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9 des plus nobles couronnes de Tunivers; tout ce » que peuvent donner de plus glorieux la nais- » sance et la grandeur , accumulé sur une tête qui » ensuite est exposée à tous les outrages de la for- » tune ; la bonne cause d'abord suivie de bons suc- » ces f et depuis , des retours soudains , des chan- » gemens inouis; la rébellion long*temps retenue 2> et à la fin tout-à-fait maîtresse; nul frein à la » licence; les lois abolies; la majesté violée par 3» des attentats jusqu'alors inconnus ; l'usurpa- » tion et la tyrannie sous le nom de liberté ; une » reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite » dans trois royaumes , et à qui sa propre patrie ^ n'est plus qu'un triste lieu d'exil ; neuf voyages )> sur mer, entrepris par une princesse malgré les » tempêtes; l'Océan étonné de se voir traverser » tant de fois en des appareils si divers et pour y> des causes si différentes ; un trône indignement )> renversé et miraculeusement rétabli : voilà les » enseigneniens que Dieu donne aux rois; ainsi » Êut-il voir au monde le néant de ses pompes et )i de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent , » si les expressions ne répondent pas à un sujet n û vaste et si relevé, les choses parleront assez 1 » d'elles-mêmes. Le cœur d*une grande reine , au- » trefois élevé par une si longue suite de prospé- » rites, et puis plongé tout à coup dans un abime » d'amertumes, parlera assez haut; et, s'il n'est • pas permis aux particuliers de faire des leçons
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» aux princes sur des événemens si étranges, un » roi me prête ses paroles pour leur dire : Et nunc, » regeSy etc. Entendez, ô grands de la terre ! in- » struisez-vous , arbitres du inonde ! »
Est-ce là entrer, dès les premières paroles, au m^ilieu de son sujet, et y transporter tout de suite l'auditeur? Que cet exorde est majestueux, sombre et religieux ! Notre âme n'est-elle pas déjà troublée de ce fracas d' événemens sinistres , de révolutions désastreuses , remplie d'une grande scène d'Infor tunes ? Pourquoi ? C'est qu'en eflfet il a fait parler les choses mêmes. Pas un mot qui ne porte , pas un qui ne soit une image ou une idée, un tableau ou une leçon ; et , au milieu de cet assemblage si imposant, la grande idée de Dieu qui domine tout' Qu'on se représente , après un semblable exorde, des auditeurs dans un temple qui ajoute encore à son effet , et qu'on se demande si quelqu'un d'eux pouvait songer à Bossuet! Non : l'imagination, assaillie par tant d'objets de douleur et de réflexion , n'a vu , n'a pu voir que le renversement des trônes , les coups de la fortune , les tempêtes de l'Océan. Le lecteur même est entraîné, quoique avec bien moins de moyens pour l'être; et ce n'est qu'après avoir été tout d'une haleine jusqu'au bout de ce discours , qui est à peu près partout de la même force, qu'il peut revenir à lui-même, et s'interroger sur tant de beaux détails et sur toutes les ressources de l'oi^ateur. 01)servons encore que
la plupart , empruntées depuis par de nombreux imitateurs , ont dû perdre, avec le temps, quelque chose dé leur effet; mais qu'alors elles avaient toutes un caractère de nouveauté , et que personne , avant Bossuet, n'avait parlé de ce ton, ni écrit de ce style. Avec quelle noblesse il exprime tout ce qui est relatif à la religion, même ce qu'un usage journalier a rendu vulgaire ! Veut-il dire que les catholiques ne pouvaient, en Angleterre, ni se confesser, ni entendre la messe avec sûreté; rien ne parait plus simple. Vous allez voir comment Bossuet , qui connaît le ton de l'oraison funèbre , sait agrandir tout ce qu'il traite. ((Les enfans de » Dieu étaient étonnés de ne voir plus ni l'autel, » ni le sanctuaire, ni ces tribunaux de miséri- » corde qui justifient ceux qui s'accusent. dou- » leur ! il fallait cacher la pénitence avec le même » soin qu'on eût fait les crimes; et Jésus-Christ » même se voyait contraint , au grand malheur » des hommes ingrats, de chercher d'autres voiles » et d'autres ténèbres que ces voiles et ces ténè- » bres mystiques dont il se couvre volontaire- » ment dans l'Eucharistie. » Voilà sans doute du sublime d'expression; mais il tient à celui des idées. Ailleurs vous trouverez cette précision énergique de Tacite et de Salluste : «Dans la plus » grande fureur des guerres civiles, jamais on » n'a douté de sa parole , ni désespéré de sa clé- » mence. » En parlant de la mort si subite et si *m. 10
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horrible de madame Henriette? , il dit : « Que » d'années la mort va ravir à cette jeunesse I Que » de joie elle enlève à cette fortune ! Que de gloire » elle ôte à ce mérite ! » Veut-il tirer de Tinstabilité des choses humaines un motif de conversion : (( Quoi ! le charme de sentir est-il si fort que nous » ne puissions rien prévoir? Les adorateurs du )» monde seront-ils satisfaits de leur fortune^ quand » ils verront que, dans un moment, leur gloire » passera à leur nom, leurs titres à leurs tom* » beaux , leurs biens à des ingrats , et leurs digni- » tés peut-être à leurs envieux ? »
On ne peut dire plus de choses en moins de mots, ni donner à sa phrase une plus grande force de sens. La même observation se présente sur ce morceau concernant Charles I". , terminé par le mouvement le plus pathétique , que l'orateur sait tirer de la circonstance de ce cœur^ dont il a déjà fait un des plus beaux endroits de son exorde. « Poursuivi à toute outrance par l'im- >» placable malignité de la fortune, trahi de toi» » les siens , il ne s'est pas manqué à lui-même. » Malgré les mauvais succès de ses armes infor- » tunées, si on a pu le vaincre, on n'a pas pu le » forcer; et comme il n'a jamais refusé ce qui » était raisonnable étant vainqueur, il a toujours n rejeté ce qui était faible et injuste étant captif. 'i]?ai peine à contempler son grand cœur dans M» dernières épreuves; mais, certes, il a montré
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» qu'il n'est pas permis aux rebelles de faire » perdre la majesté à un roi qui sait se connaître ; » et ceux qui ont vu de quel front il a paru dans » la salle de Westminster , et dans la place de » Whitehall , peuvent juger aisément combien il » était intrépide à la tête de ses armées, combien » il était auguste et majestueux au milieu de son » palais et de sa cour. Grande reine , je satisfais » à vos plus tendres désirs quand je célèbre ce » monarque ; et ce cœur qui n'a jamais vécu que » pour lui se réveille , tout poudre qu'il est , et » devient sensible , même sous ce drap mortuaire, » au nom d'un époux si cher. »
Sont-ce là des figures pleines de chaleur et de vie? Et quel nerf de diction ! à quelle sagacité de vues, à quelle étendue de pensées il se joint dans la peinture des caractères I Voyez ceijix de Turenne et de Condé en parallèle, celui du cardinal de Retz, celui de Cromwell. On les a cités trop souvent , et ils sont trop connus pour les rapporter ici. Je ne remarquerai que la première expression du dernier, parce quelle contient un des secrets particuliers du style de Bossuet. Un homme s est rencontré. Un autre écrivain aurait pu dire : Cromwell était un de ces prodiges de scélératesse qui apparaissent de temps en temps dans l'univers comme d'effrayans phénomènes , etc. Il aurait bien dit , mais comme tout le monde peut bien dire. Bossuet dit tout
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cela d'un seul mot : Un homme s'est rencontré. Et de plus il dit mieux , parce qu'il fait entendre avec ce seul mot ce qu'il y a de plus extraordinaire, et qu'il y monte l'imagination. Voilà ce que j'appelle la langue de Bossuet. On en trouverait des traits à toutes les pages , et souvent en foule et pressés les uns sur les autres ; témoin ce morceau sur la mort de Madame : « Rien » n'a jamais égalé la fermeté de son âme , . ni ce » courage paisible qui , sans faire effort pour s'éle- » ver, s'est trouvé, par sa naturelle situation^ au- )) dessus des accidens les plus redoutables. Oui , » Madame fut douce envers la mort, comme elle » l'était envers tout le monde. Son grand cœur » ni ne s'aigrit ni ne s'emporta contre elle. Elle » ne la brave pas non plus avec fierté, coùtente » de l'envisager sans émotion, et de la recevoir » sans trouble. Triste consolation, puisque, mal- » gré ce grand courage, nous l'avons perdue! C'est » la grande vanité des choses humaines : après » que, parle dernier effet de notre courage, nous w avons pour ainsi dire surmonté la mort, elle » éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel » nous semblions la défier. La voilà , malgré ce » grand cœur, cette princesse si admirée et si » chérie; la voilà telle que la mort nous l'a faite! » Encore ce reste , tel quel , va-t-il disparaître : » cette ombre de gloire va s'évanouir ; et nous l'al- » Ions voir dépouillée même de cette triste déco-
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» ration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à » ces demeures souterraines , pour y dormir dans » la poussière avec les grands de la terre, comme » parle Job y avec ces rois et ces princes anéau- M tis, parmi lesquels à peine peu von la placer ^ j> tant les rang^ y sont presses, tant la mort est » prompte à remplir ces places! Mais ici notre !)) imagination nous abuse encore : la mort ne T» nous laisse pas assez de corps pour occuper » (pielque place , et on ne voit là que des tom* )) beaux qui fassent quelque figure. Notre cbair » change bientôt de nature ; notre corps prend » un autre nom ; même celui de cadavre , dit » Tertullien , parce qu'il nous montre encore )» quelque forme humaine , ne lui demeure pas » long-temps; il devient un je ne sais quoi qui D n'a plus de nom dans aucune langue, tant il » est vrai que tout meurt en lui , jusqu'à ces termes » funèbres par lesquels on exprimait ses .malbeu- » reux restes.
