‹ Lycée (volume 3)Chapitre 5 sur 32 · PATRU. LEMAITRE. IO · texte numérisé non relu

PATRU. LEMAITRE. IO

reste pour ceux qui sont bornés ou peu délicats. L'homme supérieur ne peut craindre qu'une ten-r tation , il est vrai, assez dangereuse , celle de briller d'autant plus dans une cause , qu elle est plus difficile à sauver. Mais il y a une gloire bien plus relevée , celle du talent qui ne veut briller qu'avec le grand jour de la vérité. Et quelle autorité n'acquerrait pas celui qui serait bien connu pour suivre toujours ce grand principe , qui se défendrait tout déguisement infidèle , qui puiserait sa force dans sa conviction, et dont la voix , au moment où elle s'élèverait dans le temple de la justice , serait comme un premier jugement !

Patru, dans une de ses lettres, s'efforce de prouver que le champ de l'éloquence , au temps où il vivait, était aussi étendu , aussi riche, aussi favorable pour les modernes , qu'il avait pu l'être pour les anciens^ Il exagère , ce me semble : s'il eût dit seulement qu'il y avait, dans un siècle déjà aussi avancé que le sien dans les arts de l'esprit, plus d'une route ouverte pour le vrai talent, et que si plusieurs de ces routes n'avaient conduit à rien, c'était la faute des hommes, et non pas des choses, je serais entièrement de son avis. Dans le barreau, par exemple, il n'eût fallu qu'un meilleur goût pour produire des ouvrages qui eussent pu servir de modèle en ce genre , comme il y en eut vers le même temps dans celui de l'oraison funèbre. Mais ce goût même , qui , pour vaincre la

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corruption générale , ne pouvait appartenir qu*au talent le plus éminent, n'aurait pas encore fait disparaître la distance que devait mettre, eaitre le barreau de Rome et d'Athènes, et celui de Paris, la difFérence des gouvernemens. Patru ne faisait donc aucune attention au degré d'importance et d'intérêt que partout la chose publique peut donner à l'éloquence. H ne songeait donc pas que la plupart des grandes causes plaidées par Cicéron étaient de grandes scènes représentées sur le premier théâtre du monde. A quoi jDcnse-t-îl quand il nous dit que dans les plaidoyers de Gauthier et de Lemaître, on trouvera de plus belles espèces de causes que dans Cicéron et Démostkènes; que le procès de ce dernier contre Eschine était più^ rement du genre didactique , si Eschine nj- eût pas Joint t accusation contre Démostkènes PfHais cette accusation était le fond du procès, l'objet principal d'Eschine ; et si Patru s'était souvenu de l'appareil et de la solennité de cette cause, plaidée devant l'élite de toute la Grèce , et où il s'agissait de l'intérêt de ses peuples, au lieu de nous dire , en nous citant une cause de son temps, aujourd'hui absolument oubliée , qu'i7 ny awiit rien de pareil chez les anciens j il serait convenu sans doute que cette lutte mémorable d'Eschine contre Démosthènes était, non-seulement par la célébrité des deux athlètes, mais par la nature même et les circonstances et dépendances de la cause*,

un des plus grands spectacles que , dans aucun siècle et chez aucun peuple, Téloqueuce judiciaire eût pu donner au monde et à la postérité.

Ge qu'elle a prodmt de plus beau dans le dernier siècle n'appartient pas proprement au barreau , ne fut pas TouTrage d'un légiste, ni la plaidoirie d'un avocat , ni même un mémoire juridique; ce fut le travail de f amitié courageuse défendant un infortuné qui aTait été puissant ; ce fut le fruit d*uR TTai talent oratoire animé par le îèîe et le danger , et signalé dans une occasion éclatante. On voit bien que je veux parler du procès de Fouquet , et des défenses publiées en sa faveur par Bélisson , et adressées au roi. Voltaire les compare aux plaidoyers de Gicéron ; et , au moment où Voltaire Privait ce jugement , ces apologies de Fouquet étaient , sans contredit , tout ce que les modernes pouvaient en ce genre opposer aux anciens , et ce qui se rapprochait le plus de leur n;iérite. Ce n'est pas qu elles soient encore tout-à-faît exemptes de cet abus des figures qui sent le dédamateur; qu'il n'y ait ausâ quelques incorrections dans le langage , quelques défauts dans la diction , comme la longueur des phrases , l'embarras de quelques constructions , et la multiplicité des parenthèses : mais les beautés prédominent , et il n'y a plus ici de vices essentiels. Tout va au but , et rien ne sort du sujet. On y admire la noblesse du style , des sentîmens et des idées , l'enchaînement des preu-

ves , leur exposition lumineuse , la force des rai" sonnemens , et Tart d'y mêler sans disparate une sorte d'ironie aussi convaincante que les raisons ; l'adresse d'intéresser sans cesse la gloire du roi à l'absolution de l'accusé y de réclançier la justice de manière à ne renoncer jamais à la clémence , et de rejeter sur les malheurs des temps et la nécessité des conjonctures ce qu'il n'est pas possible de justifier ; une égale Habileté à faire valoir tout ce qui peut servir l'accusé , tout ce qui peut rendre ses adversaires odieux y tout ce qui peut émouvoir ses juges ; des détails de finance très-curieux par euxmêmes y par les rapports qu'ils ofirent avec l'étude de cette science , telle qu'elle est en nos jours, et par la nature des principes qui établissent un certain désordre comme inévitable , nécessaire , et même salutaire y dans les finances d'un grand empire. On y admire enfin des pensées sublimes, et des mouvemens pathétiques , et principalement une péroraison adressée à Louis XIY , que je vais citer , quoiqu'un peu étendue , parce que ce seul morceau sufiit pour confirmer tout ce que j'ai dit à la louange de Pélisson, et les reproches qu'on peut lui Êdre.

«Et vous, grand prince (car je ne puis m'empêcher de finir, ainsi que j'ai commencé , par votre Majesté même), c'est un dessein digne , sans doute, de sa grandeur , ce n'est pas un petit dessein que de réformer la France : il a été moins long et

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