et c'en est un dans les grands sujets de spéculation philosophie que et poU tique, dans une histoire, où il faut mener le lecteur sur une longue route en exerçant toujours sa pensée , de jeter la sienne comme un trait rapide; et c'est ce qu'ont fait Tacite et Mon-^ tesquieu. Mais l'éloquence, ordinairement renfer* fermée dans un seul objet , et diargée d'en tûrer tout ce qu'il est possible, peut user de tous les

« ASSUXOV« 219

moyens de le fkire valoir; et d'autant plus qu'elle parle souvent au oœur , qui ne &it pas autant de ^ cas de la condsion que Fesprit. Il y a fuéme des idées dont Tiniagination ainie à se nourrir longtemps, toutes communes qu'elles sont , et ce sont celles dont elle ne peut atteindre les lïornes, parce qu'elles touchent à l'infini ; le temps , par exemple et les révolutions qu'il amène y la rapi* dite de la vie et la succession des âges. Un pliik)sc^fae aura bientôt dit que tout est passager et périssable ici-bas; mais ua orateur chrétien ^ qui a pour but de frapper fortement ses auditeurs de eette pensée , et de les transporter au delà de cette vie, peut s'arrêter long-temps sur œt objet; et s'il le traite comme Massillon; s'il attache à chaque circonstance un sentiment ou une image; surtoiit, si, en enchérissant toujours sur luimême, et s'échauffîuit dans son abondance, il va jusqu'à ce degré d'enthousiasntie qui enfante le su* blime, il ne mérite que de l'admiration; et je ne crois pas que vous refusiez la vôtre à l'un des morceaux où MassUlon a le plus signalé son étonnante fécondité d'expression. C'est dans le sermon sur la mort^ prêché à la cour, où il s'adresse ain^ à ses auditeurs , en leur reprochant de n'y pas songer assez.

«Sur quoi vous rassurez -vous donc? Sur la I» force du tempérament? Mais qu'est-ce que la n santé la mieux établie? une étincdJe qu'un

« souffle éteint ; il ne faut qu'un jour d'infirmité- » pour détruire le corps le plus robuste du monde. )> Je n'examine pas après cela si vous ne vous flat- » tez point vous-même là-dessus; si un corps ruiné' » par les désordres de vos premiers ans ne vous y> annonce pas au-dedans de vous une réponse de » mort; si des infirmités habituelles ne vous ou- « vrent pas de loin les portes du tombeau ; si des » indices fâcheux ne vous menacent pas d'un ac- » cident soudain. Je veux que vous prolongiez vos i jours au delà même de vos espérances : hélas! I» mes frères , ce qui doit finir doit-il vous paraître » long ? Regardez derrière vous : où sont vos pre- » mières années ? Que laissent-elles de réel dans » votre souvenir? pas plus qu'un songe de la nuit : » vous rêvez que vous avez vécu ; voilà tout ce qui » vous en reste. Tout cet intervalle qui s'est écoulé » depuis votre naissance jusqu'aujourd'hui, ce » n'est qu'un irait rapide qu'à peine vous avez vu » passer. Quand vous auriez commencé à vivre » avec le monde, le passé ne vous paraîtrait » pas plus long ni plus réel. Tous les siècles qui » se sont écoulés jusqu'à nous, vous les regarde- )» riez comme des instans fugitifs; tous les peuples T» qui ont paru et disparu dans l'univers, toutes » les révolutions d'empires et de royaumes , tous M ces grands événemens qui embellissent nos his- » toires, ne seraient pour vous que les différentes » scènes d'un spectacle que vous auriez vu finir en

