‹ Lycée (volume 3)Chapitre 28 sur 32 · ROMANS · texte numérisé non relu

ROMANS

noitts ancien». On était flatté de se voir encadré dans cette galerie. Mademoiselle de Rambouillet j parut sous le nom d^Arténice , qu'elle conserva toujours, jusque dans l'oraison funèbre que Ion fit en sou honneur; et la modestie des solitaires de Port-Koyal ne put résister à la petite vanité de ee voir désignés avec éloge dans ces productions mensongères, que d'ailleurs leur goût rejetait, et que i^éprouvait le rigorisme janséniste. On fit venir au Désert ces livres que l'on traitait de poison, quoiqu'en vérité il n'y eût d'autre poison que l'ennui ; et il est sûr au moins que l'amour-propre était assez puissant pour mêler un peu de son miel h ce qu'ils appdaient du venin. /

Le chef-d'œuvre de ces sortes de romans (si l'on peut se servir de ce terme dans un si mauvais genre ) est sans contredit Cléopâtre , mal^é son énorme longueur, ses conversations éternelles, et ses descriptions, qu'il faut sauter à pieds joints ; la complication de vingt différentes intrigues qui n'ont entre elles aucun rapport sensible, et qui échappent à la plus forte mémoire; ses grands coups d'épée qui ne font jamais peur , et que madame de Sévigne ne baissait pas; ses résurrections qui font rire , et ses princesses qui& ne font pas pleurer. Avec tous ces dé£aiuts, que Ton retrouve dans Cassandre et dans Pharoh mond, La OJprenède a de l'imagination : ses héros ont le front élevé ; il oflfre des caractêtrcs

fièrement dessinés , et celui d' Artaban a fait une . espèce de fortune, car il a passé en proverbe. Il . est vrai que ce proverbe même prouve le ridicule • de l'exagération; mais enfin les ouvrages de cet auteur respirent ITiéroîsme , quoique le plus souvent ce soit un héroïsme outré; et il peut y avoir à profiter pour ceux qui s'exercent dans la tragédie, pourvu que l'on se garantisse de l'excès où tombe Crébillon, qui, passionné pour la lecture de ces sortes de livres , transporta dans ses pièces le goût et le style romanesque.

11 y a long-temps que l'on a pris le parti de rire des héroïnes de tous ces romans, pour qui la déclaration la plus respectueuse est un outrage si grand , qu'il ne se pardonne qu'après des années d'expiation. Mais rien n'approche en ce genre d'un Polexandre, du sieur de Gomberville y en cinq gros volumes ou billots de mille à douze cents pages chacun , qui sont d'un excès de folie si curieux, qu'il donne le courage de les lire, à la vérité un peu légèrement. La princesse , héroïne de ce terrible ouvrage, est une certaine Alcidiane, qui est bien la plus extraordinaire créature que l'on ait jamais imaginée. Elle est aimée de tous les monarques du monde , et il lui vient des ambassadeurs de tous les coins de l'univers pour la demander en mariage. Ceux qui ne peuvent pas y prétendre se contentent de se déclarer ses che» vahers à cinq ou six cents lieues d'elle, rompent

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des lances en son honneur , et s'abstiennent de regarder aucune femme au monde , après avoir vu le portrait d'Alcidiane. Il semble d'abord que cette espèce d'hommage ne doive pas tirer beaucoup à conséquence , et il faut avoir de l'humeur pour s'en formaliser. Cependant la princesse en est très- offensée; elle trouve très -mauvais que le îgrand kan des Tartares, et le roi de Cachemire, jet les sultans des Indes, aient la hardiesse d'être amoureux d'elle, quoique d'un peu loin. Enfin aimer Alcidiane , même à mille lieues , est un crime digne de mort , excepté pour Polexandre , le héros du roman, à qui seule elle a permis de l'aimer , parce qu'après tout il faut bien faire grâce à quelqu'un. En qualité de son chevalier , elle le dépêche dans toutes les cours pour châtier les însolens qui osent se déclarer ses soupîrans sans sa permission. Polexandre fait ainsi le tour du monde, défiant tout ce qu'il rencontre; et quand il a tué l'un, blessé l'autre, détrôné celui-ci, fait celui-là prisonnier , et tiré parole de tous qu'ils n'oseront plus se dire amoureux d'Alcidiane, il revient auprès de sa belle, qui daigne l'honorer d'un regard, mais qui ne peut encore s'accoutumer que long-temps après à l'idée d'épouser un homme , après en avoir tant fait tuer. Lui-même ne le conçoit pas plus qu*elle; et lorsque enfin il est mané , il a toutes les peines du jnonde à se persuader qu un mortel puisse être l'époux d'Al-

