SÉGRAIS
exprimer en vers une bergère qui jette une pomme à son amant y ce qui en effet n'était pas aisé. Il a développé aussi l'idée de Virgile, qui dit seulement : EUe s* enfuit , et veut quon la voie. Se» grais ajoute : Et qu^on coure après elle. Cet hémistiche n'est pas très-harmonieux ; et quoiqu'il ait de la vérité, il me semble que la réticence de Virgile n'en a pas moins , et a plus de finesse. Elle veut qiHon la voie en dit assez pour l'amour.
Amjnte, tu me fuis, e eu me fuis, volage,
Comme le faon peureux de la biche sauvage ,
Oui va cherchant sa mère aux rochers écartés ,
Y craint du doux zéphyr les trembles agités :
Le moindre oiseau Tétonne : il a peur de son ombre ;
11 a peur de lui-même et de la forêt sombre.
Ces vers sont parfaits, et surtout le dernier, dont l'expression simple et vraie tient surtout à l'épithète de sombre , placée à la fin du vers.
Ces endroits et plusieurs autres prouvent que Ségrais n'était pas un poëte bucolique à mépriser. Il faut songer qu'il écrivait avant les maîtres de la poésie fi^ançaise, et n'ayant encore d'autres modèles que Malherbe et Racan. C'est ce qui rend excusables les fautes de sa versification , souvent lâche et traînante, et qui n'est pas même exempte de ces constructions forcées, de ces latinismes, enfin de ces restes de la rouille gothique , qui ne disparut entièrement que dans les vers de Des-
•Jf4 COURS DE LITTÉRATURE.
préaux. On lui a reproché tout récemment cTa-» voir loué Ségrais dans VArt poétique , au préjudice de madame DeslKmlîères , dont il ne parle i pas. Ce reproche est mal fondé de toute manière. D abord , Boileau n'a point nommé Ségrais comme un modèle , comme un classique , puisqu'à Târ* ticle de TÉglogue et de l'Idylle , il n*en fait aucude mention et ne propose à imiter que Théoerite et Virgile. C'est à la fin de son poëme , lorsqu^îl exhorte les poètes de diflFérens genres à célébrer le nom de Louis XIV, c'est alors qu'il dit seulement :
Que Ségrais dans Téglogue en charme les forét$.
Et que pouvait-il citer de mieux dans ce genre ? Ce ne pouvait être madame Deshoulières , dont les Idjiles ne parurent que long-temps après; et d'ailleurs Ségrais a plus de talent poétique que madame Deshouliëres , quoique celle^i , qui écrivait trente ans plus tard , ait un6 diction plus pure. Ses vers sont aisés , mais extrêmement prosaïques. Ce qui prouve un peu ce défisiut dans ses Idjlles , c'est qu'elles sont en vers mâés ; et SI l'on a retenu quelques endroits de ses pièces > quand il n'j a plus guère que les gens de lettres qui connaissent Ségrais , c'e^ que la poésie purement bucolique est passée de mode, et que les Idylles de Deshouliëres ne sont que ded moralités adressées aux fleurs, aux ruisseaux ^ aux
Ur*. DESHDUUEilES. ^t)
moutons , dans lescjudles il y en a quelqu^^unes exprimées d'une manière à la fois ingénieuse et naturelle. Elle a^ait plus d'esprit que de talent ,. et plus d agrément que de naïveté , quoique Gresset Tait appelée assez improprement la nmçe Des* koulières. Cest Tesprit qui domine dans ses productions 9 qui sont en général Êiibles et monotones : et je ne parle que des meilleures , de ses Idjlles et de ses Stances morales ,• car il y a long-temps qu'on ne lit plus la longue correspondance de ses chats et de ses chiens , qui rem* plit un tiers de ses œuvres ; ni ses Ballades , ni ses Epîtres , ni ses Chansons , ni ses Odes. Ses Idjlles même ont uii plan trop uniforme. S'adresse-t-elle aux moutons , aux oiseaux , aux fleurs , aux ruisseaux, c'est toujours pour envier leur bonheur, et comparer leur sort au nôtre. Nour seulement cette espèce de rapprochement trop répété devient un lieu commun , mais même il manque quelquefois de vérité. Est-ce la peine de dire aux fleurs •
JoncpiillM, tubéreiiMs, Vous TÎvei peu de jours , mais vous viyea beureuses : Les médisons ni les jaloux Ne gênent point rînnoeeote tendresse Qiue le printemps fait naStre entre 2éphire et vous.
On ne sait pas trop comment les fleurs vivent heureuses ^ noais on sait trop que la médisance et la jalousie ne les gênent point. La poésie, qui
n6 GOUBS DE UtTÉRATUBE.
anime tout, peut parler métaphoriquement des amours de Zéphire et des Fleurs ; la Fable , qui donne un langage à tous les êtres , peut faire parler une rose. Mais je doute qu'une idylle morale, la plus modeste de toutes les poésies , puisse être entièrement fondée sur le parallèle abusif du sort des fleurs et du nôtre; je doute qu'on puisse leur dire :
Jamais trop de délicatesse Ne mêle d'amertume à vos plus doux plaisirs.
Que pour d'autres que tous il pousse des soupirs,
Que loin de vous il folâtre sans cesse , Vous ne ressentez pas la mortelle tristesse
Qui dévore les tendres cœurs ,
Lorsque , plein d'une ardeur extrême ,
On voit Fingrat objet qu'on aime Manquer d'empressement , ou s'engager ailleurs.