» un jour. Rappelez seulement les victoires, les » prises de places , les traités glorieux , les ma- » gnificences, les événemens pompeux des pre- » mières années de ce règne. Vous y touchez >i encore, vous en avez été pour la plupart, non-seu- » lement spectateurs, mais vous en avez partagé » les périls et la gloire. Ils passeront dans nos an* » nales jusqu'à nos derniers neveux; mais pour » vous ce n'est plus qu'un songe, qu'un éclair qui » a disparu , et que chaque jour efface même de » votre souvenir. Qu'est-ce donc que le peu de » chemin qui vous reste à faire? Croyons-nous » que les jours à venir aient plus de réalité que » les jours passés? Les années paraissent longues » quand elles sont encore loin de nous; arrivées, » elles disparaissent, elles nous échappent en un » instant, et nous n'aurons pas tourné la tête, que » nous nous trouverons, comme par un enchante- » ment, au terme fatal qui nous paraît encore si » loin et ne devoir jamais arriver. Regardez le »• monde tel que vous l'avez vu dans vos premières » années , et tel que vous le voyez aujourd'hui : j> une nouvelle cour a succédé à celle que vos pre- » miers ans ont vue; de nouveaux personnages M sont montés sur la scène; les grands rôles sont » remplis par de nouveaux acteurs : ce sont de » nouveaux événemens, de nouvelles intrigues, de » nouvelles passions, de nouveaux héros, dans la » vertu comme dans le vice , qui font le sujet des

aa2 COURd^ DE LITTERATURE.

V louanges , des dérisions , des censures publin ques ; un nouveau nionde s'est élevé insensible- » ment , et sans que vous vous en soyez aperçus y » sur les débris du pr^njier. Tout passe avec vous )) et comme vous : une rapidité que rien n'arrête » entraine tout dans les aUtmes de rétendté; » vos ancêtres vous en frayèrent le chemin^ et » nous allons le frayer demain à ceux qm vien- » dront après nous. Les âges se renouvellent , la » figure du monde passe sans cesse , les morts et » les vivans se remplacent et se succèdent conti- » nuellement; tout change, tous s'use, tout s'é- » teint. Dieu seul demeure toujours le même ; le » torrent des siècles qui entraine tous les hommes » roule devant ses yeux , et il voit avec indigna- » tion de faibles mortels , emportés par ce cours )) rapide, l'insulter en passant, vouloir Êdre de ce » seul instant tout leur bonheur, et tomber au » sortir de là entre les mains de sa colère et de j) sa vengeance* »

Ce n'est là , je le veux bien , qu'une superbe amplification ; mais elle est vraiment oratoire , puisqu'elle va au but : on voit, par tout ce qu'elle réveille de réflexions, de souvenirs, de sentimens, que l'orateur est dans le secret des âmes. Ce sont comme autant d'éclairs redoublés qui finissent par un éclat de tonnerre ; car j'appelle ainsi cette expression V insulter en passant , l'une des plus belles que l'imagination ait inventées. N'oublions

pas avec quelle adresse il entranaêle ici les |^us belles années de Louis XIY, sans paraître songer à autre chose qu'à la puissance du temps qui efface si vite tous les soavenirs^ Il y a plus d art dans cette manière de louer que dans celle de Bossuet, dont les louanges sont toujours directes, et sur le ton de lliyperbole. Mais pourtant oa est forcé de convenir à regret que Massillon luimême n a pas pu se garantir tout-à-fait de cette complaisance adulatoire, de toutes les convenances locales la plus impérieuse pour tout ce qui approche de la cour. H parle de l'esprit de discorde et d'ambition qui arme les rois les uns contre les autres, a Je le dis hardiment, ajoute-t-il, devant » un prince qui a mille fois préféré la paix à la » victoire. » Est-ce à Louis XiV que ce témoignage s'adresse? Était-Q conforme à la vérité? Je m'en rapporte à ceux qui savent l'histoire; et je dis avec regret à Massillon : Et vous aussi l

Voltaire avait beaucoup lu Massillon ; et quand on songe à ce qu'était le christianisme pour Voltaire , on conçoit qu'il fallait que le style de l'o» rateur eût un attrait bien puissant pour vaincre une aversion si décidée. Cet attrait fut porté au point qu'à l'article Eloquence , qu'il a fourni à X Encyclopédie , c'est un morceau de Massillon qu'il choisit , et , ce qui est plus fort , un morceau qui roule sur un des dogmes surnaturels du christianisme, qui effiraie le plus la raison, quand

elle n'est pas éclairée par la foi. Ce dogme est celui du petit nombre des élus : c'est le sujet de l'un des plus fameux sermons de l'orateur; et je croirais avoir négligé un des titres de sa gloire, si je ne m'arrêtais pas sur ce qui a mérité l'admiration d'un juge tel que Voltaire. Je rapporterai ses propres termes , et c'est lui qui va parler :