» C'est ainsi que la puissance divine, justement » irritée contre notre orgueil , le pousse jusqu'au 9 néant , et que, pour égaler à jamais les condi* » tions , elle ne fait de nous tous qu'une même Ht cendre. Peut-on bâtir sur ces ruines? peut-on » appuyer quelque grand dessein sur ces débris » inévitables des choses humaines? »
Nul écrivain n'a tiré un plus grand parti que Bossuet de ces idées de mort, de destruction,
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d^aneantissefment, fréquentes chez les anciens , qui connaissaient le pouvoir qu'elles ont sur notre imagination , sur cette étrange faculté qui règne dans nous si impérieusement, quelle nous rend avides des impressions mêmes qui effraient notre raison et qui humilient notre orgueil. Mais ces idées lugubres ont ici un autre résultat que chez les anciens. Us appelaient la pensée de la mort , comme un avertissement de jouir du moment qui passe et qui peut être le dernier. On conçoit au contraire qu'une religion qui ne considère le temps que comme un passage à Té terni té peut fournir à leloquence des instructions d'un ordre bien plus relevé ; et nulle part elles ne sont plus frappantes que dans Bossuet. On pourrait dire de lui , si Ion osait hasarder des expressions qui se présentent quand on le lit, et qui semblent dans son goût, que nul homme ne s'est avancé plus loin dans l'éternité, et ne s'est enfoncé plus avant dans les profondeurs de notre néant. Ecoutez-le dans l'oraison funèbre delà princesse palatine, qui, avant sa conversion , avait joué un si grand rôle dans les intrigues de la Fronde : « Que lui servirent ses » rares talens ? Que lui servit d'avoir mérité la » confiance intime de la cour, d'en soutenir le » ministre deux fois éloigné , contre sa mauvaise » fortune , contre ses propres frayeurs , contre la » malignité de ses ennemis, et enfin contre ses » amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles?
}) Que ne lui promit- on pas dans ses besoins! » Mais quel fruit lui en revint-il, sinon de con- )> naître par expérience le faible des grands po- » litiques, leurs volontés changeantes ou leurs » paroles trompeuses , la diverse face des temps , )> les amusemens des promesses, TiUiision des » amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années » et les intérêts, et la profonde obscurité du cœur » deThomme, qui ne «ait jamais ce qu'il voudra , » qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et y> qui n'est pas moins cacbé ni moins trompeur à » lui-même qu'aux autres ? O éternel roi des siè- » des, qui possédez seul l'immortalité ! voilà ce » qu'on vous préfère! voilà ce qui éblouit les ï> âmes qu on appelle grandes ! »
Toutes ces idées, je le sais , ont été depuis répétées mille fois; mais que cette façon de les concevoir et de les rendre est hors de toute comparaison ! Ce sont des lieux communs dans les imitateurs, je le veux; mais aussi ont-ils, comme Bossuet, ce sentiment intime, cette pitié si sincèrement dédaigneuse , ce mépris atterrant qui seknblent flétrir à chaque mot toutes les jouissances ; temporelles? Et quelle plénitude de sesisl Je m'en rapporte à vous. Messieurs; vous venez de Ten- 1 tendre , et sûrement ce que vous avez éprouvé est au-dessus de tout ce que j'en pourrais dire.
Que de mouvemais heureux et oratoires lui a !&urnis ce sentiment qui a chez lui une force toute
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particulière ! Il vient de relever les grandes qualités de la reine d'Angleterre ; il s'écrie : « mère! » ô femme ! ô reine admirable et digne d'une » meilleure fortune! » Jusqu'ici ce n'est qu'une apostrophe, une figure ordinaire; mais il ajoute: « si les fortunes delà terre étaient quelque chose ! » Et ce trait jeté en passant porte dans l'âme une réflexion triste et religieuse.
Eossuet , comme tous les grands orateurs y abonde en mouvemens de toute espèce ; il n'a presque point d'autres transitions. « Les malheurs » de sa maison ( dit-il en parlant de Madame ) » n'ont pu l'accabler dans sa première jeunesse; » et dès lors on voyait en elle une grandeur qui » ne devait rien à la fortune. Nous disions avec » joie que le ciel l'avait arrachée , comme par mi- M racle , des mains des ennemis du roi son père, 9 pour la donner à la France , don précieux , ines- » timable présent, si seulement la possesâon en V avait été plus durable! Mais pourquoi ce sou- » venir vient-il m'interrompre ? Hélas! nous ne » pouvons un moment arrêter les yeux sur la ^oire » de la princesse, sans que la mort s'y mêle aussi- » tôt pour tout offiisquer de son ombre. mort ! » éloigne-toi de notre pensée et laisse-nous trom- I» per pour un peu de temps la violence de notre » douleur par le souvenir de notre joie. Souvenez- » vous donc, Messieurs, de l'admiration que la 9 princesse d'Angleterre donnait à toute la cour.
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^ Votre .mémoire vous la peindra mieux avec tous » ses traits et son incomparable douceur que ne » pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle » croissait au milieu des bénédictions de tous les » peuples, et les années ne cessaient de lui ap- » porter de nouvelles grâces. »
Après avoir représenté Madame, l'idole de la cour y enlevée aux adorations publiques à la fleur de son âge , et au retour d'un voyage d'Angleterre, où elle avait entre ses mains le secret de l'état , confidence honorable pour une si jeune princesse : « La confiance de deux rois ( dit-il ) l'élevait au » comble de la grandeur et de la gloire. » Il s'ar* rète à ces mots : a La grandeur et la gloire ! Pou- » vous-nous encore entendre ces noms dans ce » triomphe de la mort? Non, Messieurs, je ne » puis plus soutenir ces grandes paroles par les- » quelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir » elle-même pour ne pas apercevoir son néant. » Quel caractère de style ! Il est vrai que jamais sujet ne s'y prêta davantage. Dix mois auparavant, il avait prononcé devant cette même princesse l'oraison funèbre de sa mère, la reine d'Angleterre. On sait quel exorde il tira de cette drconstance , et quel fut Fefiet de ses premières paroles sur une assemblée encore étourdie de ce coup affreux , de cette perte imprévue et effrayante d'une princesse qui ne mit entre la santé la plus florissante et la mort que l'intervalle de quelques
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heures. « J'étais donc encore destiné à rc^tidre ce » devoir à trës-haute et très-puissante princesse » Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Or- » léans l Elle que j avais vue si attentive pendant » que je rendais le même devoir à la reine sa ï) mère , devait être sitôt après le sujet d'un die- » cours semblable ! et ma triste voix tétait réservée )) à ce déplorable ministère ! vanité ! ô néant ! )) ô mortels ignorans de leurs destinées I l'eut-elle. » cru , il y a dix mois ? et vous , Messieurs , eussiez- » vous pensé, pendant quelle versait tant de » larmes en ce lieu , qu'elle dût sitôt vous y ras- » semWer pour la pleurer elle-même? Princesse, )) le digne objet de l'admiration de deux grands » royaumes, n était-ce pas assez que l'Angleterre » pleurât votre absence , sans être encore réduite 5) à pleurer votre mort ? Et la France , qui vous » revit avec tant de joie, environnée d'un nouvel » éclat , n'avait-elle plus d'autres pompes et d'au- » très triomphes pour vous , au retïour de ce voyage y> fameux d'où vous aviez remporté tant de gloire » et de si beUes espérances? Vàmté des \Hinités\ et )> tout est vanité. C'est la seule parole qui me reste; )> c'est la seule réflexion que me permet, deuas. )> un accident si étrange, une si juste et si sensible » douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres » sacrés pour y trouver quelque texte que je pusse, « »«^pljquer à cette princesse. J'ai pris, sans étude sxhoix , les premières paroles que me pré-
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» sente ÏEcclésiaste , où, quoique la vanité ait été » si souvent nonamée, elle ne Test pas encore » assez y à mon gré , pour le dessein que je me pro- )», pose. Je veux dans un seul malheur déplorer » toutes les calamités du genre humain , et dans )) une seule mort faire voir la mort et le néant » de toutes les grandeurs humaines. Ce texte , » qui convient à tous les états et à tous les évé- » nemens de notre vie, par ime raison particu- » lière, devient propre à mon lamentaHe sujet, )) puisque jamais les vanités de la terre n ont » été si clairement découvertes ni si hautement » confondues. Non, après ce que nous venons » de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie » n'est qu'un songe , la gloire n'est qu'une appa- » rence , les grâces et les plaisirs ne sont qu'un )) dangereux amusement; tout est vain en nous, » excepté le sincère aveu que nous faisons de- » vant Dieu de nos vanités , et le jugement ar- )) rêté qui nous fait mépriser tout ce que nous » sommes. »
Mais de la même main dont il abat l'orgueil des hommes dans les choses du monde, voyez comme il les relève aussitôt dans les choses du ciel. « Mais dis-je la vérité ? L'homme que Dieu a » fait à son image n est-il qu'une ombre?... Il ne 1» faut pas permettre à l'homme de se mépriser » tout entier, de peur que , croyant , avec les im- » pies, que notre vie n'est qu'un jeu ou règne le
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» hasard , il ne marclie sans règle et sans mesure n au gré de ses aveugles désirs. »
Tout son discours est fondé sur cette distinction philosopliique autant que chrétienne, et qu'ailleurs il développe ainsi :
(c n faut donc penser , Chrétiens , qu'outre le » rapport que nous avons , du côté du corps, avec » la nature changeante et .mortelle , nous avons , » d'un autre côté , un rapport intime avec Dieu , )» parce que Dieu même a mis quelque chose en » nous qui peut confesser la vérité de son être , » en adorer la perfection , en admirer la pléni- » tude ; quelque chose qui peut se soumettre à sa m souveraine puissance , s'abandonner à sa haute V et incompréhensible sagesse, se confier en sa » bonté , craindre sa justice , espérer son éternité. » De ce côté , Messieurs , si l'homme croit avoir » en lui de l'élévation , il ne se trompera pas ; car, » comme il est nécessaire que chaque chose soit >) réunie à son principe , et que c'est pour cette » raison, dit TEcclésiaste, que le corps retourne » à la terre dont il a été tiré y il faut, par la suite » du même raisonnement, que ce qui porte en » nous la marque divine , ce qui est capable de » s'unir à Dieu, y soit aussi rappelé. Or, ce qui » doit retourner à Dieu , qui est la grandeur pri- » noitive et essentielle , n'est-il pas grand et élevé?