cîdîane , et que cet époux , ce soit lui. jla tête lui tourne lorsqu'il faut monter à Tappattement de sa femme : il faut que deux écuyers le soutiennent dans l'escalier; il est près de tomber à chaque marche , et le roman est fini , que Ton n'est pas eûcore bien assuré de sa vie.

Nous avons été imitateurs en tout, il faut; l'avouer, dans nos défauts, comme dans nos!!

beautés. C'est à l'imagination ardente et déréglée des peuples du Midi et de l'Orient, qui ont été lettrés avant nous , que nous empruntâmes ce caractère si follement outré qui régna d'abord dans nos grands romans. Nous imitions les Espagnols , qui avaient imité les Arabes : c'est dans les écrits de ces derniers qu'on retrouve originairement ces princes amoureux d'un portrait dont l'original est au bout du monde , et quelquefois même n'existe pas, comme on le voit par l'aventure d'un prince qui, dans les Mille et un Jours y court le monde pour chercher l'objet d'une passion qu'a fait naître la vue d'un portrait, et qui, au bout de je ne sais combien d'années , apprend d'un sage que la princesse dont il est épris était une des maîtresses de Salomon. La galanterie enthousiaste des Castillans et des Arabes , ces passions exaltées , ces paladins invincibles qui disposent de la destinée des rois et des empires, toutes ces idées hors de nature et de vraisemblance, donainèrent dans notre littérature, en même temps

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que la puissance espagnole donnait le ton dans l'Europe, et nous faisait adopter ses habiHemens, ses fêtes et ses tournois ; et c'est ainsi que Fhistoire dut goût est liée partout à celle des mœurs. Il faut dire plus : il en était de ces inventions extravagîïntes comme de toutes les erreurs qui sont origmairement fondées sur un peu de vérité. La pafssion de Tamour avait eu effectivement chez les Impies asiatiques et méridionaux un degré d*en- Aotisiasme que la chevalerie des nations occidentel^ avait imité sans l'égaler, et que l'imagination ambitieuse de nos romanciers se piqna de surpasser, dussent-ils aller jusqu'à la folie complète. A l'égard des héros , ce qu'avaient fait Duguesclin en Espagne y et Warwick en Angleterre, qui tous deux avaient renversé et relevé des trônes , dans lin temps où les rois, n'ayant point de grandes armées à leur ^Ide ,m de grands trains d'artillerie, dépendaient plus de l'ascendant d'un homme et des coups de la fortune : ces hommes fameux semblaient donner quelque fondement à la supposition de ces aventuriers que nos romans représentaient faisant et défaisant des rois, mais avec des circonstances trop dénuées de toute apparence de raison.

L'esprit de la cour de Louis XIV, pendant la jeunesse de ce prince, qui lui-même avait alors la tête un peu romanesque, favorisa d'abord ce goût pour les fictions outrées; et les rôles qua*

valent joués les femmes dans nos guerres civiles, l'influence toute-puissante qu elles y avaient portée , accoutumaient les romanciers à faire valoir cet empire d'un sexe qui commande partout où il n'est pas esclave. On passait la mesure sans doute; c'est toujours par là que l'on commence : de bons esprits ramènent à la nature. Le ridicule fit passer de mode tous ces fatras héroïques dont l'Espagne nous avait inondés. Nous avions payé long -temps le tribut de l'imitation aux écrivains de cette contrée : ils étaient devenus nos maîtres, comme les Italiens l'avaient été lorsque nous composions nos historiettes sur leurs Nouvelles , et que nos poésies galantes , à quelques morceaux près , respiraient l'afiectation de Pétrarque, sans avoir son harmonie et son élégance. Enfin, Boileau et Racine nous apprirent à n'imiter que la nature et les anciens, et à sentir que l'amour était mieux peint dans vingt vers du quatrième livre de V Enéide , que dans les romans de l'Europe moderne.