Indépendamment de la faiblesse devce style , il y a même ici une sorte d'inconséquence. Si Ton suppose que les fleurs puissent être amoureuses , pourquoi , dans cette fiction donnée , ne seraientelles pas jalouses ? Une fable allégorique où Ton représenterait la Rose se plaignant de l'inconstance de Zéphire, manquerait-elle de vraisemblance? Enfin, pourquoi employer une trentaine de vers à entretenir les fleuvs de la nécessité de mourir, attachée à la condition humaine ?
Plus heureuses que nous, tous mourez pour renaître. Tristes réflexions » inutiles souhaits !
H**. DBSHOULliRES. rjrj
Quand une fois nous cessons d'être.
Aimables fleurs , c*est pour jamais..
Ces quatre vers suffisaient de reste. Pourq[uoi ajouter :
Uu redoutable instant nous détruit sans réserve t On ne voit an delà ^*nn obscur avenir :
A peine de nos noms un léger sonvenir
Parmi les hommes se cousenre.
Nous entrons pour toujours dans un profond repos ,
D'où nous a tirés la nature ; Dans cette afireuse nuit qui confond Us héros
jivee le Idche et le parjure ^ Et dont les fiers Destins, par de cruelles lois ,
Ne laissent sortir ^*une fois.
Qu importe aux fleurs que le lâche soit confondu avec le héros? On ne voit pas même Tàpropos de ces lieux communs si usés, et qu'on peut adresser à tout autre objet qu'aux jonquilles.
Mais hélas! pour vouloir revivre»
La vie est-elle un bien si doux ?
Quand nous Taimons tant , songeons-nous De combien de chagrins sa perte nous délivre? Elle n*est qu'un amas de craintes, de douleurs. De travaux, de soins et de peines.
Pour qui connaît les misères humaines , Mourir n est pas le plus grand des malheurs.
Cependant, agréables fleurs , Par des liens honteux attachés à la vie , Elle fait seule tous nos soins , Et nous ne vous portons envie Que par où nous devons vous envier le moins.
On n'aperçoit ni le but ni le mérite de ces ré«
flexions si commuoeft, en vers si flascpies et si rampans. II n j a de I)Oii dans cette idylle que le
Que votre éclat est peu durable, ChamiaQtas Heurt» hvoMim de aot jarAmt Souvent un jour conpsettce ei fiait niai dettint ,
Et lé soirt 1<( fkm favwaliKo Ne vous laisse briUer ^/m àmat «m trois màJâBê».
L'idylle du fiiisseau , quoiqu'un peu plus soutenue par la diction , n^est pas moins défedtûeuse dans le chois et le rapport des idées.
Vous vous abandonnez sans remords, sans terreur,, PcinU de loi parm vous ne la rend criminelle.
Point de loi ne la rend n est nullement français. Mais d^ailleurs je ne comprends pas qii on dise à un ruisseau qu^ h*a ni remords ni terreur.
La vieillesse chez vous n^a rien ^i fasse Iiorreur*
Qu est-ce que Id vi^iUes^e d'un rui^S(^u ?
Mille et iniU« poissons dam volve sein nourris Ne vous attirent point 4f cbagrvu^ de mprit.
Vraiment, je le crois bien. Ces vers, dont il est assez difficile de deviner Tapplication, portqnt-ils sur le contraste implicite de la maternité , qui , wet le tempi, détruit dans les femmef la beauté
qu'elle a d'abord rendue plus intéressante? Mais ce contraste n'est-il pas excessivement forcé ?
T Avec tant de bonheur, d'où vient votre murmure P
Passons le horûieur des ruisseaux , que je n'entends pas plus que celui des fleurs : n'est-ce pas trop jouer sur le mot de murmure? (je mot , pris dans le sens moral , peutril s'appliquer à un ruisseau ? Toutes les idées de la poésie pastorale doivent être simples et naturelles , et l'on ne trouvera dans les anciens qui s'y sont exercés aucun exemple de cette recherche.
De tant de paêsions que nourrit notre cœur ,
Apprenez qu'il n*en est pas une Qui ne traîne après soi le trouble et la douleur.
Pourquoi faut-il qu'un ruisseau apprenne cela ? Sont-ce les passions que nourrit notre cœur que l'auteur oppose aux poissons nourris dans les eaux? En ce cas, l'opposition des poissons aux passions ne vaut pas mieux que celle des poissons aux enfans. L'imagination se prête davantage à la comparaison qui suit :
11 n est point parmi vous de ruisseaux ipfidéles.
Lorsque les ordres absolus De rÉtre indépendant qui gouverne le monde Font qu'un autre ruisseau se mile avec votre onde, Quand vous êtes imb, vous ne vous quittez plus. A ce f«e vous taoIcz jtmait il ae t'oppose ;
8o COURS DE UTTÉRATURE»
Dans votre sebi il cherclie à 8*abimer:
Vous et lui , jusques à la mer , Vous n*étes quune même chose*
Ces vers sont trop peu dififêrens de la prose, mais il y a de Vintérêt dans la pensée. En voici une autre qui est ingénieuse et agréable.
Ruisseau, ce n*est plus que chez vous
Qu'on trouve encor de la franchise.
On y voit la laideur ou la beauté qu'en nous
La bizarre nature a mise.
Aucun défaut ne s*y déguise :
Aux rois comme aux bergers vous les .reprochez tous.
Ce dernier vers est très-joli , et la fin de la pièce se rapporte très-bien au commencement. L'auteur a dit:
Ruisseau , nous paraissons avoir un même sort : D*un cours précipité nous allons Fun et Tautre , <
Vous à la mer, nous à la mort.
Elle dit en finissant :
Courez, ruisseaux, courez, fuyez-nous, reportez Vos ondes dans le sein des mers dont vous sortez , Tandis que , pour remplir la dure destinée
Où nous sonmies assujettis.