^M pourquoi, quand je vous ai dit que la leur et la gloire n'étaient parmi nous que
y> des noms pompeux , vides de sens et de chose , » je regardais le mauvais usage que nous faisons » de ces termes. Mais, pour dire la vérité dans » toute son étendue , ce n'est ni l'erreur ni la va- )> nité qui ont inventé ces noms magnifiques ; au » contraire , nous ne les aurions jamais trouvés , si » nous n'en avions porté le fonds en nous-mêmes. » Car où prendre ces nobles idées dans le néant? » La faute que nous faisons n'est donc pas de nous » être servis de ces noms ; c'est de les avoir appli- )) qués à des objets indignes? »
Qu'on me permette encore ici une remarque , et toujours pour faire connaître de plus en plus le caractère du style de Bossuet. Avez-vous pris garde, Messieurs , à cette expression dont il se sert pour établir la seule élévation de l'homme dans son rapport intime avec Dieu? Ilya^ dit-il , quelque chose en nous qui peut se soumettre à sa souveraine puissance. Ne paraît-il pas singulier d'énoncer comme un titre de grandeur une faculté de soumission? Non -seulement ce contraste d'idées et d'expressions est vraiment sublime , mais il y a ici un mérite propre à Bossuet; c'est de jeter rapidement des idées étendues sans s'arrêter à les développer. Il y a ici un grand fonds de vérité philosophique, indiqué en peu de mots. En efifet , quoiqu'il y ait infiniment moins de distance de la bête à l'homme que de l'homme à Dieu, cependant l'instinct de la bête ne va pas jusqu^à
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connaître la prodigieuse supériorité de la raison humaine ; et la raison humaine , tout imparfaite qu'elle est, s'est élevée jusqu'à l'idée de l'intelligence divine, c'est-à-dire jusqu'à l'idée de l'infini; et comme la conséquence nécessaire de cette idée est un sentiment de soumission, il est rigoureusement vrai que ce sentiment tient à ce qu'il y a de plus grand dans l'homme, à sa raison , qui a conçu l'infini.
Rousseau a exprimé précisément la même idée que Bossuet, mais d'une manière toute flifférente : « Être des êtres, le plus digne usage de ma rai- » son , c'est de s'anéantir devant toi : c'est mon « ravissement d'esprit, c'est ie charme de ma fâi- » blesse , de me sentir accablé de ta grandeur, n L'un aperçoit une idée grande et vaste, l'indique et'passe; l'autrË s'en saisit avec vivacité et en fait un sentiment.
On a souvent admiré dans Bossuet cette hauteur des pensées; mais ce que peut-être on n'a pas assez remarqué , c'est son expression , qui souvent dans les plus petites choses anime et colorie tout. Yeut-il parler de la discrétion de madame Henriette ; « Ni la surprise , ni l'intérêt , ni la va» » nité, ni l'appât d'une flatterie délicate ou d'une i> douce conversation, qui souvent, épanchant le » c ogur, en fait échapper le secret, n'était capaUe i faire découvrir le sien. » A quoi tient le ï de cette phrase? A cette image si naturelle
et si juste qui semble placée là d*elle-méme, et qui représente le cœur humain , qui s'ouvre quand on le séduit , sous la figure d*un vase qui se répand quand on l'a penché ! Voilà des images douces. H est encore bien plus abondant en images fortes , et c'est une des propriétés de son style. « Œarles-Gustave parut à la Pologne surprise et » trahie, connne un lion qui tient sa proie dans » ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. » Qu*est devenue cette redoutable cavalerie qu'on » voyait fondre sur Fennemi avec la vitesse d'une » aigle? Où sont ces âmes guerrières, ces mar- » teaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on » ne vit jamais tendus en vain? Ni les chevaux » ne sont vites, ni les hommes ne sont adroits, » que pour fuir devant le vainqueur. »
Dans l'oraison funèbre du grand Ciondé, de quels traits il peint son activité, sa vigilance, sa célérité 1 « A quelque heure et de quelque côté » que viennent les ennemis, ils le trouvent tou- » jours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur )) eux et à prendre ses avantages. Comme une » aigle qu'on voit toujours , soit qu'elle vole au » miheu des airs, soit qu'elle se pose sur le haut » de quelque rocher, porter de tous côtés des » regards perçans , et tomber si sûrement sur sa » proie, qu'on ne peut éviter ses ongles non plus » que ses yeux : aussi vi& étaient les regards , » aussi vite et impétueuse était l'attaque « aussi
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» fortes et inévitables étaient les mains du princd » de Condé. »
Aucun des genres du style oratoire ne lui était étranger, pas même ceux qui sont d'un ordre secondaire , et communément au - dessous de la trempe de son génie. Dans celui que les rhéteurs appellent tempéré, qui consiste principalement dans les ornemens de la diction et dans les figures brillantes de l'amplification; dans ce genre, qui est celui de Fléchier , il ne lui est pas moins supérieur que dans tout le reste. Je n'en veux pour exemple que l'apostrophe à l'île de la Conférence, où s'était conclu le mariage de l'infante Marie- Thérèse d'Autriche avec Louis XIV. L'oraison funèbre de cette reine et celle du chancelier Le Tellier ne sont pas en général de la même force que les quatre autres. Le sujet n'en était ni aussi riche ni aussi intéressant ; il convenait de le relever autant quïl était possible par les ornemens de l'art : c'est là qu'ils étaient bien placés. L'île de la Conférence et l'époque ^jl mariage de Louis XIV, l'entrevue de Mazarin et de Louis de Haro, étaient des accessoires importans pour l'orateur : ils donnent lieu à un morceau où les figures ont autant d'éclat qu'il soit possible. «Ile pacifique où sedoi- )) vent terminer les différens de deux grands em- » pires à qui tu sers de limite; ile éternellement >» mémorable par les conférences de deux grands t ministres , où Ton vit développer toutes les adres-
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» ses et tous les secrets d'une poKtique si difie- » rente ; où l'un se donnait du poids par sa lenteur , » et l'autre prenait l'ascendant par sa pénétration : » auguste journée où deux fières nations long- » temps ennemies , et alors réconciliées par Marie- ')) Thérèse, s'avancent sur leurs confins, leurs rois » à leur tête , non plus pour se combattre , mais » pour s'embrasser; où ces deux rois avec leur j) cour, d'une grandeur, d'une politesse et d'une » magnificence, aussi-bien que d'une conduite si » difierente , furent l'un à l'autre et à toiit l'uni- » vers un si grand spectacle : fêtes sacrées, mariage » fortuné, voile nuptial, bénédiction, sacrifice, » puis-je mêler aujourd'hui vos cérémonies et vos » pompes avec ces pompes funèbres , et le comble » des grandeurs avec leurs ruines? »
Quant à ce pathétique noble qui vient de l'âme., et qu'il faut distinguer de ce pathétique doux qui vient du cœur, vous en avez vu des traits dans presque tout ce que j'ai cité : il est essentiel à l'oraison funèbre, et Bossuet en est rempU. Mais c'est surtout dans celle du grand Gondé, et dans la \ péroraison qui la termine, qu'il s'est surpassé en cette partie. C'était aussi celle où triomphait Ci- , céron ; mais il n'a aucune péroraison supérieure à celle-ci, qui réunit, ce me semble, toutes les sortes de beautés. «Venez, peuples, venez maintenant; » mais venez plutôt, princes et seigneurs, et vous » qui jugez la terre, et vous qui ouvrez aux homvra. 1 1
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)> mes les portes du ciel; et Vous, plus que tous les )) autres, princes et princesses, nobles rejetons de » tant de rois , lumières de la France , mais au<- » j ourd'hui obscurcies et couvertes de votre dou- )> leur comme d'un nuage; venez voir le peu qui » nous reste d'une si auguste naissance , de tant de » grandeur, de tant de gknre. Jetez les yeux de » toutes parts : voilà tout ce qu'a pu faive la ma- » gnificence et la piété pour honorer un héros : » des titres , des inscriptions , vaines marques de » ce qui n'est plus ; des figures qui semblent pieu- )) rer autour d'un tombeau, et de fragiles images » d'une douleur que le temps emporte avec tout le » reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter » jusqu'au <nel le magnifique témoignage de notre » néant; et rien enfin ne manque dans tous ces » honneurs que celui à qui on les rend. Pleurez )> donc sur ces Faibles restes de la vie humaine ; » pleurez sur ceftte triste immortalité que nous » donnons airs héros. Mais approchez en particu- » lier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la » carrière de la gloire, âmes guerrières et intré- » pides ! Quel autre fat plus digne de vous com- » mander? Mais dans quel autre avez-vous trouvé » le commandement plus honnête ? Pleurez donc » ce grand capitaine , et dites tous en génnissant : » Voilà celm qui nous menait dans les hasards ; » sous lui se sont formés tant de renommés capi- » taines , que ses exemples ont élevés aux premiers