« Le lecteur sera bien aise de trouver ici ce » qui arriva la première fois que Massillon , depuis » évêque de Clermont, prêcha son fameux s^mon » du petit nombre des élus. Il y eut un moment » où un transport de saisissement s'empara de » tout l'auditoire ; presque tout le monde se leva » à moitié par un mouvement involontaire : le » mouvement d'acclamation et de surprise fut si » fort , qu'U troubla l'orateur ; et ce trouble ne » servit qu'à augmenter le pathétique de ce mor- » ceau. Le voici :

(( Je suppose que c'est ici votre dernière heure et la fin de l'univers , que les cieux vont s'ouvrir sur nos têtes , Jésus-Christ paraître dans sa gloire au miUeu de ce temple , et que vous n'y êtes assemblés que pour l'attendre , et comme des criminels tremblans à qui l'on va prononcer, ou une sentence de grâce , ou un arrêt de mort éternelle; car vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes aujourd'hui : tous ces désirs de changement qui vous amusent vous amu«

seront jusqu'au lit de la mort ; c'est rexpérîencc de tous les siècles. Tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez aujourd'hui à rendre ; et sur ce que vous seriez si l'on venait vous juger dans le moment, vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie.

» Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de terreur , ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre , et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez ; je vous demande donc, si Jésus -Christ paraissait dans ce temple , au milieu de cette assemblée , la plus auguste de l'univers , pour nous juger , pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis , croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite? Croyez-vous que les choses , du moins , fussent égales ? Croyez-vous qu'il s'y trouvât seulement dix justes que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières ? Je vous le demande : vous l'ignorez et je l'ignore moi-même ; vous seul , ô mon Dieu ! connaissez ceux qui vous appartiennent. Mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent , nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or , qui sont les fidèles ici rassemblés? Les titres, les dignités ne doivent être comptés pour rien ; vous viiï. 15

220 COURS DE LITTÊKATURE.

en serez dépouillés devant Jésus-Christ. Qui sontils ? beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir ; encore plus qui le voudraient , mais qui diffèrent leur conversion; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber ; enfin , un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion. Voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée y comme ils en seront retranchés au dernier jour.... Paraissez maintenant, justes : où êtes-vous? Restes d'Israël, passez à la droite; froment de Jésus-Christ , démélez-vous de cette

paille destinée au feu Dieu! où sont vos

élus, et que reste-t-il pour votre partage? »

« Cette figure la plus hardie qu'on ait jamais » employée , et en même temps la plus à sa place, » est un des plus beaux traits d'éloquence qu'on 9 puisse lire chez les nations anciennes et moder- » nés; et le reste du discours n'est pas indigne » de cet endroit si brillant : de pareils che&- » d'œuvre sont très-rares. »

VoHaire a rendu à Massillon une autre espèce <l'hommage en empruntant plusieurs fois ses idées , et les faisant passer dans des poésies dont elles ne sont pas les moindres ornemens. Massillon avait dit, dans son Petit Carême y en traçant les caractères d'un bon prince : « Les pères raconteront )> à leurs enfans le bonheur qu'ils eurent de vivre ^ sous un si bon maître; ceux-ci le rediront à leurs

HASSILLON 227

» neveux , et dans chaque famille ce souvenir , con- » serve d'âge en âge, deviendra comme un mo- » nument domestique élevé dans l'enceinte des » murs paternels, qui perpétuera la mémoire » d'un si bon roi dans tous les siècles. »

Le yieillard expirant De ce prince à son fils fait Téloge en pleurant; Le fils , cternisaut des images si cbéres , Raconte à ses neveux le bonheur dé leurs pères, Et ce nom, dont la terre aime à s'entretenir, Est porté par Famour aux siècles à venir

Ailleurs , voulant prouver que la nature a ménagé pour toutes les créatures des moyens de jouissance, le poëte a dit ;

L*aigle fier et rapide, aujc ailes élendaes, Suit Tobjet de sa flamme élancé dans les nues. Dans Tombre des vallons le taureau bondissant Cherclie en paix sa génisse , et plaît en mugissant. Au retour du printemps, la douce Philomèle Attendrit par ses chants sa compagne fidèle ; Et, du sein des buissons, le moucheron léger Se mêle, en bourdonnant, aux insectes de l'air. De son être content, qui d'entre eux s'inquiète S'il est une autre espèce ou plus ou moins parfaite...?