Nous irons reporter la vie infortunée ,
Que le hasard nous a donnée.
Dans le sein du néant dont nous sommes sortis.
Cette connexion d'idées relatives devrait se faire sentir dans toute la pièce , puisqu'elle en est le fondement. C'est un des avantages de l'idylle des
H"*. DESH0ULtÈBÉ5. 8l
Oiseaux et de celle des Moutons , les deux meilleures de l'auteur. Celle-ci a plus de douceur et de grâce ; l'autre a peut-être un peu plus de poésie.
L*air n est plus obscurci par des brouillards épais ; Les prés fout éclater les couleurs les plus yi^es ,
Et dans leurs humides palais L'hiver ne retient plus les Naïades captives; Les bergers , accordant leur musette à leur voix , D*un piled léger foulent Fherbe naissante ;
Mille et mille oiseaux à la fois ,
Banimant leur voix languissante « Réveillent les échos endormis dans ces bois ; Où brillaient les glaçons on voit naitre des roses. Quel dieu chasse Thcnreur qui régnait dans ces lieux? Quel dieu les embellit? Le plus petit des dieux
Fait seul tant de métamorphoses !
U fournit au printemps tout ce qu il a d*appas.
Si TAmour ne s*en mêlait paS,
On verrait périr toutes choses.
U est Tâme de Funivers :
Gomme il triomphe des hivers Qui désolent nos champs par une rude guerre « D*un cœur indifférent il bannit les froideurs..
L'indifférence est pour les cœurs
Ce que l'hiver est pour la terre.
Cette description du printemps est ce que madame Deshoulières a écrit de plus poétique, et la poésie n'a que le degré de force qui convient à l'idylle. Les réflexions sont analogues au genre , et le reste de la pièce est du même ton. Celle des Moutons est encore supérieure , puisqu'elle a un charme qui l'a gravée dans la mémoire des amateurs. C'est là son plus grand éloge ^ et il me dis* vili« 6
83 COURS DB UTtitJLTUKE.
pense d'en dire davantage. Il faut joindre k ce» deuK jolies idylles celle de t Hiver , qui , sans les valoir ^ est pourtant au nombre des bonnes pièces de l'auteur. Maïs celles du Tombeau et de la iîolitudcy qiîi ne sont <|ue des moralités vagues , ne peuvent leur être coiliparées ni pour les pensées ni pour le style. On peut les joindre aux Fleurs et au Ruisseau. Ainsi de sept idylles qui nous restent de madame Desboidières , il y en a trois qui sont des titres pour sa mémoire. Il me semble qu'on peut y ajouter une églogue qu'on est surpris de ne pas trouver dans le choix qu'ont fait des poésies de Deshoulières les éditeurs des Annales poétiques.
La terre fatiguée, impuissante, initlile.
Préparait à ThiveV un triomphe facile.
Le soleil sans éclat , précipitant son cours ,
Rendait déjà les nuits ])1ub longues que les jours;
Quand la bergère Iris, de mille appas ornée,
Et, malgré- tant d*app&s, amante infortunée,
Regardant les buissons à demi dépouillés :
Yous que mes pleurs, dit-elle, ont tant de fois mouillés,
De Fautomne en courroux ressentez les outrages.
Tonabez, feuilles, tombez, vous dont les noirs ômbragM-
Des plaisirs de Tjrcb faisaient ]a sûreté ,
Et pajez le chagrin que tous m*ayez coûté.
Lieux toujours opposés au bonheur de ma vie ,
€*cst ici qu'à Tamour je me suis asservie.
Ici j'ai vu Tingrat qui me tient sous ses lois :
Ici j'ai soupiré pour la première fois.
Mais, tandis que pour lui je craignais mes faiblesses y
Il appelait son chien, Faccablait de caresses.
Du dbésordre où j'éteb , loin de te prévaloir ,
M"". DESHOLLIÈRES. 83
Le cruel ne vit rien, ou ne voulut rien Toir. . 11 loua mes moutons, mon habit, ma houlette; ? Il m'offrit de chanter un air sur sa musette.
Il \oulut m'enseigner quelle herbe va paissant.
Pour reprendre sa force, un troupeau languissant;
Ce que fait le soleil des brouillards qu*il attire. ' N'avait-il rien , hélas l de plus doux à me dire?
Ces vers ont, si je ne me trompe, tous les caractères du style bucolique, la naïveté des sentimens , la douceur de la diction , et le choix des détails analogues. La suite y répond , malgré quelques fautes ; et de cette églogue , des trois idylles que j'ai préférées aux autres, et des vers adressés à ses enfans , Dans ces prés fleuris , je composerais la couronne poétique et pastorale de madame Deshôulières.
Dans ses autres poésies , on peut distinguer les vers k M. Gaae pour sa fête , On dit que je ne suis pas bête : le rondeau qui commence par ces mots , Entre deux draps ,* et quelques--unes de ses stances morales , celles-ci , par exemple :
J^s plaisirs sont amers d'abord qu'on en abuse.
Il est bon de jouer un peu ; Mais H faut seulement que le jeu nous amuse.
Un joueur, d'un commun aveu,
N'a rien d'humain que l'apparence ; Et d'ailleurs il n*esl pas si facile qu'on pense D'être fort honnête homme et de jouer çros jeu. Le désir de gagner, qui nuit et jour occupe.
Est un dangereux aiguillon.
Souvent, quoique l'esprit, quoiqiie |e cœur soit bon^
84 COURS DE LITTBRATTJIŒ.
On commence par être dupe, On finit par être fripon.
Quel poison pour Tesprît sont les fausses louanges! Heureux qui ne croit point à de flatteurs discours! Penser trop bien de soi fait tomber tous les jours
En des égaremens étranges.