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» honneurs de la guerre ; son ombre eut pu en- » oore gagner des batailles , et Toilà que dans son » silence son nom même nous anime, et ensemble » il nous avertit que, pour trouver à la mort quel- » qœ reste de nos travaux, et n'arriver pas sans » ressources à notre éternelle demeure , avec les » Tois de la terre il faut encore servir le Roi du M ci^. Servez donc ce R(H inmiortel «t û plein de » miséricorde , qui vous comptera un soupir et un » verre d'eau donné en son nom , plus que tous » les autres ne feront jamais pour tout votre sang » répandu ; et commencez à compter le temps de » vos utiles services , du jour que vous vous serez » donnés k un maître si bienfaisant. Et vous, ne » viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, y^ dis-je , qu'il a bien voulu mettre au rang de ses » amis? Tous ensemble, à quelque degré de sa » confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce )) tombeau , versez des larmes avec des prières, et , )) admirant dans un si grand prince une amitié si » commode et un commerce si doux , conservez le » souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le » courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un » cher entretien! ainsi puissiez-vous profiter de » ses vertus ! et que sa mort , que vous déplorez , » vous serve à la fois de consolation et d'exemple ! )) Pour moi , s'il m'est permis , après tous les au- D très, de venir rendre les derniers devoirs à ce » tombeau, ô prince^ le digne sujet de nos louan-
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)) ges et de nos regrets ! vous vivrez éternellement » dans ma mémoire ; votre image y sera tracée , » non point avec cette audace qui promettait la » victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce » que la mort y eflface : vous aurez dans cette image » des traits immortels; je vous y verrai tel que )) vous y étiez à ce dernier jour, sous la mam de » Dieu , lorsque sa gloire commença à vous, àppa- » raître. C'est là que je vous verrai plus triom- » phant qu'à Fribourg et à Rocroy ; et, ravi d*un )) si beau triomphe, je dirai en actions de grâces » ces belles paroles du bien -aimé disciple : Et r> hœc est Victoria quœ vincit mundum j fides » nostra : La véritable victoire , celle qui met » sous nos pieds le monde entier y c'est notre foi. «Jouissez, prince, de cette gloire; jouissez-en » éternellement par l'immortelle vertu de ce sa- » crifjce. Agréez ces derniers eflForts d'une voix qui » vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces dis- » cours. Au lieu de déplorer la mort des autres , » grand prince, dorénavant je veux apprendre de » vous à rendre la mienne sainte : heureux si , » averti par ces cheveux blancs du compte que je » dois rendre de mon administration , je réserve » au troupeau que je dois nourrir de la parole de » vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ar- » deur qui s'éteint! )>
Quel mélange de douleur et d'onction , de noblesse et de simplicité ! Avouons que Téloquence ne
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peut pas aller plus loin; avouons que la renommée, qui a consacré depuis un siècle le nom de Bossuet , n'a pas été une infidèle dispensatrice de la gloire. Figurons-nous ce grand homme, aussi vénérable par son âge et sa belle figure que par ses talens et ses dignités, prononçant ces dernières paroles devant une cour accoutumée à recueillir avec respect toutes celles qui sortaient de sa bouche, et mêlant Vidée de sa mort prochaine à celle' du héros qu'il venait de célébrer : combien ce retour sur lui-même dut paraître touchant ! Sans m'arrêter à toutes les beautés de cette sublime péroraison, je ne puis m'empêcher du moins d'en observer une, qui, peut-être, n'est pas très-frappante par elle-même , mais qui pourtant me paraît digne de remarque par la place où elle est : c'est , je l'avouerai, ce {^erre (ïeau donné au pauvre, mis en opposition avec toute la gloire du grand Condé. Jamais , ce me semble, un homme ordinaire n'eût osé risquer , même en chaire , ce contraste hasardeux; mais Bossuet a senti que cette citation, toute vulgaire qu'elle pouvait être , était non-seulement autorisée par l'Évangile , mais encore ennoblie par l'humanité^ à qui l'on ne pouvait rendre un plus bel hommage que de la mettre au-dessus de toute la grandeur de Condé : et j'avoue que je ne saurais me défendre d'en savoir gré à l'auteur.
On a beaucoup parlé de ses prétendues inéga-
l66 COURS DE LITTÉRATURE.
Htés; et surtout ceux qui ont affecté de poser en principe que ]e génie étak essentiellement inégal, parree qu'au fend iib auraient bien voulu que leur» ikutes de toute espèce fussent regardées conmie des inégalités de génie , ont été jusqu'à rapprocher sous ce point de Tue Corn^Ue et Bossuet , qui ont entre eux d'autres rapports que j'ai in^ dicpiésy mais qui n'ont pas celui*là : il s'en &ut de tout que Bossuet tombe jamais aussi bas qve Corneille ; et même il tombe très-rarement. O» ne peut pas donner le nom de ditutes à quelques morceaux moins élevés qpe les autres, msûs dont la sknpKcité n a rien de répréhensîMe. En gâsérai son éloquence est aussi saine qu'elle est forle ; et que peut-on y reprendre , qu'un petit nombre d'expressions un peu familières, ou qqi même ne le sont derenues qu'avec le temps ? Par exemjie , vous trouvez chez lui que la J^rance c(HmBençait ë donner le branle aux affiiires de l'Europe. Ce mot , qui est bas aujourd'hui , ne l'était nullement alors. Il était employé en prose et en vers par les écrivains les plus élégans. Boileau disait en parlant de la Fortune :
On me verra dormir au branle de sa roue.
Ce mot est fréquaat dans Massillon même, qui écrivit long-temps après cette époque, et dans les vingt premières années de uotre siècle. Ce n'est que de nos jours que , dans le style noble , ce
terme a été remplacé par celui de mouvement , qui en lui-même ne vaut pas mieux pour la prose , et beaucoup Bsoins pour la poésie : c'est un caprice de l'usage. « Le juste ne peut pas même «» dbtenir que le inonde le laisse en repos dans 9 ce sentier solitaire et rude , où il grimpe plutpt » qu'il ne marche. » Le mot propre était gravie ^ qui est même plus expressif > puisque gravir c'est grimper avec efibrt. Au sujet des troubles d'An* ^terre , il s'exprime ainsi avec son énergie ordinaire : K Ces disputes n'étaient encore que de » faibles commencemens , par où des esprits tur- » bulens faisaient comme un essai de leur liberté* )> Mais quelque chose de plus yiolent se remuait » au fond des cœurs : c'était un dégoût secret de » tout ce qui a de l'autorité , et une démangeai- ^ son d'innover sans fiiu » Démemgeaisan est du style familier : on pouvait Bftet&e et un besoin diimover.
Il j a une autre sorte d'expressions fanciilières qui choqueraient dans un écrivain médiocre , parce qu'eUes tiendraient de la faiblesse y et qui plaisent chea lui; d'abord , parce qu'elles ne peuvent paraître une impuissance de dire mieux dans un homme dont l'élocution est ordinairement si élevée ;^)suite y. perce qu'dles sont de nature à faire sentir que leur extrême simplicité est ce qu'il y a de mieux pour la fidrce du sens et le dessein de l'auteur. Un exemple me fera coitt'^
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prendre : La {^oilà telle que la mort nous ta Jaite. Cette phrase en elle-même est d'un style familier : placez-la dans un discours faiblement écrit , elle fera rire. Dans Bossuet , elle est frappante de vérité et d'énergie. Pourquoi? c'est qu'après avoir dit sur le même sujet ce qu'il y a de plus relevé , il finit par ne trouver rien de plus expressif que cette locution, vulgaire , il est vrai , mais qui rend si bien en un seul mot tout ce que la mort a fait de Madame , que les termes les plus choisis n'en diraient pas autant. C'est, ainsi que la valeur des termes dépend souvent de celle de l'auteur qui les emploie ; et l'on pourrait dire , comme un proverbe de goût : Tant vaut l'honame, tant vaut la parole.