Vous allez reconnaître tous ces détails dans un morceau où Massillon , comme en cent autres endroits, n'a fait qu'analyser supérieurement des vérités de morale et de sentiment, communea à

328 COURS DE LITTÉRATUAE.

tous les hommes , de quelque religion qu'ils soient; et ce n est pas de ses avantages celui qui a le moins contribué à lui valoir partout des lecteurs. Ici son dessein est de développer une des preuves morales de l'immortalité de l'àme, employée par plusieurs philosophes, et fondée sur ce que tout homme, quelque heureux qu'il puisse être ici-bas , a toujours l'idée et le besoin d'un bonheur plus grand, où il ne peut jamais atteindre sur la terre. On sent bien que c'est aux athées et aux matérialistes qu'il s'adresse , et aucun écrivain ne les a plus éloquemment combattus.

« Si tout doit finir avec nous , si l'homme ne V doit rien attendre après cette vie , et que ce soit » ici notre patrie , notre origine , et la seule féli- » cité que nous pouvons nous promettre, pour- D quoi n'y sommes-nous pas heureux? Si nous ne » naissons que pour les plaisirs des sens, pour- )) quoi ne peuvent-ils nous satisfaire , et laissent- » ils toujours un fonds d'ennui et de tristesse dans » notre cœur ? Si l'homme n'a rien au-dessus de » la bête, que ne coule-t-il ses jours comme elle, » sans souci, sans inquiétude, sans dégoût, sans » tristesse , dans la félicité des sens et de la chair? » Si l'homme n'a point d'autre bonheur à espérer » qu'un bonheur temporel, pourquoi ne le trouve- 1) t-il nulle part sur la terre? D'où vient que les » richesses l'inquiètent ; que les honneurs le fati- » guent; que les plaisirs le lassent; que les sciences

» le confondent, et irritent sa curiosité, loin de » la satisfaire; que la réputation le gêne et Tem- » barrasse; que tout cela ensemble ne peut rem- » plir rimmensîté de son cœur, et lui laisse en- » core quelque chose à désirer ? Tous les autres » êtres, contens de leur destination, paraissent » heureux , à leur manière , dans la situation où 3) Fauteur de la nature les a placés. Les astres , y» tranquilles dans le firmament , ne quittent pas » leur séjour pour aller éclairer une autre terre; » la terre, réglée dans ses mouvemens, ne s'élance » pas en haut pour aller reprendre leur place; les » animaux rampent dans les campagnes, sans en- » vier la destinée de l'homme qui habite les villes » et les palais somptueux ; les oiseaux se réjouis- » sent dans les aîrs, sans penser s'il y a des créa- » turcs plus heureuses qu eux sur la terre. Tout » est heureux, pour ainsi dire; tout est à sa place » dans la nature : l'homme seul est inquiet et mé- )» content; l'homme seul est en proie à ses désirs, » se laisse déchirer par des craintes , trouve son » supplice dans ses espérances, devient triste et n malheureux au milieu de ses plaisirs , l'homme » seul ne rencontre rien id-bas où son cœur puisse M se fixer.

» D'où vient cela ? homme ! ne serait-ce point » parce que vous êtes id-bas déplacé ; que vous « êtes fait pour le del ; que votre cœur est plus » grand que le monde; que la terre n*est pas votre

» patrie , et que tout ce qui n'est pas Dieu n'est » rien pour vous?»

Ce que dit Massillon du vide que toute les choses humaines laissent dans le cœur de l'homme â été différemment exprimé , et avec des conséquences difierentes, par les philosophes et les poëtes de tous les temps, depuis Lucrèce, Sénèque , Juvénal , jusqu'à Pascal , Corrfeille et Addisson. Ce dernier, dans la tragédie de Caton, fait raisonner ce stoïcien patriote précisément comme notre orateur ; il lui fait dire dans cet admirable monologue que Voltaire a imité plutôt que traduit :

Oui , Platon , tu dis yrai , notre âme est immortelle * Cest un dieu ^i lui parle , un dieu qui vit en elle. Et d*où viendrait, sans lui , ce grand pressentiment ^ Ge dëgoùt des faux Liens, cette horreur du néant? Vers des siècles sans fin je sens que tu m*entraînes ; Du monde et de mes sens je vais hriser les chaînes , £t m'ouyrîr, loin d'un corps dans la fange arrêté , Les portes de la vie et de Fétemité.