L*amour-propre est, hélas 1 le plus sot des amours : Cependant des erreurs elle est la plus commune , Quelque puissant qu*on soit, en ricbesse, en crédit. Quelque mauvais succès qu*ait tout ce qu'on écrit «
Nul n*est content de sa fortune ,
Ni mécontent de son esprit.
Les deux derniers vers de chacune de ces stances ont ce mérite d'une vérité frappante , exprimée avec une précision ingénieuse , qui fait les proverbes des hommes instruits.
On a reproché avec raison à Fontenelle d'avoir dans ses églogues trop peu de cette simplicité qui sied aux amours champêtres , et de cette élégance que le talent poétique sait unir à la simplicité. On voudrait qu'il mît à mieux &ire ses vers tout le soin qu'il emploie à donner de l'esprit à ses bergers ; qu'il songeât plus à flatter l'oreille par des sons gracieux, et moins à nous éblouir de la finesse de ses pensées. Ses bergers en savent trop en amour , et il en sait trop peu en poésie. On est également blessé , et du prosaïsme de ses vers , et du raffinement de ses idées.
Moi qui fus tonjoun rigoureuse»
Je ne Tétais preicpie pins çpie par art^
foNtenelle. d5
Qu*afiQ de redoubler soq ardeur amoureuse.
Puiscju'il m*a dû quitter, ciel l que je sub heureuse
Qu'il ne m*ait pas quittée un peu plut tarât Encore quelques soins , il n'était plus possible
Que mon coeur ne se rendit pas.
J'en eiisse été touchée, et maintenant, hélas l Ce cœur regretterait d'avoir été sensible.
J'éprouverais mille, chagrins jaloux.
Quel péril j'ai couru ! cependant, abusée,
Par des commencement trop doux, Je ne soupçonnais pas qaejjrfutse expotée.
Je tremble encore en songeant aujourd'hui Que j'ai pensé dire à Mirtile La chanson que je fis pour lui , Quoiqu'à faire des vers je ne sois pas habile. La crainte que j'avais qu'elle ne fut pas bien , etc.
Sont-ce là des vers ou de la prose rimée ? C'est le cas de se rappeler la plaisanterie de Voltaire , à qui Fontenelle reprochait d'avoir mis trop de poésie dans son OEdipe : Cela se peut bien , et pour m'en corriger^ Je vais relire vos pastorales.
De la voix de Daphné que le doux ton me touche t Je ne peux plus souffrir iet hôtet de ces boit. On seut aller au cceur ce qui tort de ta bouche. O dieux I et j'entendrais , J'aime , de cette voix !
On ne peut guère parler de tendresse en plus mauvais vers. Un hémistiche aussi dur que le doux son me touche j pour exprimer la douceur de la voix ! cette étrange expression , ce qui sort de sa bouche y pour dire ses paroles! cette chute si plate à la fin du vers passionné > de cette voix !
8â; COURS n£ LITTÉSÀTUKE.
les hôtes de ces bois , (jiiand il faut spécifier le chant des oiseaux ! Que de Êiutes en q[uatre vers !
JTaimais , et j*ai parlé. Mes hommages , mes soins Paraissent plaire assez : moi-même je plais moins. Elle n*aime de moi ^e cette ardeur parfaite Qu à ^elque autre en secret peut-être elle souhaite- Qu*ai-je dit? quel soupçon l puisse-t-il Toffenser ! Mais de mon âme au moins tâclions à le chasser. Enfin de ses mépris je ne viens point me plaindre; Mais , hélas ! pour son cœur elle n*a rien à crùndre. Sa tranquille bonté regarde sans danger Un trouble qu'elle cause et ne peut partager. On fléchit les rigueurs , on désarme; la haine ; Mab comment surmonter la douceur inhumaine?
Tout cela n est-il pas beaucoup trop subtil pour des amans de village? Adraste veut convaincre Hjlas que CHimène aime ligdamis.
Nous étions, Fautre jour, sous Forme de Silène, Une assez grosse troupe où se trouva Glimène. On loua Ligdamis , chacun en dit du bien :
Prends bien garde , berger, seule elle n en dit rien. Dès que de tel discours on eutfaii V ouverture. Elle se détourna, rajustant sa coiffure.
Où je ne voyais rien qui/ut à nyusier.
Et feignit cependant de ne pas écouter.
Une soubrette de comédie ne penserait pais plus finement , et s'exprimerait en vers plus scngnés. Hjlas répond, Je me rends; et Adraste reprend avec ironie :
Je remporte une grande victoire î Une belle et sensible, et tu veux bien le croire.
Ce langage est plutôt d'un petît^maître que d'un berger : les vrais bergers ne parlent pas si légèrement des belles. Il çst vrai qtie les bergères de Fontenelle sont quelquefoi3 un peu coquettes, et il faut bien quelles le soient, puisque leurs amans sont si babiles. Florise donne à Silvie des leçons de la coquetterie la plus savante :
J évite de n^avoir qtt*«iM même oondiùte :
Mes favçui^ pour Thamive ont un air inégal ; Je le prends à danser deux ou trois fois de suite , Mais, après je prends son riTal*
De ces défauts, qui dominent trop dans les églogues de Fontenelle , il ne s'ensuit pas qu elles ne méritent aucune estime. Plusieurs se lisent avec plaisir, particulièrement la première, la neuvième et la dixiéngie. Bans les autres, il a une délicatesse spirituelle qui peut plaire, pourvu qu'on oublie que la scène est au village, et qu'on fasse souvent grâce à la versification. Mais dans les trois que je cite, il nous ramène de temps en temps à un ton plus vrai , et saisit dans l'amour des nuances qui ne s'éloignent point des couleurs locales. Alcandre, dont la. maitire63e est abse^te pendant qu'on célèbre une fête au bameau, s'eir prime ainsi , seul et à l'écart.