L'on a vu combien les taches sont légères et faciles à effacer : elles sont , je le répète , trèsclair-semées , même dans les deux oraisons funèbres qui , par la nature du sujet , devaient être inférieures aux autres , celles de Marie- Thérèse et de Le Tellier. Quant à la première, Louis XIV, au moment où elle mourut, en avait fait en une seule phrase lé plus grand éloge possible : Voilà ^ dit-il, le premier chu'grin qu'elle Triait donné. Le discours de Bossuet ne pouvait être que le développement de ce beau mot, qui renferme le panégyrique le plus complet qu'un époux , et surtout un époux-^roi , puisse jamais faire de sa femme. Mais on sait que les
vertus domestiques €t modestes ne sont pas celles qui prêtent le plus à la grande éloquence, à celle qui s'adresse aux hommes rassemblés. Dans tout ce qui prétend aux grands effets, il faut quelque chose qui se rapproche du dramatique. Des désastres, des révolutions, des scènes, des contrastes , voilà ce qui sert le mieux le poëte , l'orateur, l'historien : il semble que l'homme aime mieux être ému que d'être instruit. L'éloge de la simple vertu ressemble à un beau portrait : quelque parfaite qu'en soit l'exécution , il frappera beaucoup moins qu'une physionomie passionnée dans un tableau d'histoire; et c'est encore là un de ces principes généraux par lesquels tous les arts se rapprochent les uns des autres.
A l'égard du chancelier Le Tellier, l'ouvrage de Bossuet oflfre ici un de ces exemples de l'exagération du panégyrique , contredite par la sévérité de l'histoire. Ce magistrat eut certainement des qualités estimables , et rendit des services au gouvernement dans le temps de la Fronde ; mais il ne sera jamais regardé comme un modèle de justice et de vertu. La part qu'il eut à la révocation de l'édit de Nantes pouvait , je l'avoue p n'être chez lui qu'une erreur, puisque ce fut celle de presque toute la France , et même de Bossuet , qui n'y voyait que le triomphe de la religion dominante : la postérité a pensé autrement, et l'on convient aujourd'hui que cette
grande Esiute contre la politique en était aussi, une contre le véritable esprit du christianisme , qui n en reste pas moins ce qu il est , même quand des chrétiens s'y trompent.
La France peut se vanter d'avoir en Bossuet son Démosthènes , coname dans MassUlon elle a son Gcéron. Ainsi c'est à la religion que nous devons ce que la langue française a de plus parfait dans l'éloquence ; c'est à elle que nous devons Athalie^ ce qu'il y a de plus parfait dans notre poésie; c'est à elle que nous devons le discours sur V Histoire universelle , le plus beau monument historique dans toutes les langues ; c'est à elle que nous devons les Provinciales , le chef-d'œuvre de la critique ; c'est à elle enfin que nous devons les Œuvres philosophiques deFénélon , ce que nous avons de plus éloquent en philosophie. Voilà ce qu'a produit le siècle de la re%iony qui a été celui du génie ; que le nôtre avoue qu'il lui a été plus facile d'en être le détracteur que le rival, ou qu'il ose nous produire en c(Micurrence les chefs-d'œuvre de l'impiété.
On dit que Bossuet avait moins d'harmonie que Fléchier ; je n'en crois rien ; il fallait dire seulement qu'en cette partie, conrnae dans toutes les autres , ils difierent entièrement. Bossuet n a pas fait , comme Fléchier, une étude particuhère de la construction des phrases , de l'arrangement des mots et de la symétrie des rapports. Notre, langue
ELÉCHIER. 171
a dans cette partie des obligations à Fléchier, que l'on peut appeler Y Isocr aie français ; il s'est appliqué à donner aux formes du langage de la netteté , de la régularité , de la douceur, du nombre ; c'est en quoi il excelle , et l'on peut dire qu'il est plus nombreux que Bossuet» Mais le nombre n'est pour ainsi dire que la" partie élémentaire de l'harmonie du style, comme les accords cont les élémens de l'harmonie musicale. Il y a une autre harmonie, d*un ordre bien supérieur, et qui, pour le poëte, Torateur, le musicien, est celle du génie; parce que la première peut s'apprendre, et que celle-ci il faut la créer. Elle consiste dans le rapport des effets que Ton produit dans l'oreille avec ceux que l'on produit dans l'âme et dans l'imagination. Ce rapport , toujours saisi par quiconque est heureusement organisé, est un des moyens de l'art , si essentiel , que sans lui il n'y a point de graBkd écrivais ni en prose ni en vers ; car sans lui tout effet serait manqué. Or, cette espèce d'harmonie y personne ne l'a possédée plus énGLia€snment que Bossuet. Il n'évitera pas toute consonnanee vicieuse, tout défaut de nombre ; cette sorte de négligence peut se rencontrer chez lui , cpnune quelques autres négligences de dictoon; mais il n'a guère de grandes images, de grandes idées, de grands mouvemens, où Farran- ^voeoX , le son , le retentissement de ses phrases ne frappe l'oreille dans un rapport exact avec
l'y 2 COURS DE LITTERATURE.
rimagination et la pensée: Et sans cela serait- il orateur? C'est le propre du grand talent, en éloquence comme en poésie, de disposer ce qu'il conçoit de manière à ce que tout concoure à Teffet. L'organe si important de l'oreille doit être chez lui un des plus heureux ; et sans cela seraitil fait pour s'adresser à la nôtre?
Fléchier s'occupa surtout à la flatter, mais, comme il arrive toujours , d'une manière conforme à la nature de son talent , et proportionnée à ses coueeptions. L'esprit, l'élégance, la pureté, la justesse et la délicatesse des idées ; une diction ornée, fleurie, cadencée : telles sont ses quahtés distinctives. C'est un écrivain disert, un hahile rhéteur qui connaît son art , mais qui n'est pas assez riche de son fonds pour éviter l'abus de cet art. Il emploie trop souvent les mêmes mojens ; il répète trop souvent les mêmes figures , et spécialement l'antithèse , dont il use jusqu'à la profusion , jusqu'à l'excès , jusqu'au dégoût. H s'est trouvé deux fois en concurrence avec Bossuet dans les mêmes sujets , dans l'oraison funèbre de Marie- Thérèse , et dans celle du chancelier Le Tellier ; et , quoiqu'elles soient les moindres de Bossuet , il s'oflfre encore dans celui-ci assez de traits de sa force pour que Fléchier ne l'atteigne pas. H n'en approche pas davantage dans celle de madame de Montausier, de madame d'Aiguillon, de la dauphine de Bavière, et du président de Lamoi-
FLÉCIIIER. I-jS
gnon. Deux seuls discours où il a été au-dessus de lui-même, ceux où il a célébré Turenne et Montausier, ont assez de beautés pour lui assurer le premier rang dans son siècle parmi les orateurs du second ordre, maïs toujours à une grande distance des chefs-d'œuvre de Bossuet. L'exorde de l'oraison funèbre de Turenne, imité de celle d'Emmanuel de Savoie , composée par le jésuite Lingendes ^ , mais fort embelli par Flécbier, est un des morceaux les plus finis qui soient sortis de sa plume : il a surtout l'avantage de convenir parfaitement au sujet , et d'y entrer d'une manière très -heureuse. L'orateur prend pour texte ces mots du livre des Machabéeç : Fleverunt ilr lum omiiis populus Israël planctu magno , ei lugebant dies multos, et dixerunt : Quomodb cecidit potens qui salvum faciehat Israël! «Les » peuples désolés le pleurèrent ; ils le pleurèrent » long-temps, et ils dirent : Comment est tombé » l'homme puissant qui sauvait le peuple d'Is- » raël ! »
« Je ne puis , Messieurs , vous donner d'abord » une plus haute idée du triste sujet dont je viens » vous entretenir qu'en recueillant ces termes no- » blés et expressifs dont VEcriture sainte se sert » pour louer la vie et pour déplorer la mort du
^ Le cardinal Maury, dans son Essai sur V Eloquence de la chaire, tome I, page 227, réfute cette opinion, qui était aussi celle de Voltaire.
l'y 4 COURS DE T.ITTÉRATURE.
)) sage et vaillant Madiabée. Cet homme, qui )) portait la gloire de sa nation jusqu'aux extré- » mités de la terre; qui couvrait son camp tTtm » bouclier, et forçait celui des ennemis avec Té- M pée ; qui donnait à des rois ligués contre loi des » déplaisirs mortels , et réjouissait Jacoib par ses » vertus et par ses exploits , dont la mémoire doit » être éternelle ; cet homme , qui défendait les » villes de Juda , qui domptait Torgueil des en£ains » d'Ammon et d'Esaii, qui revenait chargé des dé- » pouilles de Samarie, après avoir brûlé sur leurs »^ propres autels les dieux des nations étrangères; » cet homme que Dieu avait mis autour dlsraâ » comme un mur d'airain où se brisèrent tant de » fois les forces de l'Asie , et qui , après avoir dé- » fait de nombreuses armées , déconcerté les plus )> fiers et les plus habiles généraux des rois de » Syrie , venait tous les ans , comme le moindre » des Israélites, réparer avec ces mains triom- )> phantes les ruines du sanctuaire , et ne voulait » d'autres récompenses des services qu'il rendait » à sa patrie que l'honneur de l'avoir servie ; ce » vaiUant homme , poussant enfin avec un courage )> invincible les ennemis qu'il avait réduits à une » fuite honteuse, reçut le coup mortel , et demeura )) comme enseveli dans son triomphe. Au premier » bruit de ce funeste accident , toutes les villes de » Judée furent émues; des ruisseaux de larmes » coulèrent des yeux de tous leurs habitans; ils
It.ÉCHIER. f^S
t> furent qtielque temps saisis , muets ^ immobiles : » un effort de douleur rompant enfin ce long et » morne isilence , d'une voîx entrecoupée de san- » gbts qjÊB iormaienC dans leurs cœurs la tristesse ^ )» la pitié y la crainte, ils s'écrièrent : Gomment est )> mort cet homme puissant qcd sauvait le peuple » dlsraël ! A ces cris Jérusalem redoubla ses pleurs^ )) les voûtes du temple s'ébranlèrent , le Jourdain » se troubla , et tous ses rivages retentirent du » son de ces lugubres paroles : Comment est mort » cet h(Hnme puissant qui sauvait le peuple d'Is- » raël ! »
L'adresse et l'intérêt de ce magnifique exorde consistent à présenter d'abord , sous le nom d'un héros de YEcriture sainte , le tableau allégorique et fidèle du héros de ce discours ; à le foire reconnaître, avant de l'avoir nommé, dans chacun des traits de cette peinture ; à faire entendre, dans ]a répétition d'un texte bien choisi , le cri qu'avait jeté toute la France à la mort de Turenne. Vous avez pu remarquer d'ailleurs. Messieurs, le choix des termes et la structure nombreuse des phrases : rien n'y manque. Mais, pour mieux concevoir ce qu'était cet exorde pour ceux qui l'entendirent , il fout se rappeler les souvenirs et les allusions qui frappaient à tout moment les auditeurs. Cet homme , qui donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels , faisait souvenir de ce mot du roi d'Ë^agne : M. de Turenne m* a fait passer
l'y 6 COURS DE LITTÉRATURE.