Ce sentiment , que l'on retrouve partout , n'est pas , il est vrai , une démonstration métaphysique; mais c'est ce qu'on appelle, en philosophie, une probabilité morale , qui est bien près de l'évidence.

JN^ous avons encore de Massillon des Paraphrases de Psaumes, où il a répandu les richesses d'une diction aussi poétique que l'original , et les

MAS6ILL0N. ;i3|

sentimens dune humilité pénitente et résignée dont ces psaumes sont remplis. On j a joint de^ Discours synodaux y instructions particulièrement adressées aux curés de son diocèse, et d(Hit le ton , toujours aussi simple que le sujet le comporte, se ressent toujours de cette élégance naturelle à lauteur, et qui ne l'abandonne jamais , même dans les détails familiers ou les circonstances Tobligeaient d'entrer. La célébrité de son nom a £iit recueillir aussi jusqu'aux mandemenl^ qu'il puMiait à propos des événemens publics qui exigent de l'Église des prières et des actions de grâces. Nous avons eu de nos jours, en ce genre, des morceaux qui étaient de véritables, ouvrages, remarquables par un talent qui apparemment n'avait pas eu jusque-là d'autres occasions de se manifester. Ceux de Massillon sont d'un homme qui n'a point de réputation à acquérir, et qui n'a rien à dire que ce qui est de son sujet : ils scmt la plur part aussi courts qu'une lettre, et ne contiennent que ce qui est nécessaire. Mais ce qu'il nous a laissé de plus intéressant après ses sermons,, ce sont ses Conférences : il aj^Ue ainsi des discours adressés aux jeunes ecclésiastiques qu'il dirigeait dans le* séminaire de Saint-Magloire, dont il était supérieur. Ces excellens discours sont encore de véritables sermons, qui ne difièrent guère des autres que parce qu'As se rapportent tous à un même ordre de la société ; et ce que le Petit

33a COURS DE LITTERATURE.

Carême est pour les grands et les rois , les Confé^ rences le sont pour les ministres de l'Eglise. Masiâllon n'a nulle part déployé davantage ce sévère amour de la vérité et du devoir qui a tant honoré en lui son ministère. Il parait sentir que l'honneur du clergé intéresse le sien , et il n'en est que zélateur plus ardent des maximes qu'il est chargé de lui prêcher, et censeur plus inflexible des abus , des désordres, des vices qui les contredisent. Le moindre de ces abus est d'al^ord l'inutilité à laquelle semblent se vouer ceux qui n'ont embrassé l'état ecclésiastique que pour en recueillir les avantages. Que ceux qui ont oublié qu'à l'exception des hommes attachés au service des autels et à la conduite des âmes , la prière est le devoir de tous , et n'est l'état de personne ; que ceux-là se jugent 6ur ces paroles de Massillon .

« Dans le monde même , chacun dans son état n a des devoirs et des fonctions qui occupent une » partie de sa vie ; le magistrat , l'homme de guerre, » le père de famille, le marchand, l'artisan, la » vie de tous ces difFérens genres de citoyens est » mêlée d'occupations sérieuses; ils ont tous des % heures , des jours , des temps destinés aux fonc- » tions pénibles de leur profession. Le prêtre y» mondain seul , au milieu du monde , est le plus » inutile et le plus désoccupé qui soit sur la terre ; » le prêtre seul , dont tous les momens doivent » être si précieux à l'Église, dont les devoirs sont