Quels jours 1 quelle tristesse! et Ton pense à des fêtes ! On danse en ce hameau l Que je me tiens heureux D'dtre ici solitairo éloigné de ces jmix I
88 COUES DE LITTÉRATURB.
Et qu'jr ferab-je? Quoi ! je pourrais voir Doride f De louanges toujours et de douceurs avide, £t Madonte , qui croit qu*Iris ne la vaut pas, Et Stelle, qui jamais n*a loué ses appas, Y briller en sa place, j triompher de joie l Goûtez bien le bonbeur que le sort vous envoie , Bergères , jouissez de mille vœux offerts :
Dans Tabsence d'Iris les momens vous sont cbers. Qu'elle eût orné ces jeux! que iTjreux tournés sur ellel Et qu'on m'eût rendu fier en la trouvant si belle l Elle eût mis cet habit qu'elle-même a filé.
Chef-d'œuvre de ses doigts qu'on n'a jïoint égalé. Souvent , à cet ouvrage un peu trop attachée , Il semblait de mon chant qu'elle fût moins touchée. Il est vrai cependant que, pour mieux m'écouler, La belle quelquefois voulait bien le quitter. Elle aurait mis en nœuds sa longue chevelure ; La jonquille à ces nœuds eût servi de parure. Elle est jaune. Iris brune : et sans doute l'emploi De cueillir cette fleur ne regardait que moi. Peut-être dans ces jeux elle eût bien voulu prendre Le moment d'un regard mystérieux et tendre Qu'avec un air timide elle m'eût adressé; Et de tous mes tourmens j'étais récompensé.
Peut-être qu'à l'écart , si je l'eusse trouvée , D'une troupe jalouse un peu moins observée , Elle m'eût en fuyant dit quelques mots tout bas Avec sa douce voix et son doux embarras , etc.
Ces deux derniers vers sont d'une ingénuité amoureuse , et tout ce morceau respire la tendresse pastorale. Mais cette églogue , qui ne contient que les plaintes d Alcandre sur une absence , finit un peu froidement; et peut-être eût-il fallu quelque incident qui la terminât, car il faut tou-
FONTENELtE. 89
jours une espèce d'action dans toute poésie qui se rapproche de la forme dramatique.
Lisidas , dans la seconde églogue , parle de Findifférente Siivanire :
Sourent contre 1* Amour, même contre sa mère ,
Contre raimahle troupe adorée en Cythére,
Elle tient des discours offensans et hardis : ..
Je serais bien fâché de les avoir redits.
Ce dernier vers est un de ces traits propres a Téglogue : on les compte chez Fontenelle. Dans la dernière, qui est la plus jolie après celle d'Ismène, Iris dit à son amant, en lui parlant de deux bergères qu'elle soupçonne d'infidélité :
Croyez-vous que , pour être et fidèle et sincère ,
On en trouve toujours autant dans sa bergère ?
Damon j gagnerait : nous sommes tous témoins
Combien à Timarette il a rendu de soins. «.
L'autre jour cependant elle vint par derrière
Au fier et beau Thamire ôter sa panetière.
Damon était présent; elle ne lui dit rien.
Pour moi , de leurs amours je n'augurai pas bien.
Ces tours-là ne se font qu'au berger que Ton aime ;
Vous TOUS plaindriez bien , si j'en usais de même.
On croit que Lisidor a lieu d'être content :
J'ai TU pourtant Alphise , elle qui l'aime tant ,
A qui Daphnis mettait ses longs cheveux en tresse.
La belle avait un air de langueur, de paresse.
Au contraire, Daphnis, d'un air vif, animé,
S'acquittait d'un emploi dont il était charmé.
Alphise en ce moment rougit d'être surprise ,
Et je rougis aussi d'avoir surpris Alphise.
Il y a bien ici quelque finesse , mais pas trop ,
QQ COURS 0^ UTTJ&RATtJRE.
même pour uue bergère; il n'y en a qpe ce que Famour apprend à tout le monde. Si FonCeneHe n allait jamsâs au ddk » il n'y aurait rien k ¥ii dire, si ce n'est que, dans ce caa même, il M faut pas que des églogues roulent toutes sur des sujets de galanterie : il en résulte une couleur trop uniforme, et c'est encore un défaut.
Celle qui passe pour la meilleure de toutes a pour titre Ismène. On a retenu le refrain des couplets qui la partagent :
Mais n'ajons point (Tamonr : il est trop daBgcrenx
et ce refrain est toujours bien amené. Elle ne manque pas d'élégance, et Tidée en est ingénieuse. Il est vrai qu elle forme une espèce de scène adroitement conduite, et qui pourrait se passer à la ville peut-être mieux qu'au village • mais les détails se rapprochent assez du ton pastoral. Elle n'est pas longue, et aujourd'hui les églogues sont si peu lues, qu'on me pardonnera, je crois, de la rapporter.
Sur la fin d'un beau jour, au bord d'une fontaine»
Gorilas , sans témoins , entretenait Ismêne.
Elle aimait en secret, et souvent Gorilas
Se plaignait de rigueurs «pi'on ne lui marquait pas.
Soyez content de moi , lui disait la bergère :
Tout ce qui vient de vous est en droit de me plaire.
Xaime avec passion les airs que vous chantez ;
J'aime à garder les fleurs que vous me présentez.