Le premier qui offrit des aventures raisonnables, écrites avec intérêt et élégance, fut celui de Zaîde, et ce fut l'ouvrage d'une femme. D était juste que l'on dût ce premier modèle au tact naturel et prompt qui distingue les femmes dont l'esprit a été cultivé. Rien n'est plus attachant ni plus original que la situation de Gonzalve et de Zaide s'aimant tous les deux dans un

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désert , ignorant la langue Tun de lautre , et craignant tous les deux de s'être vus trop tard« Les inddens que cette âtuation fiiit naître sont une peinture heureuse et vraie des mouvement' de la passion. Quoique le reste de l'ouvrage ne soit pas tout-à-fait aussi intéressant que le commencement, quoique le caractère d'Alphonse, jaloux d'un homme mort , au point de se brouiller avec sa maîtresse , soit peut-être trop bizarre , cependant la marche de ce roman est soutenue jusqu'au bout , et on le lira toujours avec plaisir. La Princesse de Clèves est une autre production de madame de La Fayette , encore plus aimable et plus touchante. Jamais l'amour, combattu par le devoir, n'a été peint avec plus de délicatesse : il n'a été donné qu'à une autre femme de peindre , un siècle après, avec un succès égal, l'amour luttant contre les obstacles et la vertu. Le Comte de CommingeSy de madame de Tencin , peut être re» gardé comme le pendant de la Princesse de Clèi^eSè Passer de madame de La Fayette à Scarron , et de Zaïde au Roman comique y c'est aller delà bonne compagnie à la taverne. Mais les honnêtes gens ne sont pas sans indulgence pour la gaieté : c'est une si bonne chose. Il y en a dans ce livre, et même de la bonne. Le caractère de La Rancune est piquant , vrai et bien tracé ; et plusieurs ehapitres, entre autres celui des bottes, sont traités fort plaisanmaent. Le style a du naturel et vm. 25

389', COURS DK uttArattike.

da la verre : il est thème aisen pur, et lieaacoi^ plus que celui de tDos les antres écrits du m&ne Vitenir, H Jkut paaaeé presque toutes les IfouveUei <{u'il a tirées des. EspagDoU, ou qu'il composa daos lew- ^ût. Tùme coït foi» nûeuz Ragotio que toutes ces (odeurs ^ontoureuses et ces &oide« intrigues. Bagdtîn ^ de la farce, mais il fait rire. Le Virgilt? thtveStp est d'un genre àia turlujHnadif i^ppottable au bout de deux pages. Jodelet e( D. Japhet sont deux pièces dégoûtantes, iod^ gael de la pc^ne française. Le Roman ooiiùquê Taut infiniment mieux : c'est, {i propreDient parler, tout ce qiû r^te de Scarron ; et voilk aussi ee qui nous reste de meilleur des romans 4u dernier àèclâ; caf GU Blasât du taôtre; et mademcàseUe de La F(hx», auteur de Xffistoire secrète 4« Bourgogne, et madame d'ÀuInoy»

anteur âUfippQtj'te , <;omte de Douais ( roquR on il y a pourtant de l'imagiDation ), ne sont que des imitatrices de madame de La Fayette , fort infêrieures à leur modèle pour l'art d'inventer et «d'écrire.

SECTION II

Ld.HUaryaLlleQX de la féerie , les -^e/^ des Per- 9U1S, les gines des Arabes, le pouvoir des génies* I tfdïsmans, toutes ces fictions de la tbéolo-:

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