B si sérieux et si étendus , dont les soins doivent » augmenter à mesure que les vices des hommes » se multiplient ; le prêtre seul n'a aucune fonc- » tion parmi les hommes , passe ses jours dans un » vide éternel , dans un cercle d'inutilités frivoles ; » et la vie qui aurait dû être la plus occupée , la » plus chargée de devoirs, la plus respectée, de- » vient la vie la plus vide et la plus méprisable. » Il faut lire le discours qui a pour titre :, De Vambition des Clercs. C'est là qu'il tonne contre cet impérieux préjugé qui voudrait attribuer les grands biens et les dignités de l'Église à une seule classe d'hommes, comme une espèce de patrimoine qui leur appartient. <( Que produit- on au- » jourd'hui comme un titre qui donne droit aux » honneurs et au ministère redoutable du temple ? » Le nom et la naissance, comme si en Jésus-Christ » on distinguait le noble et le roturier ; comme si » la chair et le sang devaient posséder le royaume » de Dieu et l'héritage de Jésus-Christ; comme si » le vain éclat d'un nom qui n'a peut-être com- » mencé à être illustre que par les crimes et l'am- » bition de vos ancêtres, devait vous donner avec » leur sang l'humilité , la pudeur, le zèle , l'inno- » cence, la sainteté qulls n'eurent jamais eux- » mêmes ; comme si une distinction tout humaine , » qui traîne après soi l'orgueil , la mollesse , le luxe , » les profusions , des mœurs toujoi^rs opposées à » l'esprit de votre ministère, devait elle-même

-» VOUS en rendre dignes. Non , mes frères , TEglise )» n a pas besoin de grands noms^ mais de grandes » vertus ^ La noblesse que demande la sublimité » dé vos fonctions est une noblesse d'âme , un cœur » héroïque , un courage sacerdotal , que les me- » naces, les promesses, la faveur et la disgrâce » du monde trouvent également inébranlable. La » seule roture qui déshonore votre ministère , c'est » une vie souillée de mpeurs profanes , des pen- » chans mondains, un cœur lâche et rampant, î) qui sacrifie la règle et le devoir à des feveurs » humaines , et qui ne cherchant qu à plaire aux » hommes , ne mérite plus , non-seulement d'être » ministre, mais même serviteur de Jésus-Christ. » Depuis que les Césars et les maîtres du monde » se sont soumis au joug de la foi , TÉglise a assez^ » d'éclat extérieur; elle n'a pas besoin d'en émit prunter de ses ministres; la protection des sou- » verains assure sa tranquillité, et lui conserve le » respect et l'obéissance des peuples : vôilà à quoi » les puissances de la terre lui sont utiles. Mais la » noblesse et la grandeur humaine de ses minis- » très lui sont à charge; il faut qu elle en sou- II tienne le faste et l'orgueil, et qu'un bien con- » sacré à des usages saints , et destiné à soulager

^ Voltaire a encore pris cela mot à mot :

Faat41 des noms à Rome? Il lui faut des vertus.

(Borne sauviê.)

HASSILLON. 2 35

» des misères réelles , soit employé à décorer le » fantôme du nom et de la naissance. Aussi ses » fondateurs et ses plus illustres pasteurs furent » d'abord pris d'entre le peuple; les siècles de sa » gloire furent les siècles où ses ministres n'étaient » que la balayure du monde ; elle a commencé à » dégénérer depuis que les puissans du siècle se » sont assis sur le trône sacerdotal , et que la pompe » séculière est entrée avec eux dans le temple. »

Sans doute Massillon ne veut pas dire que la noblesse soit un titre d'exclusion ; il s'en explique positivement, et ajoute même que c'est pour l'Eglise une décoration de plus, quand les talens et les vertus se joignent à la naissance; mais il affirme que toute seule elle n'est pas un titre. Un, cardinal de Noailles édifia le clergé de France par sa piété, un Fénélon l'illustra par ses talens; mais Bossuet^ Massillon , Fléchier, Mascaron, qui l'ont aussi honoré et servi avec autant d'utilité que d'éclat, étaient des hommes sans naissance. Celle de Fléchier était même si obscure, qu'un de ses confrères se crut en droit de la lui reprocher. On sait la réponse de Fléchier : Il jr a toute apparence que , si votre père avait été ce quêtait le mien , vous ne seriez pas ce que je suis.

Le discours sur \usage des revenus ecclésiastiques ofire quelque chose de plus frappant; il ressemble à une prophétie qui n'a été que trop vérifiée.