Si vous avez écrit mon nom sur ^elque bétre ,
FONTBNELLE. ^|
Aux traits de. votre main j'aime à tous recoimaltre* Pourriez-Tous bien encor ne pas yomls croire heureux? Mais najons pduoi d*anu>ur : il est trop dangereux.
Je veux bien vons promettre une amitië plu» tendre -Que ne serait Tamour que vous pourriez prétendre» Nous passerons les jours dans nos doux entretiens; Vos troupeaux me seront aussi chers que les miens. Si de vos fruits pour moi vous cueillez les prémices. Vous aurez de ces àeurs dont.je fais mes délices. Notre amitié peut-être aura Fair amoureux; Mais najons point d*amour : il est trop dangereux.
Dieux ! disait le bei^er, quelle est ma récompense ? Vous ne me marquerez aucune préférence.
Ayec cette amitié dont tous flattez mes maux, Vous TOUS plairez encore au chant de mes rivaux. Je ne connais que trop Tolre humeur complaisante : Vous aurez avec eux la douceur qui m'enchante , Et ces vifs agrémens , et ces souris flatteurs Que devraient ignorer tous les autres pasteurs. Ah ! plutôt mille fois.... Non, non , répondait-elle , Isméne à tos yeux seuls voudra paraître belle. Ces légers agrémens que vous m*avez trouvés.
Ces obligeans souris vous seront réservés.
Je n'écouterai point sans contrainte et sans peine Les chants de vos rivaux , fussent-ils pleins d'Ismène. Vous serez satisfait de mes rigueurs pour eux. Mais n'ayons point d'amour : il est trop dangereux.
Eh bien ! reprenait-il , ce sera mon partage D'avoir sur mes rivaux quelque faible avantage. Vous savez que leurs coeurs vous sont moins assurés , Moins acquis que le mien , et vous me préférez ; Toute autre l'aurait fait: mais enfin, dans l'absence, Vous n'aurez de me voir aucune impatience.
Tout vous pourra fournir un assez doux emploi , £t vous trouvères bien la fin des jours sans moi.
93 COURS DE LITTERATUKE.
Vous me connaissez mal , ou vous feignez peut«étre. Dit-elle tendrement, de ne me pas connaître.
Crojez-mbi, Gorilas, je n*ai pas le bonheur De regretter si peu ce qui flatte mon cœur.
Voi^s partîtes d*icî quand la moisson fîit faite; Et qui ne s'aperçut que j*ëtais inquiète ?
La jalouse Doris, pour me le reprocher.
Parmi trente pasteurs vint exprés me cberclier. Que j'en sentis contre elle une rive colère t On vous Ta raconté : n'en faites point mjstére. Je sais combien l'absence est un temps rigoureux. Mais n'ajons point d'amour : il est trop dangereux.
Qu'aurait dit davantage une bergère amante?
Le mot d'amour manquait : Ismène était contente.
A peine le berger en espérait-il tant;
Mais, sans le mot d'amour, il n'était pas content.
Enfin, pour obteuir ce mot qu'on lui refuse.
Il songe à se servir d'une innocente ruse.
H faut vous obéir, Ismène , et, dés ce jour.
Dit-il en soupirant, ne parler plus d'amour.
Puisqu'à Yolre repos l'amitié ne peut nuire,
A la simple amitié mon cœur va se réduire.
Mais la jeune Doris, vous n'en sauriez douter,
Si j'étais son amant , voudrait bien m'écouter.
Ses .yeux m'ont dit cent fois : Corilas, quitte Ismène;
Viens ici, Corilas, qu'un doux espoir t'amène.
Mais les jeux les plus beaux m'appelaient vainement ,
J'aimais Ismène alors comme un fidèle amant.
Maintenant cet amour que votre cœur rejette.
Ces soins trop empressés, cette ardeur inquiète.
Je les porte à Doris , et je garde pour vous
Tout ce que l'amitié peut avoir de plus doux.
Vous ne me dites rien ? Ismène , à ce langage ,
Demeurait interdite , et changeait de visage.
Pour cacher sa rougeur, elle voulut en vain
Se servir avec art d'un voile ou de sa main ;
Elle n'empêcha point son trouble de paraître.
FONTBN£LL£. gi
Eh! qnels cliannes alors le berger vit-il naître? Corilas, lui dit-elle en détournant les yeux, Nous devions fîiir Tamour, et c'eût été le mieux. Mais, puisque Tamitié vous parait trop paisible, Qu'à moins que d*étre amant, tous êtes insensible, Que la fidélité n*est cbez tous qu*à ce prix , Je m'expose à Famour, et n'aimez point Doris.
Parmi les poésies mêlées de Fontenelle, qui sont presque toutes mauvaises , on trouve trois pièces qui méritent d'être conservées , le Portrait de Clarice^ le sonnet de Daphné, et cet apologue de r Amour et de V Honneur, qui est peut-être la plus ingénieuse de ses pièces détachées.
Dans Tâge d'or , que l'on nous vante tant , Où l'on aimait sans lois et sans contrainte , On croit qu'Amour eut un régne éclatant.
Cest une erreur : il fut si peu content , Qu'à Jupiter il porta cette plainte :
J'ai des sujets, mais ils sont trop soumis.
Dit-il; je régne, et je n'ai point de gloire. J'ain^erais mieux dompter des ennemis.
Je ne veux plus d'empire sans victoire.
A ce discours , Jupin réTC et produit L'austère Honneur, épouTantail des belles, BiTal d'Amour, et chef de ses rebelles.
Qui peut beaucoup aTCc un peu de bruit.
L'enfant mutin le considère en face.
De près, de loin; et puis faisant un saut.
Père des dieux, dit-il, je te rends grâce; Tu m'as fait là le monstre qu'il me faut.