de bien maui^aises nuits, k Cet homme , que Dieu » avait mis autour dlsraël comme un miu' d'airain » , n'était - ce pas celui qui , tout récemment , dans une campagne à jamais mémorable ^ avait dissipé les alarmes de toute la France, en dispersant, avec vingt mille hommes , soixante mille Impériaux qui inondaient les fi'ontières d'Alsace , et menaçaient d'envahir nos provinces ? « Cet homme qui de ses » mains triomphantes venait réparer les ruines du » sanctuaire , w caractérisait dans M. de Turenne l'union de la piété avec les talens militaires , et le zèle qu'il avait montré pour la conversion des hérétiques. Tous les autres traits de conformité ne sont pas moins justes ; et il ne faut pas s'étonner de l'impression vive que fit ce discours , où l'orateur s'était tout d'un coup saisi si habilement de l'imagination de ses auditeurs avant d'avoir prononcé le nom de Turenne : c'était vraiment un des grands coups de l'art, et cet exorde en est un modèle. D'autres morceaux n'en sont pas indignes : je citerai entre autres celui où Fléchier parle de la modestie de Turenne ,• il respire le bon goût des anciens , et même en est imité en quelques en- « droits. «Cet honneur. Messieurs, ne diminue point » sa modestie. A ce mot , je ne sais quel remojrds » m'arrête ; je crains de publier ici des louanges » qu'il a si souvent rejetées, et d'oflFenser après sa »• mort une vertu qu'il a tant aimée pendant sa » vie. Mais accomph'ssons la justice, et louons-le
FLÉGHIER. 177
» sans crainte en un temps où nous ne pouvons » être suspect de flatterie, ni lui susceptible dé » vanité. Qui fit jamais de si grandes choses? qui' » les dit avec plus de retenue? Remportait-il quel- » que avantage, à l'entendre, ce n'était pas qu'il » fût habile, c'est que l'ennemi s'était trompé. » Rendait - il compte d'une bataille , il n'oubliait » rien, sinon que c'était lui qui l'avait gagnée. » Racontait-il quelques-unes de ces actions qui l'a- » vaient rendu si célèbre, on eût dit qu'il n'en » avait été que le simple spectateur , et l'on dou- » tait si c'était lui qui se trompait ou la Renom- » mée. Revenait -il de ces glorieuses campagnes )) qui ont rendu son nom immortel , il fuyait les » acclamations populaires , il rougissait de ses vic- » toires ; il venait recevoir des éloges , comme on » vient faire des apologies; il n'osait presque abor- » der le roi , parce qu'il était obligé par respect y> de soufiSir patiemment les louanges dont S. M. i) ne manquait jamais de l'honorer. C'est alors » que, dans le doux repos d'une condition privée, » ce grince, se dépouillant de toute la gloire qu'il » avait acquise pendant la guerre , et se renfer- » mant dans une société peu nombreuse de quel- )) ques amis choisis , s'exerçait sans bruit aux ver- » tus civiles. Sincère dans ses discours , simple dans » ses actions, fidèle dans ses amitiés, exact dans » ses devoirs, réglé dans ses désirs, grand même » dans les moindres choses, il se cache , mais sa vni. 12
1^8 COURS DE UTTÉRATURE.
T» réputation le découvre ; il marche sans suite et » sans équipage , mais chacun dans son esprit le • » met sur un char de triomphe : on compte , en [ )) le voyant , les ennemis qu il a vaincus , non pas » les serviteurs qui le suivent ; tout seul qu'il est , » on se figure autour de lui ses vertus et ses vic- » toires qui raccompagnent. Il j a je ne sais quoi » de noble dans cette honnête simplicité , et moins » il est superbe, plus il devient vénérable. »
Voilà du sens , des choses , de la vérité et de l'expression vraiment oratoire. Si Fléchier écrivait ordinairement de ce style , ce ne serait pas encore Bossuet , mais il aurait une bien belle place tout près de luL Ce qu'il dit ici de Turenne , on peut le dire de ce morceau : « Il y a je ne sais quoi de » noble dans cette honnête simplicité. » Ailleurs Fléchier en est souvent fort loin ; mais dans ce discours et dans l'éloge de Montausier , il se soutient assez sur le ton du genre : par exemple , dans cet autre endroit , qui est un de ces lieux communs de morale que développe 'et relève la figure de Tampllfication : « Qu'il est difficile , Messieurs , » d'être victorieux et d'être humble tout ensemble l )> Les prospérités militaires laissent dans l'âmeje » ne sais quel plaisir touchant ^ qui l'occupe et la » rempUt tout entière. On s'attribue une supério-
^ Cette épithète ne me parait pas juste ; j'aimeraia mieux Je ne sais quel plaisir enivrxinU
FtfCHisa. l 'jg
» rite de puissance et de force ; on se couroniie de » ses propres mains ; on se dresse nn triomphe )) secret k soÎHOoéme ; on regarde comme son pro- » pre bien ces lauriers quon cueille avec peine, et » qu'on arrose souvent de son sang ; et lors mémie » que Ton rend k Dieu de solennelles actions de » grâces , et qu'on pend aux voûtes sacrées de- ses » tem>ples des drapeaux déchirés et sanglans qu'on » a pris sur les ennemis , qu'il est dangereux que » la vanité n étouffe une partie de la reconnais^- » sance , qu'on ne mêle aicx vœu3a ^ qu'on rend )) au SeigAeur, des applaudissemens quoiii croit 2) devoir à soi-même \ et qu on ne retienne au moins » quelques gi!ain& de cet encens qu'on va brûler ïi sur ses autel9> ! &
Si Flécbier eût vécu de nos jours, il atirait pu remarquei^ ce méxisie accord si rare des taleus militaires les plus éminens et de la modestie la plus vraâe dSans un prince ^ au-dessus de Turenne par la naissance , puisque la sienne est royale , égal à Tureskne dans ce grand art de la guerre , puisqu'il n'eut que Frédéric pour rival , et que tous deux en ont (ait un art nouveau, où Us ont €& l'Europe pour disciple , et qui , après tant de triomphe», sait cultiver dans la retraite les vertus privées et les connaissances philosophiques , et
^ Le mot propre était hommipges : on rend des honi" mages , et non pas des vœux.
^ Le prince Henri de Prusse ^ présent à cette séance*
l8o COURS DE LITTÉRATURE.
porter dans la société cette aimable simplicité qui cache le héros et qui montre le grand homme.
Il y a du pathétique dans l'exposé de la mort de Turenne , comme dans celle de Montausier ;] mais ce sont à peu près les seuls endroits où en ait Fléchier, qui est d'ailleurs très-faible dans cette partie , et qui manque en général de force dans les idées et dans l'expression. Je ne rapporterai point le morceau cité dans toutes les rhétoriques , qui commence par ces mots : « N'attendez » pas , Messieurs , que j'ouvre ici une scène traj> gique, etc.» Quoiqu'il ne soit pas sans eflFet, il ne m'a jamais paru tout-à-fait aussi beau que l'ont dit quelques rhéteurs ; je ne crois pas que la figure si commune que l'on nomme prétention fût là ce qu'il y avait de mieux ; je crois que le détail des circonstances , toutes si intéressantes , et l'épanchement d'une douleur qui eût répondu à la douleur publique , eût pu produire plus d'émotion. Mais j'observerai , à propos de ce morceau , combien Fléchier est sujet au retour des mêmes figures. Il dit ailleurs dans cette même oraison funèbre : « N'attendez pas, Messieurs, que je suive » la coutume des orateurs , et que je loue M; de » Turenne comme on loue les hommes ordi- » naires. » Et dans celle du président de Lamoignon : « N'attendez pas , Messieurs , que je fasse » ici un dernier effort , etc. » Et dans celle de Montausier ; « N'attendez pas que je vous repré-
FLÉGHIER. l8l
» sente , etc. » Il répète aussi beaucoup trop fréquemment ces formules qu'il faut d'autant plus ménager , qu elles sont plus usées : je ne vous dirai pas y etc. ; je ne ni arrêterai pas à vous peindre , etc. ; que ne puis-je vous dire , etc. ; que ne rn est-il permis ^ etc. ; que ne m est-il possible? Cette monotonie accuse la faiblesse, surtout dans un petit nombre d'ouvrages du même genre.