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<( Le maniement des revenus ecclésiastiques n'est » qu'une simple dispensation , puisque ce sont des » fonds publics pour ainsi dire destinés à servir » de ressource aux calamités publiques : nos be- » soins une fois mesurés avec la religion , et re- » tranchés, le reste n'est plus à nous, n'est plus » qu'un bien étranger qu'on met en dépôt entre

» nos mains Nous ne saurions avoir d'autre

1) droit sur les biens sacrés que celui que nous ont » donné les fidèles qui s'en sont dépouillés entre » nos mains. Ces pieuses donations renferment j» une espèce de traité fait entre eux et nous , qui a » ses conditions et ses réserves inséparablement » attachées à la nature des biens qu'ils nous ont 3» laissés. Si nous violons les conditions de ce » traité , nous sommes déchus du droit que nous I» avions aux biens que ce traité saint et sacré n nous assure. Or, n'est-il pas vrai que , s'ils nous T» ont préférés à leurs proches , ce n'a été que par » un sentiment de religion, que pour mettre à » couvert entre nos mains le patrimoine des pau- » vres , qui n'eût pas été en sûreté au milieu des » révolutions et de la cupidité des familles?.... Si M ces fondateurs venaient à reparaître au miUeu » de nous , à voir l'usage que la plupart des mi- » nistres font des biens offerts à nos temples...., » s'ils les voyaient dissiper dans l'oisivité, dans la » bonne chère et les plaisirs, un bien destiné à » tant de pieux usages ; s'ils voyaient ces abus et

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» ces scandales y ne nous appelleraient-ils pas en » jugement? ne demanderaient-ils pas à rentrer » en possession de ces héritages qu'ils avaient cru » consacrer à la religion et à la piété , et qu'ils ver- » raient employés à des usages mondains et pro- » fanes?.... Et n'accusons pas le monde de nos n abus ; rendons-lui justice : ce monde lui-même , » tout corrompu qu'il est, blâme en secret, dans » les pasteurs et les ministres , ce faste et ces pro- » fusions dont il semble leur faire honneur. Il est » le premier et le plus rigide censeur d'un abus » qui parait son ouvrage : tout aveugle et injuste » qu'il est , il respecte encore assez la majesté de » la religion pour comprendre que ses ministres y> doivent l'honorer plutôt par la sainteté de leur » vie que par la pompe qui les environne; il sent » le ridicule et l'indécence d'un faste attaché à un » état saint et Ji l'usage d'un bien consacré à la » piété et à la miséricorde. Les plus mondains eux- » mêmes sont indignés , scandalisés de voir servir » au luxe , à la sensualité , à l'intempérance et à » toutes les pompes du siècle , des richesses prises » sur l'autel. Ils blâment la simplicité de leurs » pieux ancêtres , d'avoir laissé des biens si consi- » dérables aux églises pour nourrir la mollesse , » la vanité et le faste des ministres, et de n'avoir » diminué les possessions et les héritages de leurs » maisons que pour augmenter les abus et les » scandales de l'Église. Ils disent que ces biens

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)» sortis de leurs maisons auraient été plus utile- » ment employés à l'éducation de leurs onfai s, )) et à les mettre en état de servir la patrie^ quà. » nourrir le faste et l'oisiveté d'un clerc inutile a » l'Église et à l'état. Ils se plaignent que les clercs » tout seuls vivent dans l'opulence, tandis que ^ tous les autres états souflfrent, et que le mal- » heur des temps se fait sentir au reste des citoyens. » L'hérésie , en usurpant , dans le siècle passé , les » biens consacrés à l'église, n'allégua point d'autre » prétexte : l'usage profane que la plupart des ip ministres faisaient des richesses du sanctuaire » l'autorisa à les arracher de l'autel , et à rendre » au monde des biens que les clercs n'employaient D que pour le monde; et qui sait si le même abus )> qui règne parmi nous n'attirera pas un jour à » nos successeurs la même peine ? »

Je m'arrête sur les citations , car il faut mettre des bornes à tout, et même au plaisir d'admirer. PouiTais-je, d'ailleurs, mieux finir que par une leçon devenue depuis si mémorable, pour avoir été alors inutile?

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