J'ai rapporté ailleurs le sonnet de Daphné^ voici le Portrait de Clarice :
J'espère que Vénus ne s'en fâchera pas;
Assez peu de beautés m*ont paru redoutables* Je ne suis pas des plus aimables.
Mais je suis des plus délicats, étais dans Tàge où régne la tendresse.
Et mon cœur n'était point touché.
Quelle honte \ il fallait justifier sans cesse
Ce cœur oisif qui m'était reproché.
Je disais quelquefois: Qu'on me troureiKl TÎsage Par la simple nature uniquement paré , Dont la douceur soit vire, -et dont l'air v\î soit sagCf Qui ne promette rien , et qui pourtant engage : Qu'on me le trouve , et j'aimerai.
Ce qui serait encor Lien nécessaire , Ce serait nn esprit qui pensât finemeht Et cpii cràt être un esprit ordinaire , Timide sans sujet, et par là plus charmant; Qui ne put se montrer ni se cacher sans plaire :
Qu'on mé le trouve , et je deviens amant.
On n'est pas obligé de garder de mesure
Dans les souhaits qu'on peut former :
Comme en aimant je prétends estimer , Je voudrais bien encore un cœur plein de droiture ; Vertueux sans rien réprimer , Qui n'eût pas besoin de s'armer D'une sagesse austère et dure, Et qui de Tardeur la plus pure Se pût une fois enflammer :
Qu'on me le trouve, et je promets d'aimer.
Par ces conditions j'effrajais tout le monde : Chacun me promettait une paix si profonde , Que j'en serais moi-même embarrassé.
Je ne voyais point de bergère Qui , d'un air un peu courroucé , Ne m'envoyât à ma chimère.
Je ne sais cependant comment fÂmour a fait :
11 faut qu'il ait long-temps médité son projet; Mais enfin il est sûr qu'il m'a trouvé Clarice, Semblable à mon idée , ajant les mêmes traits :
Je crois pour moi ^*îl tne Ta faite ex^Nrès.
Oh ! ^^ r Amour a de malice I
Ces trois pièces Talent mieux que la plupart de celles de plusieurs poëtes qui ont conservé jusqu'à nos jours la réputation d'écrivains agréa* blés y tels que La Fare , Charleval , Lainez , Ferrand , Pavillon , Regnier-^Desmarets , et quelques autres , distingués comme eux en difiërens genres de poésie légère y et dont pourtant il ne reste dans la mémoire des connaisseurs qu^un trèsrpetit nombre de morceaux choisis. Les madrigaux de La Sablière sont d'une galanterie aimable , et ont même quelquefois l'expression de la sensibilité. Mais Chaulieu a passé de bien lom tous ces écrivains : il est le seul qui ait conservé un rang dans un genre où tous ceux qui s'y étaient exercés comme lui sont depuis long- temps confondus pêle-mêle , et comme entièrement éclipsés par la prodigieuse supériorité de Voltaire , qui , de l'aveu même de l'envie, ne permet aucune comparaison. Chaulieu du moins, malgré la distance où il est resté, est encore et sera toujours lu. Cle n'est pas un écrivain du premier ordre, et ce même Voltaire l'a très-bien apprécié dans le Temple du Goût y en l'appelant le premier des poëtes négligés. Mais c'est un génie original, un de ces hommes favorisés de la nature, et qu'elle avait réunis en foule pour la gloire du siècle de Louis XIV. H était né poëte , et sa poésie a un
g6, COURS DE UTTÉBATURE.
caractère marqué : c'était un mélange heureux d'une philosophie douce et paisible , et d'une imagination riante. Il écrit de verve y et tous ses écrits sont des épanchemens de son âme. On y voit les négligences d'un esprit paresseux, mais en même temps le bon goût d'un esprit délicat, qui ne tombe jamais dans cette affectation y premier attribut des siècles de décadence. U a de Thatmo^ nie, et ses vers entrent doucement dans Toreille et dans le cœur. Quel charme dans les stances sur la Solitude de Fontenaj, sur la Retraite , sur sa Goutte! Son ode sur U Inconstance est la chanson du plaisir et de la gaieté. U a même des morceaux d'une poésie riche et brillante. Mais ce qui domine surtout dans ses écrits, c'est la morale épicurienne et le goût de la volupté. Les plaisirs dont il jouit ou qu'il regrette sont presque toujours le sujet de ses vers. H a très-bonne grâce à nous en parler ^ parce qu'il les sent; mais malheur à qui n en parle que pour paraître en avoir ! Ses madrigaux sont pleins de grâce. Il tourne fort bien l'épigramme. Et , si l'on peut retrancher sans regret quelques-unes de ses poésies, qui n'aimerait mieux avoir fait une douzaine de ces pièces pleines de sentiment et de philosophie, que des volumes entiers de ces poésies, aujourd'hui si communes, dont les auteurs semblent trop persuadés que quelques joUs vers peuvent dédommager d'un long verÛage ou d'un jargon précieux et manière?