L'oraison funèbre de Montausîer mérite d'être distinguée, comme le portrait fidèle et bien tracé d'un homme qui fut à la cour, droit, intègre et véridique. Elle a cela de remarquable, quelle parait exempte de toute exagération , et que tout ce que dit le panégyriste est confirmé par le» traditions qui nous restent, et conforme à l'opinion générale. Le style a plus de sévérité et de gravité que dans lès autres ouvrages du même auteur. Il était ami de Montausier, et il semble qu'il ait emprunté cette fois quelque chose de son caractère. Il n'est pas non plus dépourvu de. force et de précision ; en voici quelques traits : « Il )) allait porter son encens avec peine sur les autels )) de la fortune , .et revenait chargé du poids des »). pensées qu'un silence contraint avait retenues. » Après avoir parlé des services qu'il avait rendus dans les temps de la Fronde , Fléchier continue ainsi : « Quelle justice lui rendit-on? On approuva » ses services , et bientôt on les oublia. Dans ces
i8a cours de littérature
» jours ^de confusion et de trouble , où les grâces » tombaient sur ceux qui savaient à propos se » faire soupçonner ou se faire craindre, on le » négligea comme un serviteur qu'on ne pouvait » pas perdre , et Ton ne songea pas à sa fortune » parce qu'on n'avait rien à craindre de sa vertu. » C'est peindre en traitis concis et énergiques Te^rit de la cour et celui du temps ; Tacite n'aurait pas mieux dit.
A l'occasion du respect qu'inspirait l'austère piété de Montausier, il en donne une preuve digne de remarque : « L'insensé ferma devant lui ses » lèvres impies, et , retenant sous un «ileocc forcé n •ses vaines et sacrilèges pensées , se contenta de » dire en scm cœur : Il n'y a point de Dieu, » Si Montausier revenait aujourd'hui , je ne sais si son pouvoir irait jusque-là. Fléchier, huit ans auparavant , avait aussi rendu le même devoir fîii^bre il la digne épouse de cet homme Vertueu^ic , ma*^ dame de Montausi^^ la célèbre Julie d'Angennes , l'un des principaux ornemens de ce fameux bôtel de Rambouillet , qui , bien que frappé d'un juste ridicule dans ses abus , ne fut pourtant pas , dans son origine , inutile aux lettres , dont il contribuait à répandre le goût dans la société df s grands. Mademoiselle de Rambouillet fut l'objet des horomages de tout ce qu'il j avait de plus renommé pour l'esprit et b politesse. Elle fût peinte, dans les romans de mademoiselle de Scudéry, sous le
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nom àiArténice; et ce portrait eiit tant de vogue, que Flécbier ne crut pas trop rabaisser son ministère en lui donnant ce nom dans Téloge qu'il lui a consacré. Ge fut aussi pour elle que fut composée la Guirlande de Julie , bouquet poétique , où tous les beaux- esprits du temps apportèrent leurs fleurs , aujourd'hui , il est vrai , presque toutes fanées , mais qui partagèrent alors ]a France entière sur le choix et la préférence. Quand on se défierait de tous ces hommages , il faudrait pourtant croire qu'une femme qui captiva le sévère Montausier ne devait pas être d'un mérite médiocre. Elle fut gouvernante du dauphin, Monseigneur, fils aîné de Louis XFV ; et cette première éducation mérita de précéder celle qui fit ensuite tant d'honneur à son mari. C'est dans ce sujet que Flécbier fit avec succès le premier essai de ses talens pour l'oraison funèbre. Maïs on pourrait penser qu'il y avait encore en lui quelque reste du goût singulier et de la politesse affectée de l'hôtel de Rambouillet , du moins , si l'on en juge par les passages suivans : « Ce nom de Ram- » bouillet, qui renferme y e ne sais quel mélange 1» delà grandeur romaine et de la civilité fran-- » çaise. » On ne sait en eflfet ce que peut signifier ce mélange , ni ce que la grandeur romaine a de commun avec le nom de Rambouillet. « Un an- » cien disait autrefois que les hommes étaient nés » pour l'action et poar la conduite du monde
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» que les dames n'étaient nées que pour le repos » et pour la retraite. » Ce mot de dames est ici bien étrangement placé , surtout dans la bouche d'un ancien ; mais ce qui étonne davantage, c'est de retrouver ce mot quelques pages après , et toujours en faisant parler un ancien. « Son ca- » ractère était d'être bienfaisante , et , pour me » servir des termes d'un célèbre Romain , elle ne » paraissait pas tant une dame m^ortelle qu'une » divinité favorable aux malheureux. » Ceci est encore bien plus extraordinaire : il semblerait que Fléchier ait craint de se servir du mot à^ femme , quelque nécessaire qu'il fût , comme trop audessous de la dignité oratoire ou de madame de Montausier. C'est là certainement de la politesse bien mal entendue. Une dame mortelle est aussi ridicule qu'un monsieur mortel*, et pourquoi d'ailleurs faire cette injure aux femmes , de croire le nom de leur sexe trop peu noble ou trop peu respectueux? A n'en juger que par ce qu'il doit naturellement exprimer , ce nom est leur plus beau titre : il signifie la bonté, la douceur, la modestie et les grâces.
Vous trouverez dans Fléchier d'autres endroits qui prouvent que, dans sa diction scrupuleusement soignée, il ne laisse pas de pécher quelquefois par l'aflFectation , le défaut de propriété dans les termes , ou de justesse dans les idées , comme Bossuet , dans son élocution ardente et inspirée ^
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laisse passer de temps en temps quelques inexactitudes.
La pieuse duchesse d'Aiguillon avait équipé à ses frais un vaisseau pour la Chine, chargé de missionnaires : le vaisseau fit naufrage. Fléchier dit à. ce sujet: Les eaux de la mer 7i éteignirent pas Pardeur de sa charité : c'est une antithèse •puérile, fondée sur un ahus de mots.
« Telle est l'heureuse condition des justes : ils » sentent, aux approches de la mort, un redou- » blement d'ardeur et de force. Leur âme se res- » serre en elle-même , et croit voir à chaque mo- » ment les portes de l'éternité s'entrouvrir pour » elle. »
Si Fléchier avait dit : Leur âme se recueille en elle-même pour contempler l'éternité , etc. , il y aurait un juste rapport entre l'idée et l'expression, parce que la contemplation est la suite du recueillement; mais que Vâme du juste se resserre y quand elle croit voir les portes de t éternité, l'idée est absolument fausse. L'âme du juste au contraire doit s'ouvrir, se dilater, s'élancer au-devant de Téternité.
a La moindre louange qu'on puisse donner à » Turenne , c'est d'être sorti de l'ancienne et il- )) lustre maison de la Tour-d'Auvergne. )> Ce mot de louange est très-déplacé. Fléchier voulait dire le moindre lustre, le moindre titre. Ce ne peut jamais être une louange, ni grande ni petite^
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d'être sorti d'une maison plutôt que d'une antre. Le hasard peut-il être un sujet de louange? Cette inadvertance est choquante; elle parait t€»iir à rhabitude de flatter ^ d'autant plus que j'en aper* cois ailleurs un exemple du même gent>e« Il dit, en parlant des soins particuliers que Dieu prend des *rois : Ce sont ses créatures les plus nobles. Ministre de l'Evangile , où avez-vons pris cette «r-^ reur? Les rois sont les créatures les plus nobles dans l'ordre social et politique; mais, dans l'ordre moral et religieux ^ la créature la plus noble devant Dieu 9 c'est celle qui s'en rapproche le plus par sa vertu Inenfaisante. Vous ajontex qpLelles sont faites proprement à sa ressemblance et à son image. C'est ce que l'Écriture dit en propres termes de tous les hommes : pourquoi les appHqner proprement aux rois? Vous dites : « Il les conduit » par son esprit, il les fortifie par sa vertu, il les » couronne dans ses miséricordes.!) C'est enoore ce que rÉcriture dit des justes seuls , et ce qui ne peut convenir aux rois que quand ils sont justes. Voudriez-vous rendre \ esprit de Dieu comptable de tout ce qu'ont fait les princes injustes? Il est inconséquent et dangereux d'énoncer ainsi d'une manière générale et affirmative ce qm n'est vrai que dans les applications restreintes, et jnéme rares.
On s'attend bien que Fléchier n'est pas plus exempt que Bossuet de ces traits d'adulation qm
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étaient alors si fott à la mode. Il ^ut le bonheur d'avoir à louer dans Turenne un véritablement grand homme. Il était dispense de parler de ses faiblesses , si ce n'est pour dire , ce que personne Be lui aurait contesté, qu'elles avaient ^té suffisamment rachetées par ses services et ses vertus. Mais pourqum parler de \m comme s'il ne les eût jamais eues, <ses iJsnblesses? Pourquoi dire que son tœur s^était sum^é des dérégiemens que causent d^ ordinaire les passions ? Quel dérèglement plus grand que de faire la guen^ au roi pour plaire k madame de Longueviile , que de révéler le secret de l'état à une autre femme , et à une femme qui le trompait? Ymià les ^avenirs que retraoe mal-^ «drûritement l'indiscrète louange de l'orateur. Il €a rappdle d'aicitres qui ne sont pas moins fàdbeux, par cette phrase qui n'est d'ailleurs en «dUe-onème qu'une exagération vide de sens : (c 11 « eût voulu pouvoir attaquer sans nuire , se dé- 1» fendre sans offenser. )) C'est vouloir rdever la modération de son héros aux dépens de toute rai- 0O(Ei. Turenne en avait trop pour former un vœu «assi absurde que cehii d'attaquer sans nuire ,* ce qui se contredit dans les termes : c'est comme si Turenne eût dé«iré de faire la guerre aux ennefidis aans leur faire aucun mal. Et que font ces hyperboles , si ce n'est de réveiller plus vivement la Biémoire de l'embrasement dit Palatinat , exécuté à Mgret sam doute» mais enfin exécuté, et sur
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les ordres de Lotivoîs, qui en donna de senihla* bles à Catinat , mais qui n'en fut pas obéi !