DE LA GHANSOir. ^^
Voltaire a dit avec raison qu'il n'y avait point de peuple qui eût un aussi grand nombre de jolies chansons que le peuple français; et cela doit être, s'il est vrai qu'il n'y en a pas de plus gai. Cette gaieté a été surtout satirique ou galante. Quant à la satire , les couplets qu'elle a dictés sont partout : on les trouvera particulièrement dans un recueil en quatre volumes , publié de nos jours , où l'on a imaginé de rappeler et de caractériser les événemens et les personnages du dernier siècle par les chansons dont ils ont été le sujet. Cette idée est prise dans le caractère français : on n'aurait pas imagi^é chez les Romains , ni même chez les Athéniens y aussi légers que les Romains étaient sérieux , de trouver leur histoire dans leurs chansons. Celles d'Horace et d'Anacréon n'ont pour objet que leurs plaisirs et leurs amours; et les guerres civiles et les proscriptions n'ont point été chez les anciens des sujets de vaudeville. Salvien, il est vrai, a dit des Germains, qu'ils consolaient leurs infortunes par des [chansons ^ ; mais il ne fait entendre en aucune manière que ces chansons fussent des épigrammes ; et la gravité , de tout temps naturelle aux Germains, ne permet pas de le supposer. Chez nous , la Ligue et la Fronde firent éclore des milliers de satires en chansons , et la plupart de celles qui nous restent de cette
^ CantUenis infortuma sua Sôlantur.
vni. 7
^ COUaS VB UTTÉRÂrURE.
folle guerre de la Fronde sont pleines d un sel quon appeUeratt le sel français, si nous étions des anciens ; car notre vaudeville est vraimetH; national^ et d'une tournure qu-on ne retrouverait pas ailleurs. Le refrain le plus commun , le dicton le plus ixivial a souvent fourni les traits les plus heureux. Geux des chansons du temps de Louis XIV ont phis de finesse et de grâce que ceux de la Fronde ^ et le sel en est moins acre. Mats quoi de plus gai , par exemple , que ce Couplet contre VillercÂ, sur le refrain si connu , f^ndôme, Vendôme ?
Villeroî , Villeroi , A fort bien servi le foi....
Guillaume, Guillaume.
Y a-t-il une rencontre plus heureuse, et une chute plus inattendue et plus plaisante? Et cet autre sur le même général , fait prisonnier dans Crémone :
Palsambieu, la nouTeUe est boime, Et notre bonheur sans égal :
Nous avons recouvré Crémone, Et perdu notre général.
Ce tour d'esprit est toujours le même en France, et n'a rien perdu de nos jours : témoin ce couplet sur la déroute de Rosbach, si prompte et si imprévue j et c'est encore ici la parodie d'un
DE Zk CHAirSOIC. 91^
refrain populaire très-bien appliqué ; c'est le gé«néral qui parle:
Mardis mercredi. Jeudi ^ Sont trois Joun de la semaine .* Je m*assemblai le mardi ; Mercredi je fus en plaine; Je fus battu le jeudi.
Mardi, mercredi, etc.
En un .mot , on peut assurer qu'il n'y a pas eu en France un seul événement public, de quelque nature qu'il fût, qui n'ait été la matière d'un couplet ; et le Français est le peuple chansonnier par excellence. H n'y a dans toute son histoire qu'une seule époque où il n'ait pas chansonné , c'est celle de la terreur ; mais aussi ce n'est pas une époque humaine , puisque ni les bourreaux ni les victimes n'ont été des hommes; et dès qu'on a cessé d'égorger , le Français a recommencé à chanter.
Il est à remarquer que cette facilité à faire des chansons est une sorte d'esprit tellement générale , et pour ainsi dire endémique , que , dans cette multitude de jolis couplets de tout genre qui ont été retenus , le nom des auteurs a le plus souvent échappé à la mémoire. Tant de personnes en ont fait et peuvent en faire ! Boileau accordait ce talent même à Lanière. D'ailleurs les chansonniers de profession n'ont pas été renommés. Les Haguenier, les Testu , les Vergier , et autres de
même métier , ne sont pas ceux qui brillent dans nos recueils ; et nos chansons les mieux faites sont de ces bonnes fortunes de société que tout homme d'esprit peut avoir , et beaucoup en ont eu de cette sorte.
La chanson galante et amoureuse avait , dans le dernier siècle, plus de simplicité, de sentiment et de grâce ; elle a eu dans le nôtre plus d'esprit et de tournure. Je ne sais si l'on pourrait citer une chanson de ce siècle aussi tendre et aussi naïve que celle-ci :
De mon berger volage
Xentends le flageolet ;
De ce nouvel hommage
Je ne sub plus Fobjet.
Je Feniends qui fredonne
Pour une autre que moi.
* ' Hélas ! que j^élais bonne
'. - > . De lui donner ma foi l •
Autrefois Tinfidéle Faisait dire à Técho Que j*ëtais la plus belle Des filles du hameau ; Que j*ëtais sa bergère ; Qu*il était mon berger ; Que je serais légère Sans qu'il devînt léger.
Un jour ( c'était ma fête ) Il vint de grand matin.
De fleurs ornant ma tête, U plaignait son deslînl
DE LA CHANSONr lOI
I? flit : Veux-tu , cniellct Jouir de mes tourmens?
Je dis : Sois-moi fidèle , Et laisse faire au temps.
Le printemps qui vit naître Ses volaçes ardeurs , Les a vu disparaître Aussitôt que les fleurs.
Mais, s*il ramène à Flore Les inconstans Zëpbjr», Ne pourrait-il encore Ramener ses désirs?
H y a dans cette chanson une scène , une conversation et un tableau ; et comme tout est précis , quoique tout soit si loin de la sécheresse ! Le troisième couplet surtout est charmant , et la chanson entière est un modèle en ce genre.
Je citerai encore un couplet très-bien fait et beaucoup moins connu. L'idée en est très -ingénieuse , et la tournure intéressante. Il est de madame de Murât.
Faut-il être tant volage?
Ai-je dit au doux plaisir.
Tu nous fuis, las! quel dommage!
Dès qu'on a cru te saisir.
Ce plaisir tant regrettable
Me répond : Rends grâce aux dieux :
S*ils m'avaient fait plus durable.
Us m'auraient gardé pour eux.