Un orateur peut saisir avec empressement l'occasion de caractériser la politique et les talens d'un ministre aussi fameux que le cardinal Mazarin, et ce devrait être un des embellissemens de l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier , élève et créature de ce ministre. Mais il n'y avait pas plus d'art que de vérité à nous dire que Mazarin aidait appris à Louis XlVVart de régner et les secrets de la royauté. Il était trop public qu'il ne lui avait rien appris du tout, ni souflFert qu'on lui apprît rien. Flécbier dit de Le Tellier, dans ce même discours : « Au milieu des grandeurs bu- » maines, il en connut le néant, il se vit mortel. » N'y a-t-il pas là un peu d'emphase? Qu'un monarque tel que Louis XIV dise à sa cour qui pleure autour de son lit de mort : Pourquoi pleurrez'vous? rriavez-vous cru immortel? Cette parole est belle : elle est d'une âme tranquille , qui se prononce à elle-même son arrêt sans le craindre. Mais quoique la place de chancelier soit une grande dignité , il n'est pourtant pas très-extraordinaire qu'un chancelier se voie mortel.
Quant aux éloges de Louis XTV , comme ennemi et destructeur de l'hérésie, ils sont les mêmes dans Fléchier que dans Bossuet, quoique moins fréquens; mais Fléchier pousse les choses plus loin. Comme les Hollandais étaient héréd-
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ques, il appelle la guerre de Hollande une guerre sainte , où Dieu triomphait ai^ec le prince. L'invasion de la Hollande une guerre sainte ! Voilà de ces traits qui justifieraient la mauvaise humeur de quelques philosophes qui ont totalement réprouvé l'éloquence du panégyrique, si jamais un excès pouvait en justifier un autre.
Le père de La Rue a dit de Fléchier : « L'amour » de la politesse et de la justesse du style l'avait » saisi dès ses premières études. Il ne sortait rien )) de sa plume, de sa bouche, même en conver- » sation, qui ne fût travaillé; ses lettres et ses » naoindres billets avaient du nombre et de l'art. » Il s'était fait une habitude et presque une né- » cessité de composer toutes ses paroles, et de » les lier en cadence. » Les ouvrages de Fléchier prouvent la fidélité du témoignage que lui rend le père de La Rue. Il faut de ces hommes-là pour achever de limer et d'épurer une langue récemment perfectionnée; mais ce ne sont pas ceux qui en portent le plus haut la gloire et la puissance. Celui qui donne tant de soin et de temps à ses paroles , n'est pas pressé par ses idées ; et mettre du nombre et de l'art dans ses moindres billets , c'est être né plutôt pour la perfection des petites choses que pour la création des grandes.
Avec les ouvrages oratoires de Bossuet et de Fléchier, on met ordinairement entre les mains des jeunes étudians ceux de Mascaron , et l'on a
J^O COURS DE UTTËRATURE.
grand tort y à n^oins que le maître ne soit assex éclairé pour les avertir que si Bossuet et Fléchicr sont généralement ^ chacun dans leur genre , da bons modèles à suivre^ Mascaron, malgré la grande réputation quil eut de son vivant, n'est le plus souvent qu'un très-mauvais modèle, et .d'autant plus dangereux pour les jeunes gens, qu il a tous les défauts les plus propres à les séduire , aujourd'hui surtout où il est de mode de fait revivre , en tout genre de composition , tout ce que l'exemple et l'autorité de nos dassicpies avait condamné à une réprobation générale et durable. Ce n'est pas que l'esprit de Mascaron ne paraisse tendre naturellement à s'élever, mais non pas comme la lumière qui domine tout pour tout éclairer et tout embellir; c'est , au contraire , comme une fumée ténébreuse qui ne monte dans les airs que pour les obscurcir et se dissiper. Cette comparaison est l'emblème de la véritable et de la fausse élévation ; et celle de Mascaron est presque toujours la dernière. Il précéda de quelques années Bossuet et Fléchier, avant de se trouver en concurrence avec eux dans les mêmes sujets; et l'on voit qu'il était encore plein de tout le mauvais goût qui avait infecté si long-temps l'éloquence de la chaire et du barreau. Au lieu de ces moyens naturels qui proportionnent les paroles aux choses ; de ces détails vrais et intéressans qui peignent l'homme qu'on célèbre , et le
HASCAROfil. igi
fbttt aimer et admirer; de ces mouvemens qui entraîneat Tauditeur dans le sujet; de ces ré-*flexions (jui le ramènent à lui-même ; de ces ta* bleaux des grands événemens qui les montrent à rimaginaùon ; c'est une décomposition labo-rieuse dldées follement alambiquées, un amas d'hyperboles gigantesques qui semblent monter les unes sur les autres, une recherche bizarre de rapprochemens forcés, de spéculations fantasti* ques, de comparaisons fausses, de phrases bour*' soufflées, enfin un fatigant mélange de métaphy* sique , de mysticité et d'enflure. Tel est Mascaron dans quatre de ses oraisons funèbres , et il n'en a fait que cinq. Pour le prouver, il n'y aurait qu'à les citer de page en page ; mais un petit nombre d'exemples , pris les uns fort px^ès des autres , suffiront pour démontrer que sa manière d'écrire est précisément telle que je viens de l'exposer.
Son premier discours est consacré à la mémoire d'Anne d'Autriche : la première partie roule tout entière sur la longue stérilité de cette reine et sur \di fécondité qui la suivit. Voici un fragment de son exorde : a S'il n'y a qu'un temple où il soit » permis de lui élever un tombeau dont le marbre )) et les pierres précieuses désignent la dignité des » cendres qu'il renferme, ne serait-il pas permis » à la douleur de lui élever un autre tombeau et » un mausolée plus riche que le premier, où toutes » les vertus chrétiennes et morales, naturelles et
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» surnaturelles , infuses et acquises , tiendront lieu » de marbre et de pierres précieuses? Mais s'il » est difficile de faire un chef-d'œuvre quand on » travaille sur ces matériaux pesans et grossiers » que le soleil cuit dans le centre de la terre , ou » que la rosée forme dans le sein de la mer, à » quelle difficulté ne dois-je pas m'attendre, à » quel travail sur ces matériaux invisibles et spiî) rituels que le soleil de la grâce a formés dans le » cœur de notre auguste princesse? Encore, pour » réussir dans ce premier ouvrage , souvent il ne » faut que retrancher quelque partie superflue » avec le ciseau ; mais dans celui-ci , je suis obligé » de me comporter d'une manière bien diflFérente ; » et s'il ne me faut rien ajouter par la flatterie , » aussi faut-il que je tâche de ne rien diminuer » par la bassesse de mes pensées, etc. »
Après une longue distinction entre les créatures spirituelles qui sont stériles, et les créatures corporelles qui sont fécondes, il s'écrie : «Si j'en » demeurais là, Messieurs, quel partage donne- » riez-vous à Anne d'Autriche? la mettriez-vous » parmi le rang des anges et des substances spi- » rituelles , dans le temps de sa stérilité ; ou bien , » dans sa fécondité, lui donneriez-vous la première » place parmi ces dames ^ illustres, et ces héroïnes » qui se sont signalées par la production de leurs
^ Encore les dames î
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1) enfans?... Le ciél n'a pas voulu que cette ques- » tion fût indécise : sa stérilité a fait voir que nous )> devions la regarder comme un ange dont nous » admirons la beauté et aimons la protection, » quelque stérile qu'elle puisse être. »
Il continue : « Il n y eut pas de bouche qu'elle » n'ouvrît pour rendre le ciel exorable à ses vœux : » le pèlerinages, les aumônes, les pénitences, les » libéralités frappaient incessamment les oreilles » de Dieu. Mais je puis dire qu il en était de toutes » ces voix diflFérentes, comme de la voix du ciel , » qui est le tonnerre : il n'y a qu'un coup, mais » ce coup est redoublé par quantité d'échos qui se }> multiplient dans les airs. Dans ces prières par » lesquelles la terre voulut forcer le ciel , il n'y avait » qu'une voix, qui était celle de cette grande D princesse. Les soupirs des âmes saintes étaient » joints à ses soupirs , leurs larmes répondaient h » ses larmes, leurs désirs étaient les échos des » siens ; elle était l'œil de ceux qui pleuraient , et M le cœur de ceux qui soujbaitaient cette auguste » naissance.»
Voulez- vous des antithèses, en voici des plus belles sur la journée de Rocroy : « On demande si » ce jour fut le dernier miracle de la vie du père , )) ou le premier du règne du fils ; si ce fut la suite )) du branle que le roi mort avait donné au bon- » heur de la France, ou le mouvement que le roi » vivant avait commencé d'imorimer à cette mo*